Les accusations de Patrice Alègre contre Dominique Baudis
LE MONDE | 02.06.03 | 13h52 ? MIS A JOUR LE 02.06.03 | 17h19
Interrogé à sa demande, le tueur en série a reconnu devant le juge être l'auteur des meurtres de Line Galbardi et de Claude Martinez, dont l'accusaient deux ex-prostituées. Dans une lettre à Karl Zéro, lue partiellement dimanche sur Canal+, il cite parmi ses commanditaires l'ex-maire de Toulouse.
L'affaire Alègre est-elle en train de se transformer en affaire Baudis ? Pour la première fois depuis le démarrage de ce dossier judiciaire hors norme, le tueur en série a directement impliqué vendredi, l'ancien maire de Toulouse, Dominique Baudis, lors d'une audition à sa demande devant le juge Lemoine, dans la procédure criminelle ouverte sur le meurtre d'ex-prostitués en marge de l'existence d'un réseau de soirées sadomasochistes. Il a aussi adressé une lettre à Karl Zéro que l'animateur a lu dimanche 1er juin dans son émission "le Vrai Journal" sur Canal+, dans laquelle le tueur a mis en cause l'actuel président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) comme l'un des commanditaires de l'assassinat d'un prostitué travesti Claude Martinez, commis le 25 février 1992.
Le tueur en série a ainsi avoué devant le juge être l'auteur de ce meurtre ainsi que de celui d'une autre prostituée, Line Galbardi, des crimes qu'il niait jusqu'ici et pour lesquels il est déjà mis en examen. Dimanche, l'avocat de M. Baudis, Me Francis Szpiner, a demandé la mise en examen de son client pour que celui-ci ait les moyens de "mettre fin à la calomnie".
Les déclarations de Patrice Alègre viennent conforter un premier témoignage très accusateur envers Dominique Baudis d'une des deux ex-prostituées, "Patricia". Celle-ci ainsi expliqué sur procès-verbal de gendarmerie, avoir assisté à une conversation, au cours d'une soirée sadomasochiste, entre Patrice Alègre et Dominique Baudis. Lors de cette discussion, M. Baudis aurait évoqué le danger que pouvait représenter pour lui le travesti Claude Martinez, qui avait pour habitude de filmer des séances sexuelles à caractère sadomasochiste. La prostituée laisse ainsi entendre, selon une source proche du dossier, que Dominique Baudis aurait demandé à Patrice Alègre de le débarrasser du travesti. Elle précise que l'ex-substitut toulousain, Marc Bourragué, aurait assisté à cette conversation, qui aurait eu lieu quelque temps avant le décès de Claude Martinez. Elle citerait aussi le nom d'un ancien commissaire de police.
Alors que Dominique Baudis avait lui-même révélé publiquement, le 19 mai, avoir été cité par des ex-prostituées dans ce dossier, le témoignage de Patrice Alègre vient conforter ces accusations. Demandant à être entendu par le juge Lemoine, vendredi, le détenu, déjà condamné en février 2002 à la réclusion criminelle à perpétuité pour six viols et cinq meurtres, a avoué les meurtres de Line Galbardi et de Claude Martinez. Selon une source proche du dossier, pour justifier l'assassinat de Line Galbardi, commis dans la nuit du 2 au 3 janvier 1992 dans une chambre de l'hôtel de l'Europe, il aurait parlé d'un règlement de comptes lié à une affaire de stupéfiants, expliquant que la jeune femme était sur le point de les livrer à la police. Cette version est différente de celle qu'il a donnée ensuite et de celle de "Patricia" et "Fanny", qui ont indiqué aux enquêteurs que Line avait été tuée parce qu'elle menaçait de dénoncer Patrice Alègre comme le meurtrier d'une autre prostituée, La Puce, dont le corps n'a jamais été retrouvé.
Quant au meurtre de Claude Martinez, le tueur confirme en partie au juge la version de "Patricia". Selon une source proche du dossier, Patrice Alègre ne définirait "pas clairement" un commanditaire. Il aurait cependant affirmé que Dominique Baudis lui a parlé de Claude Martinez - sans plus de précisions. Il aurait aussi décrit Marc Bourragué comme étant informé de l'existence de cassettes vidéo tournées par le travesti. Au cours de cette audition, il aurait enfin parlé d'un ancien policier.
Le week-end a ensuite été riche en rebondissements. Alors que rien n'avait encore filtré du contenu de cette audition, La Dépêche du Midi barrait sa "une" de dimanche d'un titre en gras, "Alègre passe aux aveux". Le quotidien régional révèle alors que le criminel reconnaît deux meurtres et parle de quatre commanditaires, "quatre personnages au-dessus de tout soupçon", mais sans les citer : deux pour le meurtre de Line Galbardi et deux autres, "un magistrat et une personnalité toulousaine déjà citée dans le dossier" pour le meurtre de Claude Martinez.
A la mi-journée, nouveau coup de théâtre : le présentateur de Canal+, Karl Zéro, lit à l'antenne une lettre attribuée au tueur en série. Dans ce courrier manuscrit, plein de fautes d'orthographe et remis par porteur à Karl Zéro, vendredi soir, Patrice Alègre s'accuse du meurtre du travesti, expliquant que ce dernier menaçait de faire chanter des personnalités ayant participé à des soirées sadomasochistes.
L'assassinat de Claude Martinez aurait été commandité par deux personnalités que le présentateur du "Vrai journal" a désigné comme "M. Truc et M. Truc". Selon nos informations, il s'agirait de Dominique Baudis et de Marc Bourragué. "Après concertation, j'ai été chargé d'aller récupérer les cassettes en question et de faire taire Claude Martinez, ce que j'ai fait", est-il écrit dans la missive. Concernant les témoignages des deux anciennes prostituées à l'origine de l'affaire, l'auteur affirme que "Patricia et Viky disent la vérité lorsqu'elles affirment s'être rendues avec moi dans les soirées sadomaso". Une déclaration qui atteste de la crédibilité du témoignage selon Me Georges Catala, avocat de "Fanny", dont Viky est en effet le nom de trottoir.
De plus en plus accusatrice, cette succession de révélations a poussé Dominique Baudis à sortir de sa réserve. Dimanche en début d'après-midi, son avocat, Me Francis Szpiner, a tenu une conférence de presse, réclamant la mise en examen de son client pour que celui-ci puisse avoir accès au dossier et se défendre. "Selon un certain nombre de vos confrères, Dominique Baudis serait, excusez du peu, mêlé à l'organisation d'un assassinat", a déclaré l'avocat aux journalistes en parlant du meurtre du travesti. "Il n'existe aujourd'hui qu'un seul moyen de se défendre, c'est d'avoir accès au dossier de la procédure, afin de démontrer les mensonges, les incohérences des positions des différents protagonistes (...), c'est la mise en examen" a affirmé Me Spziner. A la mise en examen, prononcée quand il existe des "indices graves et concordants", l'avocat aurait pu préférer la procédure de témoin assisté, qui donne également accès au dossier judiciaire, et n'est prononcée que quand "il existe des indices rendant vraisemblable [qu'une personne] ait pu participer à la commission d'une infraction". Quant à Marc Bourragué, aujourd'hui procureur adjoint à Montauban, il a déclaré, lundi dans l'Est Républicain, que "s'il se confirmait que Patrice Alègre m'a mis en cause, je déposerais immédiatement plainte contre lui pour dénonciation calomnieuse".
Auparavant, la journée de dimanche s'était achevée, en fin d'après-midi, par une conférence de presse des avocats de Patrice Alègre, Mes Pierre Alfort et Laurent Boguet, qui ont confirmé les aveux de leur client concernant les assassinats de Line Galbardi et Claude Martinez. Les deux avocats se sont cependant refusé à dire si le nom de Dominique Baudis était cité par le tueur en série : "Il n'est pas question ici d'infirmer ou de confirmer cette révélation", ont-ils déclaré.
Jean-Paul Besset et Cécile Prieur
Dominique Baudis ne "démissionnera pas"
Le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), Dominique Baudis, qui est mis en cause dans l'affaire Alègre "n'a pas l'intention de démissionner", a affirmé son avocat Me Francis Szpiner, dimanche 1er juin. "Il n'y aura pas de démission", renchérissait-on lundi au CSA. Une réunion informelle "totalement spontanée et interrogative" des conseillers devait se tenir au siège, lundi matin, selon un des membres du CSA. Après le week-end de l'Ascension, pendant lequel "personne ne s'est parlé, il est naturel qu'on discute du cas Baudis", explique cette personne. M. Baudis, retenu par "un engagement pris de longue date à Toulouse", ne sera pas présent.
? ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 03.06.03