Et voilà le chapitre 6 !!
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A lintention de Boerus Dan Mierch ,
Maître Mage du Covenant de Karador
Cher Maître, cela fait maintenant trois semaines que la Vierge à lEpée quitta les quais de Karador. Je profite des quelques heures précédant le départ du bateau pour Thaelyss afin de vous informer de lincroyable aventure dont jai été lactrice lors de mon passage à Yfor. Jai pris un soin tout particulier à coucher par écrit les faits car il me semble avoir vécu un événement historique que je souhaite partager avec vous et les générations futures.
Je peux désormais vous avouer avoir accepté votre suggestion de partir pour le Saint Empire avec moult réticences, lesquelles furent effacées par une ivresse du voyage que je ne me connaissais pas et par une soif de découverte que je croyais éteinte. Alors que je frôlais la mort, je me trouva envahit dune exaltation et dun frisson que jamais je navais expérimenté. Beaucoup disent de la curiosité quelle est un vilain défaut. Moi je crois quelle est une faim utile à laccomplissement.
Mais halte à lintrospection et place aux faits
Pendant la traversée jai pu faire la connaissance de Ranka, une prêtresse de Valarian, ainsi que de sire Siegnar, un paladin de lOrdre de Saint Albior. La présence de deux ecclésiastiques sur les terres du Landsraad vous interpellera sans doute, tout comme cela le fût pour moi. La clerc me confia quils vinrent pour une mission diplomatique dont elle ne peut me dévoiler la teneur. Nous avons en quelque sorte sympathisé. Jutilise le terme en quelque sorte car la différence de culture et denseignement entre nos deux personnes est pour linstant une barrière vers une relation réellement amicale. Là où je vois progrès et recherche, Ranka constate hérésie et abomination. Nous avons échangé nos points de vue divergeant sur le ton de la plaisanterie.
Jai eu la joie dexaminer les ruines dYfor. Observer ces vestiges dun des plus grands événements de ce dernier millénaire ma laissé sans voix. Les pierres semblent avoir garder par delà les siècles la furie du cataclysme. Lun des anciens quartiers dYfor sest ainsi retourné à la verticale lorsquil a basculé dans la mer et sy est planté comme un épieu dans la chair. Aujourdhui cest un immense bloc de pierre de cinquante mètres de haut recouvert de végétation, mais lorsquon sen approche, on peut distinguer les rues pavées et les fondations des demeures qui en furent arrachée. Le voir transformé en une colonie pour oiseaux de mer ma fait sourire. Jai profité des explications du capitaine Valderena pour faire quelques croquis des sites les plus intéressants. Vous trouverez ci-joint des copies de ceux-ci.
A peine débarqué, nous nous lançâmes dans lexploration de la ville. Mes deux compagnons étaient fébriles à lidée de visiter cette ville qui signifie tant pour leur culte et je partageais bien ce sentiment, je dois lavouer. Comme le culte de Valarian demeure interdit, ils se glissèrent dans des vêtements du commun afin de pouvoir déambuler en toute tranquillité. Nous montâmes dans un attelage afin de gagner la cité
*
* * *
Le carrosse grimpait doucement le long de la voie serpentine qui couvrait la falaise. La route pavée était encombrée de chariots de marchandises, de marins allant et venant de la cité, de marchands allant inspecter leurs biens. Alors que la voiture avançait avec une lenteur affligeante, plusieurs vendeurs ambulants cheminaient à coté, présentant par la fenêtre leurs biens aux voyageurs.
Lun deux, un homme au teint sombre dont les cheveux étaient dissimulés par un foulard, portait un vêtement de lin orné de dizaine de bijoux épinglés, de broches et de boucle doreille. Il portait autour de son cou pas moins dune douzaine de colliers ou damulettes, et ses doigts étaient sertis dautant de bagues.
Il interpella Korigwene, glissant sa main pleine de colifichets presque sous le nez.
« Belle demoiselle, voyez les incommensurables ornements que Goueriz du Loufrec souhaiterait glisser sur votre douce peau. Regardez par exemple cette amulette datant de lancienne Yfor, elle vous portera chance en amour. Cette bague venant directement de Lysandre vous donnera le pouvoir et lamour dun puissant chevalier
»
De lautre coté, Siegnar était à son tour harassé par un autre colporteur.
« Messire, messire, prenez le temps dinspecter mes modestes marchandises. Mes bijoux sont le travail dun grand enchanteur et vous donnera protection contre les êtres de la nuit.
- Tu ne devrais pas parler de ces choses en terme si commun, marchand ! dit Siegnar en saisissant le poignet de lhomme.
- Mais messire, ce talisman vous protègera du Gibbeux..
- Qui est ce Gibbeux ? » releva Ranka.
Disant ceci, elle glissa deux pièces dargent dans la main de lhomme et saisit le talisman.
« Cest un monstre mangeur denfant qui hante les rues. On le dit si monstrueux que sa mère en serait morte deffroi lorsquelle le mit au monde. Mais grâce à ce talisman induit dun grand enchantement, vous serez épargnée.
- Je ten remercie marchand. Tu peux nous laisser maintenant.
- Merci encore, gente dame.
- Etait-ce bien nécessaire dacheter cette breloque ?
- As-tu vraiment regardé le bijou ? »
Siegnar baissa les yeux vers lobjet. Lamulette de cuivre représentait un sigle ésotérique que Siegnar identifia comme étant une imposture. Il reconnut cependant que la calligraphie et la gravure étaient soignées, quant bien même lobjet restait une contrefaçon.
« Ce nest quun attrape nigaud. Je ny vois aucune glyphe pouvant porter un charme de protection.
- Regarde-le ! »
Korigwene fixait également lobjet mais elle ne décela rien qui ressemblait de près ou de loin à une glyphe potentiellement investit de la Force dAme. Siegnar se concentra sur lobjet puis sexclama.
« Par exemple !
- Comme quoi il ne faut jurer de rien, confirma Ranka.
- Cet objet possède-t-il un caractère particulier ?
- Cest un Potentiel.
- Vraiment ? sexclama Korigwene. Alors ce vendeur possèderait le Don de lInvestiture ?
- Oui, ou encore le Don de Radiance. Laura de la Force dAme est très faible, presque inexistante. Il est probable que tout colporteur quil soit, cet homme possède un maigre don quil utilise parfois inconsciemment.
- Je suis fort surpris, coupa Siegnar, dentendre une traductrice connaître le nom des Dons et la signification de mots comme Potentiel.
- Voyons mon ami, la connaissance nest pas lapanage des mages et des prêtres.
- En vérité, confia Korigwene, je suis une Apprentie mais mon Don tarde à se manifester.
- Vous êtes une Morteforce donc, conclut Siegnar.
- Enfin Siegnar, linterpella Ranka. Quelque fois ton manque de tact me fait honte !
- Je suis désolé demoiselle Korigwene, sexcusa Siegnar. Je naurais pas du vous forcer la main. Jadmets avoir gardé de vilaines habitudes de mes premières années de services.
- Ce nest rien sire, ce nest nullement un secret
- Je vous présente mes plus humbles excuses si je vous ai causé du tort
- Mais non, coupa Korigwene confuse et rouge, je vous assure que cela nest rien.
- Si tu veux texcuser proprement, tu sais ce quil te reste à faire. »
Disant ceci, Ranka lui envoya le bijou. Siegnar lattrapa de la main gauche, dardant sur Ranka un regard interrogateur.
« Tu nas donc pas entendu le marchand ? Il semble que les nuits dYfor naient en rien perdu de leur dangerosité.
- Tu ne vas tout de même pas porter foi aux ragots dun colporteur ?
- Rappelle-moi cette conversation que nous avons eue à lauberge de la Couronne des Rois ?
- Soit, fit Siegnar, se souvenant avoir rapporté une rumeur sur la présence de Ramiel. Mais que veut-tu que je fasse de ceci ?
- Si ce dont a parlé cet homme est fondé, si Yfor reste toujours la proie de forces maléfiques la nuit tombée
- Je bénirais lamulette pour dame Korigwene, conclut le chevalier.
- Je ne comprends pas ?
- Siegnar et moi-même pouvons nous défendre si besoin est, mais vous faite une proie facile pour les êtres de la nuit. Comme vous le savez, un Potentiel est un objet qui a été investit de la Force dAme de son créateur lors de sa fabrication
- Et cela constitue la seule condition pour pouvoir ensuite placer un enchantement ou une bénédiction, continua Korigwene.
- Exactement, et plus laura est forte, plus lon peut placer un charme puissant. Malgré la faible force investie dans lamulette, Siegnar devrait être capable de placer la Bénédiction dAlbior.
- En quoi consiste-t-elle exactement ?
- Vous savez sûrement quAlbior est le Saint patron des paladins qui se sont voués à la lutte contre lobscurité. Par contre, ce que vous ignorez peut être, cest que ses fidèles peuvent invoquer sa bénédiction pour protéger un lieu ou une personne contre les créatures maléfiques les plus faibles.
- Et si la chose na rien de faible ?
- Courez ! » conseillèrent les deux ecclésiastiques dune seule et même voix.
*
* * *
Après une bonne heure, le carrosse parvint au sommet de la falaise pour entrer enfin dans Yfor. Le conducteur se pencha pour demander aux trois voyageurs sil désirait continuer à pied ou bien en attelage.
- Je crois que nous allons continuer à pied, messire cocher. Nous sommes restés suffisamment en mer et mes jambes se languissent dune bonne marche, répondit Ranka tout en le payant.
Ils sortirent alors de la voiture, sétirant les bras. Korigwene émis une petite exclamation de surprise alors quelle contemplait la nouvelle Yfor.
Ils étaient dans une ancienne cour en ruine envahie par les herbes sauvages. A coté deux, la route passait sous dantiques arches en partie brisées. Lavenue était bordée de vieux murs en ruines les longs desquels se trouvaient les étals de nombreux vendeurs. Tout autour deux, des décombres étaient ré assemblés et recouverts de toiles, comme denfantines cabanes, pour servir déchoppes à un luxuriant marché. Marchandises venant du nouveau monde, fruits exotiques, vêtements précieux, bijoux ouvragés des Villes Libres, tout cela étaient étendus sur des présentoirs autour de Korigwene. En tant que deuxième port du Landsraad et point de départ pour lautre continent, Yfor bénéficiait des cargaisons des navires et son marché respirait lexotisme et la nouveauté. Derrière leur carrosse, un chariot sarrêta et des hommes sapprochèrent pour sortir des caisses de vêtements dune soie si légère et si fine quon pouvait voir à travers. Korigwene rougit à lidée de porter ce genre de robe. Une autre cargaison arriva, puis une autre et encore une autre, formant un flot ininterrompu de biens venaient des quais. Korigwene compta mentalement quelle partie de sa maigre fortune elle allait pouvoir dépenser.
*
* * *
« Jai du mal à croire que jai réussit à acheter tout cela, » lâcha Korigwene.
LApprentie portait maintenant cinq livres anciens, une robe soigneusement pliée, des foulards de soies, un panier de fruit exotique et un bracelet dorée en forme de serpent. Ranka regardait avec amusement la jeune femme se démener avec ses colis. La prêtresse poussa discrètement Siegnar du coude. Le paladin la regarda avec un air dincompréhension avant de réaliser ce quil aurait dû faire en bon chevalier.
« Permettez-moi de porter votre fardeau, mademoiselle. »
Korigwene lui confia lintégralité de ses achats tout en le remerciant. Libre de ses mouvements, elle commença à converser avec la prêtresse sur un des livres quelle venait dacquérir.
«
mais lorsque jai lu le titre, jai cligné des yeux tant je croyais rêver. Jai parcouru quelques chapitres afin den vérifier lauthenticité ! Si il sagit dune copie alors cest lune des plus remarquables contrefaçons que jai vues.
- Je ne suis pas vraiment étonné de voir un ouvrage de qualité ici. Ce marché constitue sans doute un point de transit pour la moitié des navires de ce continent. Je dois vous avouer que je suis un peu jalouse. Il nen existe quune seule version dans le Saint Empire et elle se trouve dans le monastère de Saint Tenadir que je nai hélas, jamais eu lopportunité de visiter.
- Vous pourrez le consulter à loisir sitôt que nous reviendrons à bord. Je ne saurais laccaparer lintégralité de mon temps.
- Cest là fort courtois de votre part. »
Siegnar suivaient docilement les deux femmes tout en portant les paquets, complètement hermétique à leur conversation. Korigwene gardait encore sur son visage la joie quelle avait eue presque une heure auparavant.
« Je nen reviens toujours pas dêtre la propriétaire dun exemplaire du Joyau des Eldryn.
- Louvrage est pour beaucoup de lettrés et je partage cet avis lune des plus belles sagas jamais composées, quand bien même cela reste une fiction.
- Il est certain que la prose que lauteur utilise empreinte pour beaucoup à limaginaire mais Hecktaniel est tout de même lun des plus célèbres aventuriers de son siècle. Qui saura jamais quels parts du roman furent inspirées par ses péripéties ?
- Une chance pour vous quHecktaniel couchait ses écrits en utilisant lAncien Valarite. Hormis les gens du culte et les linguistes de votre niveau, personne ne serait à même den comprendre le titre, mais je reste très étonné, je vous lavoue.
- Le marchand ma confié avoir acquis un stock de livre provenant dune famille désireuse de se déposséder dun tas de vieux souvenirs. Je me suis bien gardé de lui révéler la véritable valeur de ses ouvrages.
- Jintercèderais en votre faveur auprès de Valarian pour cette petite incartade à lhonnêteté, ne vous inquiétez pas. Sitôt que je me serais enivré du récit en question.»
Les deux femmes rirent de leur complicité. Elles se regardèrent,
réalisant que cétait la première fois quelle trouvait un véritable terrain dentente. Chacune arborait maintenant un sourire entendu, un signe que lamitié quelles sentaient possible entre elles commençaient à naître.
Quittant le marché, les trois voyageurs flânèrent le long des avenues, appréciant le caractère romanesque de larchitecture dYfor. Lessence même de la cité était imprégnée du cataclysme. Des statues représentant danciens personnages de la tragédie bordaient le long des avenues. Thibault était représenté sous les traits dun héros grave et triste aux cheveux bouclés, Lysandre sous lapparence dune femme magnifique au regard enjôleur. Dautres protagonistes secondaires comme le lieutenant de Thibault, lapprenti de Lysandre et bien dautre formaient ainsi un cortège de personnages comme dautant de témoignage de ce qui fut, pour la plupart des habitants du Landsraad, le désastre du millénaire. Sur les cotés se dressaient de magnifiques demeurent en pierres de taille. Véritables manoirs pourvus de jardin, les bâtisses étaient ornées de tourelles, de clocher, de gargouilles de pierres et danges combattants.
« Il est intéressant de voir comment la religion quils ont chassée est devenue un aspect de larchitecture, nota Ranka. Malgré leurs vux de vivre loin des dieux, les personnages mythiques restent présents dans les esprits. »
- En effet, regardez cette statue, ne serait-ce pas Aldariel, lange protecteur des lettrés ?
- En effet, cest lune des très rares figures angéliques qui ne portent pas darme, mais en loccurrence un parchemin. »
Devisant sur les personnages immortalisés dans le marbre, les deux jeunes femmes avancèrent vers le centre de la cité, se mêlant à une foule bigarrée composée des équipages et des voyageurs des navires tout autant que des notables et des gens du cru.
*
* * *
« Ca alors, intervint Siegnar. Quest ce que ceci ? »
Les mains pleines, le chevalier hocha le menton en direction dune tour dépassant de beaucoup les autres toits. A son sommet, létrange construction affichait sur chacune de ses quatre faces un immense carillon. Laiguille la plus grande se déplaça pour pointer à la verticale. Des ouvertures sous le cadran apparurent et un cortège de petits personnages en fer noir défila, jouant une scène muette, puis repartirent à lintérieur de la construction tandis quun tocsin résonna dans toute la ville.
« Il est curieux quil ne sonne que lorsque le soir vient, remarqua Korigwene, car je ne me rappelle pas lavoir entendu durant notre excursion à travers la ville.
- Il sagit du couvre-feu, expliqua Siegnar. Regardez les gens. »
Korigwene et Ranka virent en effet que chacun pressait le pas. Peu à peu, la rue séclaircissait.
« Il va être temps de trouver une auberge pour la nuit. »
Korigwene approuva mentalement les paroles de la prêtresse.
*
* * *
Ranka repoussa son écuelle au milieu de la table et ferma les yeux, épuisée par la visite de la cité. Seul le bruit des pages que tournait Korigwene troublait la quiétude de lauberge. Létablissement était effectivement très calme. Une longue table pourvue de deux bancs constituait le seul ameublement de la salle commune. Un escalier raide partait dà coté de laccès aux cuisines vers aux chambres.
Le parquet craqua. Ranka ouvrit les yeux pour voir laubergiste changer la bougie. Le quinquagénaire portait une chemise grise auréolée de sueur. Il vérifia chaque volet ainsi que les deux barres de fer qui maintenaient la porte fermée. Il accrocha une couronne dail sur un clou au-dessus de lentrée.
« Bonne soirée mesdames, fit-il avant de disparaître à létage.
Les deux jeunes femmes le saluèrent à leur tour.
« Croyez-vous vraiment que nous ayons quelque chose à craindre ? demanda Korigwene.
- Je lignore mais je puis vous dire ceci. Si le danger était si réel et si menaçant, alors Yfor ne serait plus depuis longtemps un port aussi attractif.
- Vous avez raison.. »
Et elle continua à tourner les pages du Joyau des Eldryns, admirant les enluminures colorées, les esquisses des personnages et la calligraphie soignée. Arrivant au bout de louvrage elle sarrêta net.
« Regardez ! »
Ranka se pencha par-dessus la table et vit ce quil lui sembla être une dédicace. La prêtresse mis quelques secondes à déchiffrer les mots en ancien valarite.
A Lysandre,
Désormais mon inspiration au même titre que Valarian
Thibault dan Gwerneich
« Par la Main dAndramael ! jura la prêtresse.
- Que ce passe t-il de si grave pour invoquer la main de larchange ? fit Siegnar alors quil descendait lescalier.
- Venez voir chevalier. On dirait que cet ouvrage appartenait à Thibault. Ou plutôt à Lysandre. »
Le chevalier se pencha par-dessus lépaule de Korigwene et se concentra pour traduire les mots.
« Par la Lame dAlbior, jura-t-il à son tour.
- Croyez-vous que cette dédicace soit sincère ?
- Lue sur un ouvrage de seconde catégorie je ny aurais porté aucun crédit, mais sur le Joyau des Eldryn
souffla Ranka.
- Sans oublie que lécriture est attentionnée et que son auteur a utilisé lancien valarite pour sexprimer. »
Korigwene referma louvrage avec une infinie précaution alors quil représentait maintenant encore plus de valeur à ses yeux.
« Réalisez-vous ? Un cadeau damour fait par Thibault à Lysandre
»
Elle fixa tour à tour ses deux compagnons. Ranka lui souriait, apparemment contente pour elle. Le chevalier Siegnar semblait imperméable à limportance culturelle de la découverte. Korigwene regarda le regard impassible du paladin. Elle ne savait toujours pas à quoi sen tenir avec lui. Celui-ci sortit alors de sa poche lamulette dont ils avaient fait lacquisition au port et lui tendit.
« Tenez dame Korigwene. Jai effectué la bénédiction.
- Merci, »fit-t-elle en prenant le bijou.
Elle le passa autour de son cou et glissa lornement dans son décolleté.
- Nous devrions aller nous coucher, conseilla Ranka. Demain nous aurons loccasion de voir dautres parties de la cité si nous nous levons de bonne heure. »
Dun commun accord ils montèrent dans leurs chambres. Korigwene partageait la sienne avec la prêtresse. Elle enveloppa soigneusement son livre dans une toile puis le glissa avec toute les précautions du monde dans un sac en cuir. Une fois changée pour la nuit, elle sallongea sur son lit tandis que Ranka récitait une prière du bout des lèvres. Lexaltation de la journée désormais passée, la fatigue gagna Korigwene et elle sombra dans le sommeil.
*
* * *
Une main la secouait. Korigwene ouvrit les yeux. Il faisait noir. La jeune femme sapprêta à ouvrir la bouche pour parler mais la main se posa sur son visage.
« Pas un bruit ! », souffla la voix familière de Ranka.
La prêtresse libéra la bouche de Korigwene.
« Habillez-vous vite !
- Que se passe-t-il ?
- Je ressens la présence du Malin dans la rue, peut-être même au rez-de-chaussée. »
Korigwene se figea, complètement paniquée. Ranka remarqua que sa compagne était perturbée. Elle posa la main sur son épaule et invoqua une prière.
Oh Andramael, inspire cette âme de ta vaillance !
Korigwene retrouva ses moyens. Sa première réaction fut de chercher son précieux livre.
« Tant pis pour vos achats. Nous allons devoir être discrets.
- Jemporte quand même mon Joyau des Eldryn. »
La prêtresse acquiesça.
La porte de la chambre souvrit alors lentement, sans un bruit. Korigwene retint son souffle, reculant là où elle pensait que lobscurité était la plus dense.
« Cest Siegnar, » souffla Ranka sans même regarder.
Le chevalier entra en effet dans la pièce dans ses vêtements dhier, enfilés à la va-vite. Sa chemise blanche à jabot débordait de son pantalon et il terminait de placer un pied dans une botte alors quil se glissa dans la chambre.
« Tu les as également sentit ? » fit-il en direction de Ranka.
Celle-ci hocha de la tête.
Un craquement se fit entendre à lextérieur de la pièce. Une planche de lescalier grinça, puis une autre alors que les trois compagnons retenaient leur souffle. Korigwene plaça le sac contenant son précieux ouvrage en bandoulière et elle enfila ses bottes. Elle réalisa quelle était toujours en chemise de nuit.
« Tant pis," songea-t-elle tandis quà lextérieur, elle entendait quelquun grimper lescalier le plus précautionneusement possible, mais heureusement, trahit par les grincements traîtres des vieilles planches. A létage du dessous, ils entendirent le bruit dune écuelle tombant sur le sol ainsi quun juron.
Le bruit sarrêta dans le couloir des chambres. Siegnar fit un signe de la main pour indiquer que le visiteur se trouvait juste de lautre coté du mur. Le chevalier se tenait prêt à embrocher quiconque passerait la porte. Tous trois retenaient leur souffle, dans lattente dun signe.
Cest alors que la fenêtre et le volet explosèrent, projetant des débris de bois et de verre tandis que quune forme passait à travers. Korigwene sentit quelque chose se planter dans sa chair au niveau du ventre.
Les rayons de la lune entrèrent à travers lemplacement quoccupait la fenêtre, éclairant une silhouette qui venait de se réceptionner au milieu des débris. Elle se releva avec une grâce toute féline tandis que la lumière argentée de la nuit éclairait sa peau laiteuse parcourue de veines violacées. Lhomme fixa les deux femmes et ses yeux brillèrent dun éclat rubis. Siegnar sapprêta à bondir sur lui mais deux bras puissants traversèrent la cloison et lenserrèrent, lattirant littéralement à travers le mur.
Lhomme sourit, révélant deux canines proéminentes.
Korigwene hurla tandis que Ranka recula instinctivement, comprenant quelle était la personne que le vampire fixait.
« Oh Andramael, Permet à ta Servante de devenir lInstrument de ton Châtiment. ! » clama Ranka tout en joignant les deux mains.
A linstant où lhomme bondit sur elle, la prêtresse fut nimbée dune aura blanche. La main du vampire se transforma en cendre à linstant où il la posa sur elle. Des flammes blanches gagnèrent son bras et son épaule. Il recula vivement en feulant tel un chat tandis quun deuxième congénère enjambait la fenêtre pour pénétrer dans la pièce.
Laura lumineuse de Ranka éclairait maintenant lendroit avec la même intensité que la lumière du jour. Korigwene remarqua que les deux assaillants étaient de jeunes hommes plutôt séduisants. Ils portaient des chemises noires de soie et des braies de la même couleur. La silhouette élancée, leurs muscles saillants leur donnaient une allure de félin prêt à bondir.
« Reculez, fils de Maligor ! Retournez dans la nuit ! » ordonna Ranka alors que son aura augmenta encore en amplitude.
Le vampire au bras décomposé garda ses distances mais son compagnon sapprocha de la fenêtre brisée et arracha du mur une grosse pierre quil lança de toute ses forces sur la prêtresse. Celle-ci la toucha à la tempe et explosa sur laura de lumière. Ranka vacilla. Sa concentration brisée, sa protection disparut. Le premier vampire se jeta alors sur elle, la plaquant au sol, tentant de lui mordre le cou. La prêtresse hurlait, invoquant de nouveau Andramael mais sans succès. Elle se débattit, tentant déchapper à son agresseur mais celui-ci semblait plus fort. Les longues canines sapprochaient inexorablement de la gorge de la prêtresse. Korigwene retrouva ses esprits alors que le deuxième ennemi sapprochait delle, lexaminant pour sans doute déterminer de quoi elle était capable. Se souvenant de la bénédiction effectuée par Siegnar, elle arracha lamulette de son cou et la plaqua sur le visage de lassaillant de Ranka.
Il lâcha alors sa victime en jurant. La moitié gauche de son visage se décomposait, tombant en cendres. Ranka le fit reculer dun coup de genoux dans le bas ventre. Toujours au sol, la prêtresse darda du regard le vampire. concentrant toute son énergie, elle invoqua de nouveau larchange.
« Andramael, jen appelle à la Lumière Purificatrice ! Vae Siene Delar ! Esshemari Deria Tan Dares ! »
Une invocation en ancien valarite ? nota Korigwene. Mais pourtant les textes des anciennes prières sont censés être perdus !
Pointant son doigt vers lennemi, Ranka projeta un rayon de lumière qui transperça de part en part le vampire. Son corps fut pris de tremblement tandis que sa tête se détacha et éclata au sol en un bloc de poussière. Ses jambes saffaissèrent, se brisant alors quelles devenaient cendres. Les restes du vampire tombèrent au sol en un tas noir. Sans briser sa concentration, Ranka orienta le rayon de lumière vers le deuxième ennemi mais celui-ci bondit par la fenêtre. La prêtresse stoppa alors sa concentration et lobscurité revint dans la pièce. Cest alors quun grand bruit de meuble brisé vint de la salle commune.
« Siegnar ! » appela Ranka.
Siegnar se débattait mais la chose qui le serrait par derrière possédait une force démesurée. Comme elle empestait la putréfaction, le paladin invoqua les Saints.
« Oh Albior, Permet à ton Serviteur de devenir lInstrument de ton Châtiment ! »
Le paladin fut alors entouré dune aura lumineuse à linstar de Ranka, bien que dune intensité très moindre. Son agresseur le lâcha. Siegnar se retourna pour le confronter, la dague toujours en main.
Le chevalier, bien que dun âge avancé gardait encore la musculature et la carrure quil avait acquis durant sa jeunesse. Mais lorsquil fit face à son assaillant, il se retrouva comme un enfant devant un géant. Celui-ci dépassait allègrement les deux mètres. Ses bras étaient plus gros que les cuisses du paladin. Son cou avait les muscles dun taureau. Il était si grand et si corpulent que Siegnar se sentit comme écrasé. Il remarqua néanmoins que le géant était voûté et quune bosse lui déformait le dos.
« Le Gibbeux ! » souffla Siegnar.
Le gibbeux fixait Siegnar sans le voir. Lun de ses yeux était torve et lautre à moitié fermé. Son nez coupé et retroussé ressemblait à un groin de truie. Son menton était déformé et allongé. Un filet de bave coulait par un coin de la bouche.
Siegnar poignarda au ventre le colosse. Celui-ci némit aucun son ni même de tremblement alors que la lame senfonça jusqu'à la garde dans sa chair. Siegnar écarquilla les yeux lorsquil ne vit aucun sang ni aucune réaction. Le gibbeux attrapa le chevalier par la gorge. Il le décolla du sol, le soulevant au dessus de sa tête, et le lança à deux mains. Le chevalier vola dans les airs sur plus de cinq mètres. Atterrissant dans la salle commune en contrebas de lescalier, il heurta violemment la grande table, la brisant de son poids dans un fracas monstrueux.
Siegnar tenta de bouger mais sa tête lui faisait mal. Il sentit du sang couler le long de ses tempes. Son bras droit était plié en un angle bizarre. Il hurla un long cri de rage pour surpasser la douleur alors quil tenta de bouger son membre brisé.
Korigwene se précipita inconsciemment dans le couloir lorsquelle entendit le bruit et les cris de Siegnar. Ranka lui cria « Non », mais trop tardivement. La jeune femme était à lextérieur de la pièce. Elle se figea lorsquelle vit la carrure monstrueuse du Gibbeux. Celui-ci se retourna et la considéra. Dune puissante claque, il la fit basculer par dessus la rambarde. Korigwene tomba à létage en dessous, elle poussa un cri étouffé lorsquelle heurta le sol et simmobilisa, inconsciente.
Ranka jura lorsquelle réalisa quelle était la seule encore consciente. Elle avait déjà utilisé une bonne partie de sa Force dAme et ne sentait pas daffronter de nouveaux des ennemis. Le Gibbeux pénétra alors dans la pièce. Trop grand pour la porte, il défonça les bords sans efforts pour entrer. Le vampire quelle avait mis en fuite réapparu à la fenêtre.
« On dirait que les dés sont jetés, prêtresse ! »
En désespoir de cause, Ranka se concentra une ultime fois, rassemblant ce qui lui restait de sa Force dAme. Elle invoqua de nouveau la Lumière Purificatrice et lorienta sur le visage du Gibbeux. Celui-ci ne se transforma pas en cendre mais des cloques apparurent sur sa peau. De la fumée séleva de sa tête et les quelques cheveux quil lui restait senflammèrent. Un de ses yeux coula hors de son orbite en une masse gluante et bouillonnante. Le Gibbeux sarrêta. Il ne prononçait toujours aucun mot mais sa bouche se déforma en un mauvais rictus. Ranka profita de loccasion pour le contourner et courir jusquà la porte. Le vampire se précipita à sa suite. La prêtresse saisit le bord de la porte et la referma violemment alors quelle la passait. Elle entendit un juron derrière elle lorsque son poursuivant heurta le panneau avec la tête. Sans vérifier que son astuce avait stoppé le vampire, elle se précipita dans lescalier.
Korigwene repris conscience. Elle tenta de se relever mais une douleur fulgurante sur le coté la paralysa. Elle tourna la tête pour voir quelle sétait empalée sur un des débris de la table. Elle entendit quelquun dévaler lescalier. Elle tourna la tête au prix dun effort qui lui coûta ses dernières forces pour voir Ranka arriver. La prêtresse se penchait au dessus d-elle tendit que Siegnar se relevait à grand peine.
« Ne bouge pas ! » fit Ranka.
Dun coup sec elle extirpa le morceau de bois du flanc de Korigwene. Celle-ci ne put retenir un hurlement tandis quun flot de sang jaillit. Appliquant sa main sur la blessure, Ranka concentra sa Force dAme. Elle du puiser dans sa volonté pour déclencher la prière.
« Oh Firielle, Patronne des Guérisseurs, Je ten conjure, Accède à ma requête et que le Corps de cette Personne retrouve son Intégrité. »
Utilisant ses ultimes forces, Ranka ferma le flot de sang et sécroula, vidée de ses forces. Siegnar arriva vers les deux femmes au sol en titubant.
« Il ne faut pas rester là ! Fuyons ! »
Korigwene se releva, sa douleur et sa blessure volatilisée bien que lendroit où lécharde avait pénétré la tirait comme une vieille blessure. Elle et Siegnar relevèrent la prêtresse inconsciente et se dirigèrent vers la porte dentrée de lauberge. Celle-ci était abattue sur le sol. Aussi vite quils le purent, il savancèrent dans la rue, soutenant Ranka, toujours inanimée.
Du haut du toit, le vampire les regarda se déplacer avec une lenteur affligeante. Ses yeux rouge percèrent la nuit et il remarqua trois autres de ses congénères dans une rue voisine, sapprêtant à les prendre en tenaille. La prêtresse était comme un phare dans la nuit pour leurs sens et bientôt ils la dégusteraient comme un met dune rareté exquise. Le vampire sourit à lidée de goûter à ce sang bénit. Il souriait encore lorsque la silhouette passa derrière lui et le décapita, le réduisant en cendres.
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Et voilà ! Ouf, je dirais même car j'ai hésité plusieurs jours à écrire les chapitres sur Yfor car je ne leur trouvais qu'un intérêt de remplissage. J'ai fini par trouver un fil directeur liant ce passage à l'histoire globale que je pense intéressant. Vous jugerez au terme de cette péripétie