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LE VRAI SARKOZY
Ce que les grands médias nosent pas ou ne veulent pas dévoiler
de Jean-Francois Kahn, avec Serge Maury, Philippe Cohen, Laurence Dequay et le service France de "Marianne"
Glaçant ! Il a dit glaçant. Mais sil ne lavait pas dit ?
Car enfin, sept jours avant que François Bayrou ne laisse tomber ce
glacial jugement, le généticien Axel Kahn avait déjà, dans Marianne,
agité le grelot. Ainsi Nicolas Sarkozy, qui, déjà (ceci explique cela),
voulait faire repérer chez les marmots de 2 ans les bourgeons de la
délinquance, avait pu, dans Philosophie Magazine, déclarer que, selon
lui, la pédophilie et le suicide des adolescents étaient dorigine
génétique, quon était en quelque sorte biologiquement programmé pour
la déviance ou lautodestruction, que laction éducative ou sociale ny
pouvait rien, le rachat ou la miséricorde divine non plus - retour
terrifiant du concept eugéniste du gène du crime - sans que, pendant
dix jours, aucun journal quotidien ou hebdomadaire, aucune radio ou
télévision réagisse.
Ainsi, pour ne prendre quun exemple, avant la riposte bayrouiste,
notre confrère le Monde, que des dérapages de Le Pen qui allaient
beaucoup moins loin faisaient immédiatement monter au créneau, navait
même pas consacré 10 lignes réprobatrices à cette stupéfiante rémanence
de lidéologie socio-biologique de lextrême droite païenne. Comme sil
était beaucoup plus dangereux de tacler le patron de lUMP que de
stigmatiser le leader du Front national.
Comme si Sarkozy faisait peur.
Or cette sortie intervenait après lannonce de la création, en cas
de victoire de la droite, dun « ministère de lintégration et de
lidentité nationale », annonce qui avait littéralement sidéré, et pour
cause, la presse allemande, et dont même lextrême droite autrichienne
de Jôrg Haider avait tenu à dénoncer les « nauséeux relents ». Et,
surtout, après la série de furieuses philippiques, telles quon nen
avait plus entendu depuis quarante ans, inimaginables dans quelque pays
européen civilisé que ce soit, relents de propagande stalinienne des
années 50 et de rhétorique fascisante davant-guerre, qui revenaient à
décrire les concurrents du leader UMP, quils fussent centristes ou
sociaux-démocrates, comme les candidats protégeant les délinquants, le
vol et la fraude, donc du crime, les suppôts des voyous, les
représentants du parti des malhonnêtes gens et de la dégénérescence
morale, lanti-France enfin, cest-à-dire lincarnation de la haute
trahison. Or, cela navait nullement empêché que Jean-Louis Borloo,
même malheureux comme les pierres, saplatisse ; que Simone Veil,
fût-ce de la plus mauvaise grâce possible, assure la claque et, dans un
premier temps au moins, que les médias, presque tous les grands médias,
sécrasent. Tant le personnage fait peur.
SES MOTS POUR LE DIRE
Pourquoi ? Parce que ses entreprises de séduction envoûtent. Parce
quil dispose, partout, et surtout dans les médias, damis dans la
place et très haut placés ? Ou parce quon redoute la brutalité de ses
réactions ?
La preuve par laffaire Azouz Begag. La scène se passe en 2006 :
le ministre délégué à lEgalité des chances, interpellé à propos de
quelques fortes saillies du ministre de lIntérieur, sexcuse : « Je ne
mappelle pas Azouz Sarkozy. » En guise dagression, on a connu plus
destructeur ! Aussitôt, explosion de fureur de Sarkozy qui menace « de
casser la gueule de linsolent » et lui hurle, par saccades rageusement
répétitives, quil est « un connard, un salaud, quil ne veut plus
jamais le voir sur son chemin ». On imagine, un instant, Malek Boutih
racontant, dans un livre, que Ségolène Royal lui a aboyé à la figure
que François Hollande allait « lui casser la gueule » parce quil
aurait osé murmurer : « Je ne mappelle pas Malek Royal. » Aussitôt,
invitation sur tous les médias à raconter lhistoire, comme
lex-socialiste Eric Besson. Là, service minimum. Cest Sarkozy qui a
obtenu, comme toujours, le temps de parole. Pour expliquer que ce d
était là quinfâme menterie. Dailleurs, a-t-il expliqué sur iTélé, il
« croit navoir jamais rencontré Azouz Begag ». Surréaliste ! Depuis
deux ans, ils font partie du même gouvernement. On imagine ce que
signifierait le fait queffectivement, bien que siégeant sur les mêmes
bancs et participant aux mêmes conseils, Sarkozy ait refusé de voir
Begag !
Pour une fois, cependant, le démenti sarkozyen fait flop. Tout le
monde sait, en effet, que les mots que rapporte Azouz Begag sont les
siens et pas les pires ; que ces derniers jours, par exemple, il na
cessé de traiter de « connards » ses propres conseillers et animateurs
de campagne, accusés dêtre responsables de la moindre difficulté de
campagne. Un article qui le défrise dans Libération ? Il téléphone au
propriétaire, qui est un ami : « Vous êtes un journal de merde ! Avec
des journalistes de merde ! » Il refuse, contrairement à Royal et à
Bayrou, pourtant très maltraité par Libé, de se rendre dans ce journal
pour un entretien avec la rédaction : « Libé na quà se déplacer ! ».
Il considère quil na pas été reçu à France 3 national avec les
honneurs qui lui sont dus. A ladresse de la direction il hurle : « Si
je suis élu, je vous ferai tous virer ! »
INSULTES...
Cest d « enculés » que se font traiter les confrères dune radio
qui lui ont apparemment tapé sur les nerfs... quil a sensibles. Il
soupçonne un journaliste dêtre favorable à François Bayrou. « Ils
couchent ensemble », commente-t-il. Evoquant certains de ses
adversaires, il prévient, carnassier : « je vais tous les piquer. Les
niquer ! » Plus macho, tu ouvres un harem. Parlant de Michèle
Alliot-Marie, quil soupçonnait, à tort, davoir joué un rôle trouble
dans laffaire Clearstream, ne lappelle-t-il pas « la salope » ?
Léconomiste et expert financier Patrick Artus critique certaines
propositions du candidat UMP Il reçoit aussitôt un mail de son chef de
cabinet « On sen souviendra ! » Même expérience rapportée par un
industriel qui eut le malheur de déplaire « On se retrouvera. On est
pour moi ou contre moi ! » « Je nai jamais été confronté, raconte ce
patron, à un entourage aussi agressif, aussi belliqueux. » Pourquoi le
préfet Dubois, responsable des relations presse de la Préfecture de
police, est-il débarqué du jour au lendemain : parce quil aurait
ricané des ennuis conjugaux du ministre !
Une enquête télé avait été réalisée dans les Hauts-de-Seine. Elle
montrait lincroyable pesanteur des pressions (avec carotte et bâton,
promesses et chantage) qui se sont exercées sur les élus UDF de ce «
Sarkoland » pour quils lâchent Bayrou. V enquête en question a été «
trappée », comme on dit, sur ordre de la direction. Elle aurait déplu !
Sur une radio, interdiction a été faite à un confrère de rappeler,
statistiques à lappui, que le bilan du ministre en matière de sécurité
nest pas bon. Ça eût dérangé !
IL NA PLUS BESOIN DINTERVENIR
Or, comme on ne prête quaux riches, on soupçonne systématiquement
Sarkozy dêtre intervenu. Mais, le plus souvent, ce nest pas le cas.
Ce nest pas la peine. Il na même pas besoin. Quand Paris Match avait
publié un reportage sur les amours new-yorkaises de Cécilia et de son
chevalier servant, il avait, effectivement, proclamé à la cantonade
quil aurait la peau du directeur de la rédaction, Alain Genestar. Mais
il en resta là. Mieux il obligea Arnaud Lagardère à attendre plusieurs
mois avant de le virer. Au Journal du dimanche, mieux encore : parce
quil avait appris quon sapprêtait à virer le directeur de la
rédaction du journal, soi-disant pour lui complaire, il nintervint
cette fois, après avoir reçu et sans doute retourné le confrère, que
pour exiger quil reste en place. Il a même tenu à donner son avis sur
la journaliste politique que devrait embaucher une radio et sur le
directeur que ne devrait pas engager Libération ! Ne prend-il pas un
malin plaisir à lancer aux journalistes qui lui font cortège : « je
connais très bien votre patron. Je sais ce qui se passe dans votre
rédaction. »
On sinterroge donc : outre ses très fortes accointances avec les
grands patrons des groupes de médias, est-ce la crainte quil suscite,
la peur des représailles sil est élu, qui expliquent cette relative
impunité dont bénéficie Sarkozy quand il tient des propos ou prend des
initiatives qui, venant de Le Pen ou de Ségolène Royal, provoqueraient
une irruption réprobatrice dans le landernau ?
Pourquoi toutes ces angoisses affichées en privé, peut-être
excessives, mais qui ne sexpriment jamais en public : cette star de la
télévision évoque, en cas de victoire du candidat UMP, « un risque de
contrôle quasi totalitaire des médias » ; cette consur de LCI se dit «
terrorisée à lidée dune présidence sarkozyste » ; cette journaliste
du Figaro, qui connaît bien le candidat, et livre une description
effectivement assez dantesque de son caractère. Mais pas question de se
dévoiler. Il fait peur. « Ma rupture avec lui, confie Jean-François
Probst, ex-secrétaire général adjoint du RPR des Hauts-de-Seine et
collaborateur de Charles Pasqua, cest le gaullisme. Je voulais,
jespérais quil serait lhomme de rassemblement. Or, il ne cesse de
semer la division. Et jai passé lâge de me laisser impressionner par
un Hortefeux hystérique. » Mais les autres ?
LES CONFRÈRES ETRANGERS OSENT, EUX !
Les confrères étrangers, eux, nont évidemment pas ces pudeurs. Le
correspondant à Paris dune radio suédoise interroge tout de go : «
Sarkozy ne représente-t-il pas un risque de dictature ? » Un
journaliste de la télévision croate qui a suivi le candidat dans ses
pérégrinations en dresse un portrait, dailleurs exagéré, à faire
dresser les cheveux sur la tête. Le Süddeutsche Zeitung Munich dépeint
« un macho sans scrupule et brutal qui joue avec la peur des gens ». Le
Frankfurter Allgemeine Zeitunglui décerne le prix de « lhomme
politique le plus ambitieux et plus impitoyable dEurope qui na pas de
vraie conviction, mais saligne sur lhumeur du peuple ». Le quotidien
espagnol El Pais voit en lui un héritier populiste des «
régénérationnistes de la droite espagnole de la fin du XIX> siècle
». Le Tageszeitung de Berlin (de gauche, il est vrai) décrit un George
Bush tricolore qui veut imposer en France lidéologie de la droite
néoconservatrice américaine. La presse italienne insiste sur sa
proximité avec la droite postfasciste de la péninsule (qui sest, avec
Gianfranco Fini, ouverte à la modernité). Si la presse conservatrice
britannique identifie volontiers, avec admiration, Sarkozy à Mme
Thatcher, la plupart des journaux européens, en particulier
scandinaves, lassimilent plutôt à un aventurier néobonapartiste qui
représenterait une grave menace pour la démocratie.
LA PEUR DE LA TRAPPE
En France, en revanche, tout se passe comme si ce type danalyse
était indicible. On nose pas. On a peur. De quoi ? Des représailles si
Petit César lemporte ? De la trappe qui souvrira aussitôt ?
Celle qui sest ouverte, par exemple, sous les pieds de la députée
UMP Nadine Morano. Elue de Lorraine, fervente sarkozyste, talentueuse
femme de tempérament, n ayant pas froid aux yeux, elle faisait partie
de la task force du candidat. Et, soudain, à la trappe !
Officiellement, parce quun reportage diffusé sur France 3 lui a
attribué un rôle un peu ridicule. Mais il se trouve quétant lune des
rares à oser sadresser avec franchise à son héros elle lui avait fait
remarquer que, entouré dune nuée de courtisans qui passaient leur
temps à chanter ses louanges et sa gloire, il était devenu allergique à
la moindre remarque critique. Elle sétait en outre inquiétée de sa
tendance à simmerger compulsivement dans les sondages qui lui
renvoyaient constamment sa propre image. Résultat : out ! « Cramée »,
disent les « bonnes camarades » de la pécheresse. Il fait peur.
Eh bien, il est temps de soulever cette chape de plomb. De braver cette conspiration du silence.
CATHERINE NAY ENTRE LES LIGNES
Il y a quelques mois, Guillaume Durand consacrait deux heures de
son émission « Esprits libres », au livre plutôt hagiographique de
Catherine Nay consacré à Nicolas Sarkozy. Les livres hostiles au
candidat UMP, assez nombreux, nont jamais eu cette chance. Or la
lecture de cet ouvrage, honnête malgré tout, laisse une impression
étrange. Certes il est censé vanter les qualités du « grand homme » ;
mais, en même temps, et au second degré, il en dresse un portrait
psychologique extraordinairement préoccupant : celui dun homme dont
lunique véritable sujet de préoccupation est lui-même, sa propre saga
et sa quête obsessionnelle du pouvoir. Lhistoire qui le fascine, cest
la sienne ; de lhumanité, il ne retient que sa part ; son ascension, à
quoi se réduit son seul idéal, débouche sur larrivée au sommet qui
constitue son seul rêve. Il ne lit quun livre, celui dont son ambition
constitue la trame. Nécoute quune seule musique, celle qui lui permet
sans répit de chanter son épopée. Aucune ouverture sur une autre
perspective que celle dont sa personne dessine lhorizon, sur un autre
monde que celui dont il occupe le centre.
Analyse-t-il les changements qui se produisent autour de lui, dans
la société ? Non... Mais, sans cesse, il revient sur le seul changement
qui lobsède et rythme ses discours : son propre changement, dont il
fait comme un ressort. « Cest vrai, explique-t-il à Catherine Nay,
jétais égoïste, dépourvu de toute humanité, inattentif aux autres,
dur, brutal... Mais jai changé ! » Sans cesse ensuite, au grand
désarroi de ceux qui lidolâtraient quand il était, à len croire, si
mauvais, il fera laveu de tout ce que lui reprochent ses adversaires
pour mieux magnifier lampleur des métamorphoses par quoi il se
transcende. Quitte à se révéler, à lusage, plus égotique et plus
brutal encore. Au philosophe Michel Onfray il déclare, dans Philosophie
Magazine : « Je vais peut-être vous consterner, mais je suis en train
de comprendre la gravité des choix que jai faits. Jusquà présent, je
navais pas mesuré. »
IL NA PAS LE DROIT DE LE DIRE
Finalement, le livre de Catherine Nay, bien que non suspect de
malveillance, ne révèle-t-il pas une certaine folie et des pulsions
autocratiques chez cet homme quelle qualifie elle-même de «
bonapartiste » ? L hypothèse formulée suscite, aussitôt, une levée de
boucliers indignée sur le plateau de lémission. On na pas le droit de
dire ça ! Verboten ! Le directeur du Point, Franz-Olivier Giesbert,
siffle le hors-jeu. Lequel Giesbert, pourtant, ne se gêne nullement
pour déclarer Dominique de Villepin passible de lasile daliénés. Un
talentueux éditorialiste de droite convient, en coulisse, quil y a «
un vrai problème ! ». Halte là ! On na pas le droit de dire ça ! Cest
tabou !
Pourtant, sur toutes les ondes. Eric Besson, lex-responsable
socialiste, a pu expliquer que Ségolène Royal, Bécassine dangereusement
allumée, déjà comparée par Brice Hortefeux à Pol Pot, au fasciste
Doriot et à Staline, représente un mixte du maréchal Pétain et du
général Franco.
Concernant Chirac, Villepin, Le Pen ou José Bové, on peut
également tout oser. Ce nest quà propos de Nicolas Sarkozy quon
naurait « pas le droit de dire ça ! ». Mais quen revanche il serait
loisible, comme Paris Match la semaine dernière, de lui consacrer, sur
des pages et des pages, des dithyrambes grotesques dignes de Ceausescu,
certains journalistes de ce magazine dussent-ils nous avouer quils en
auraient « pleuré de honte », mais quon ne peut rien contre un ordre
den haut ! (LExpress a même fait, sur deux pages, ce titre ubuesque :
« Sarkozy : il gardera son calme. »)
ET, POURTANT, EN PRIVE, ILS LE DISENT
Tous les journalistes politiques savent, même sils sinterdisent
(ou si on leur interdit) den faire état, quau sein même du camp dont
Sarkozy se réclame on ne cesse de murmurer, de décliner, de conjuguer.
Quoi ? Ça ! Lui confier le pouvoir, cest, déclara Jacques Chirac à ses
proches, « comme organiser une barbecue partie en plein été dans
lEstérel ». Claude Chirac a, elle, lâché cette phrase : « Jaurais
préféré Juppé. Lui, au moins, cest un homme dEtat. » Le ministre
libéral François Goulard ne le dissimule pas : « Son égotisme, son
obsession du moi lui tient lieu de pensée. La critique équivaut pour
lui à une déclaration de guerre qui ne peut se terminer que par la
reddition, lachat ou la mort ladversaire. » Sa principale faiblesse ?
Son manque total dhumanisme. « Chirac, lui, a le souci des autres, de
lhomme. Sarko écrase tout sur son passage. Si les Français savaient
vraiment qui il est, il ny en a pas 5 % qui voteraient pour lui. »
Un des plus importants hiérarques lUMP, officiellement soutien
fervent d candidat (comment faire autrement ?) renchérit : « Sarkozy,
cest le contraire lapaisement. Chirac, vous verrez, on regrettera.
Lui, il na jamais eu de mots violents. » « Attention, met en garde le
minis de lAgriculture, Dominique Bussereau, on va très vite à la
révolte aujourdhui. « La France, cest du cristal », dit, inquiet
Jean-Pierre Raffarin.
Dominique de Villepin a mis sa langue dans sa poche. Il nen pense
pas moins... que Sarko « a loupé sa cristallisation » ; que « sa
violence intérieure, son déséquilibre personnel, lempêchent
datteindre à hauteur de la présidence ». Les chiraquiens du premier
cercle, Henri Cuq (ministre délégué aux Relations avec le Parlement) ou
Jérôme Monod, le conseiller, ne veulent pas déroger à la consigne du
silence. Mais, en petit comité, les mêmes mots reviennent : « Ce garçon
nest pas mûr. Il nest pas fini. Il a un compte à régler avec la vie
qui le pousse à créer de laffrontement partout, et non à rassembler. »
Dautres brodent « Cest un enfant qui natteindra jamais lâge adulte.
» A quoi Roselyne Bachelot réplique : « Mais tous les hommes sont
immatures ! » On ne parle plus, on nose plus parler, comme hier - du
moins tout fort -, de « malfrat » ou de « petit voyou » (pourtant, ce
quon la entendu !). Mais, dans les coulisses de lElysée, on laisse
simplement tomber : « On fait confiance au peuple français ! » Et,
justement, il y a encore trois semaines, on se communiquait, en
jubilant, les sondages qui indiquaient une montée en puissance de
François Bayrou. Non point quon laime, celui-là, ce «
démocrate-chrétien jésuitique » mais, enfin, on ne va pas « laisser la
France tomber entre les mains de Catilina », dangereux aventurier
populiste romain dénoncé par Cicéron.
COMME UNE BANDE DES « CITES »
Un député UMP spécialiste des problèmes juridiques, eut le malheur
de sopposer au ministre de lIntérieur à propos des « peines plancher
». Il est, et reste, sarkozyste. Pourtant, il fait part de son
effarement. Cette simple prise de distance lui valut dêtre désigné du
doigt, menacé de représailles, ostracisé parle clan avec une violence «
digne dune bande des cités ». Cest dailleurs un ex-haut responsable
du RPR qui raconte : « En septembre 1994, aux journées parlementaires
de Colmar, alors que Balladur était donné gagnant par tous les
sondages, on eut affaire à la garde rapprochée de Sarkozy.
Elle respirait larrogance, elle y allait de toutes les menaces.
On disait aux députés restés fidèles à Chirac quil allait "leur en
cuire" »Lancien vice-président du RPR des Hauts-de-Seine Jean-François
Probst confirme : « Sarkozy croit toujours, comme en 1995, quil peut
intimider les gens. Quand je lai rencontré, dans les années 80, il
avait déjà ses qualités - énergie, ténacité -, et ses défauts, dont
jimaginais quil les corrigerait. Je pensais, notamment, quil
comblerait son inculture. Bernique ! Il na fait que courir dune
lumière lautre. Il est fasciné par ce qui brille, les nouveaux riches,
le show off, les copains à gourmettes même sils trichotent avec les
règles communes, Tom Cruise quil reçoit à Bercy, ébloui, et fait
raccompagner en vaporetto. »
Bien sûr, si les chiraquiens maintenus, les derniers
villepinistes, les ultimes vrais gaullistes, quelques libéraux ou
ex-centristes ralliés à lUMP confient, à qui veut les entendre (mais
les journalistes qui les entendent nen rapportent rien), que
lhypothèse dune présidence Sarkozy les terrifie ; quil y a « de la
graine de dictateur chez cet homme-là » ; que, constamment, « il pète
les plombs », de très nombreux élus UMP, les plus nombreux, sont
devenus des groupies enthousiastes de lhomme qui seul peut les faire
gagner et dont personne ne nie les formidables qualités de battant. Et
le courage. Mais même eux nétouffent pas totalement leur inquiétude et
soulignent volontiers sa violence. « Oui, cest vrai, reconnaît lun
deux, il antagonise, il clive, il joue les uns contre les autres avec
la plus extrême cruauté. » « Il nest vraiment totalement humain,
confie un autre, que quand il sagit de lui-même. » « Il a un problème
de nerfs, de paranoïa, admettent-ils tous, mais il sarrange, il mûrit,
il se densifie. » Voire...
UN LOURD SECRET
Donc, il y aurait, sagissant du caractère de Sarkozy et de son
rapport à la démocratie, comme un lourd secret qui, au mieux, préoccupe
ses amis, au pis, angoisse ou affole ceux qui savent, un terrible
non-dit dont bruissent les milieux politico-journalistiques, mais que
les médias sinterdisent, ou se voient interdire, de dévoiler. Il fait
peur ! La gauche elle-même participe de cette occultation. Sans doute
sattaque-t-elle à Sarkozy, parfois même avec outrance et mauvaise foi.
Mais que lui reproche-t-elle ? Dêtre de droite, ou même,
stigmatisation suprême, une sorte de « néoconservateur américain à
passeport français », comme le clamait Eric Besson avant de retourner
sa veste. Est-ce un crime ? La diabolisation de la différence est aussi
contestable venant dun bord que de lautre. Le débat démocratique
implique quil y ait une gauche, un centre, une droite, cette dernière
nétant pas moins légitime que ses concurrents. De même quune partie
de lopinion reproche au PS davoir trahi lidéal socialiste ; de même
une autre partie, importante, estime que Jacques Chirac a blousé son
électorat en menant une vague politique de « centre gauche » et exige
un fort coup de barre à droite.
Cest cette aspiration « à droite toute » que Sarkozy incarne avec
énergie et talent. Le combattre nexige nullement quon criminalise a
priori cette incarnation.
IL EST DE DROITE, ET APRES ?
Oui, Sarkozy, en son tréfonds - et même si on la convaincu de ne
plus rien en laisser paraître -, est « atlantiste » et entend rompre
avec la politique gaulliste d« orgueilleuse » prise de distance à
légard des Etats-Unis. Oui, il se réclama de George Bush à lépoque où
celui-ci triomphait ; oui, il est le candidat quasi unanimement soutenu
par le CAC 40, le pouvoir financier et la très haute bourgeoisie ; oui,
ses convictions en matière économique et sociale en font plus le
disciple de Mme Thatcher que de Philippe Séguin ; oui, il se sent
beaucoup plus proche du modèle néolibéral anglo-saxon que du modèle
français mixte tel que lont façonné les gaullistes, les
sociaux-démocrates et les démocrates-chrétiens. Le publicitaire Thierry
Saussez, qui lui est tout acquis, explique que « sa manière de faire de
la politique renvoie à ce que les patrons et les salariés vivent dans
leurs entreprises ». Tout est business.
Mais, finalement, en tout cela, il ne se distingue guère des
droites européennes qui, comme lui, veulent démanteler lEtat
providence et approuvèrent la guerre de George Bush en Irak.
Au demeurant, son pragmatisme, son cynisme même, son « populisme »
de tonalité bonapartiste, son intelligence instinctive, ne permettent
nullement de le décrire en ultralibéral ou en idéologue illuminé.
Enfin, même si sa proximité avec la droite néofranquiste espagnole ou
berlusconienne italienne nen fait effectivement pas un « modéré »,
loin de là, et même si la rhétorique agressivement extrémiste quil
déroule, depuis quelques semaines, le déporte loin du centre, le
qualifier de « facho » ou de « raciste », comme sy risque lextrême
gauche, est une stupidité.
Pourquoi faudrait-il (à condition de ne pas abuser des camouflages
logomachiques comme le fait le champion UMP quand il cite jean Jaurès
ou multiplie les envolées « ouvriéristes ») que se situer à droite
constitue, en soi, un délit ? On accuse également Sarkozy, ici de
soutenir « lÉglise de Scientologie », et là davoir promis à Chirac
une amnistie contre son soutien. Mais il nexiste aucune preuve. Donc,
on ne retient pas.
CETTE VERITE INTERDITE
Le problème Sarkozy, vérité interdite, est ailleurs. Ce que même la
gauche étouffe, pour rester sagement confinée dans la confortable
bipolarité dun débat hémiplégique, cest ce constat indicible : cet
homme, quelque part, est fou ! Et aussi fragile. Et la nature même de
sa folie est de celle qui servit de carburant, dans le passé, à bien
des apprentis dictateurs.
Oh, évidemment, cela se murmure, au point même de faire déjà, au
sein de la couche supérieure de la France qui sait, et au fond des
souterrains de la France qui sen doute, un boucan denfer. Les
médiateurs savent, les décideurs le pressentent. Mais les uns et les
autres ont comme signé un engagement : on ne doit pas, on ne doit sous
aucun prétexte, le dire.
Etrange atmosphère que celle qui fait que, dans cette campagne
électorale, ce qui se dit obsède peu, mais ce qui obsède énormément ne
se dit pas ; que ce dont on parle au sein des médias et chez les
politiques, les médias, précisément, et les politiques nen parlent pas
!
« Fou », entendons-nous : cela ne rature ni lintelligence, ni
lintuition, ni lénergie, ni les talents du personnage. « Fou » au
sens, où, peut-être, de considérables personnages historiques le furent
ou le sont, pour le meilleur mais, le plus souvent, pour le pire.
Ecoutons ce que nous confie ce député UMP, issu de lUDF,
officiellement intégré à la meute « de Sarkozy » : « On dit quil est
narcissique, égotiste. Les mots sont faibles.
Jamais je nai rencontré une telle capacité à effacer spontanément
du paysage tout, absolument tout, ce qui ne renvoie pas à lui-même.
Sarko est une sorte daveugle au monde extérieur dont le seul regard
possible serait tourné vers son monde intérieur Il se voit, il se voit
même constamment, mais il ne voit plus que ça. »
PLUS FORT QUE LUI...
Au fond, où est le mystère ? Sarkozy, cest peut-être une qualité,
est transparent. Aux autres et à lui-même. Moins il regarde, plus il se
montre, saffiche, se livre. Dautant, comme le reconnaît un
publicitaire qui a travaillé pour lui, quil ne sait pas se réfréner,
se contraindre. « Il est tellement fort, ajoute-t-il drôlement, quil
est plus fort que lui. » La raison ne parvient jamais à censurer son
tempérament. Prompt à interdire, il ne sait pas sinterdire. Quelque
chose en lui, dirrépressible, toujours, lentraîne au-delà. « Sur un
vélo, rapporte Michel Drucker qui a souvent pédalé à ses côtés, même
quand il sagit dune promenade, il se défonce comme sil devait
constamment battre un record. »
Tous ses proches emploient spontanément la même expression : « Il
ne peut pas sempêcher » Par exemple, de dire du mal de Chirac, même
quand la prudence exigerait quil sen abstienne. Ainsi, en 1994, cette
salve : « Lélectroencéphalogramme de la Chiraquie est plat. Ce nest
plus lHôtel de Ville, cest lantichambre de la morgue. Chirac est
mort, il ne manque plus que les trois dernières pelletées de terre. »
Il ne peut pas sempêcher, non plus, de se livrer à un jubilatoire jeu
de massacre en direction de ceux, de son propre camp, qui ne sont pas
de sa bande ou de sa tribu. « Jamais, peut-être, un leader politique
navait aussi systématiquement pris son pied- dixit une de ses victimes
au sein de lUMP-à assassiner, les unes après les autres, les
personnalités de son propre camp pour, après le carnage, rester seul
entouré de ses chaouches. »
Après la défaite de 1995, ne sest-il pas livré, dans le journal
les Echos, sous pseudonyme, à une descente en flammes de ses propres
comparses : François Fillon ? « Un nul qui na aucune idée. » Michel
Barnier ? « Le vide fait homme. » Philippe Douste-Blazy ? « La lâcheté
faite politicien. » Alain Juppé ? « Un dogmatique rigide. Fabius en
pire. » Quant à Villepin, il sest plu, si lon en croit Franz-Olivier
Giesbert, à lui promettre de finir « pendu au croc dun boucher ».
Vis-à-vis des autres, fussent-ils des amis politiques, aucune tendresse
! Jamais !
IL SUFFIT DE LÉCOUTER
Sarkozy, il suffit, au demeurant, de le lire ou de lécouter. De
quoi parle-t-il ? De lui. Toujours. Compulsivement.
Psychanalytiquement. Que raconte-t-il ? Lui ! Qui prend-il comme témoin
? Lui ! Qui donne-t-il en exemple ? Lui ! Il est, jusquau délire
parfois, sa propre préférence. Jamais hors « je ». Ce « je » qui, à
lentendre, est forcément « le seul qui », « le premier à », « lunique
capable de », « le meilleur pour ». Comme si lunivers tout entier
était devenu un miroir qui ne lui renvoie plus que son reflet, quitte à
entretenir constamment chez lui langoisse que le miroir lui dise un
jour, comme à la marâtre de Blanche Neige, quil n est « plus la plus
belle ».
Cest pourquoi, dailleurs - et même ses proches sen effarent-,
il vit constamment immergé dans les enquêtes dopinion, qui, plusieurs
fois par jour, ont pour objet de le rassurer sur lévolution de son
image. Un argument ne passe pas ? On y renonce. Un mot fait tilt ? On
le répète à satiété. Une peur sexprime ? On la caresse dans le sens du
poil. Le public veut des expressions de gauche ? On lui en servira. Une
musique dextrême droite ? On la lui jouera. Il a même été jusquà
faire léloge de la violence sociale... des marins pêcheurs.
Il commande tellement de sondages quil est devenu le meilleur
client de certains instituts, qui, du coup, ont quelques scrupules à ne
pas satisfaire son contentement de soi. Il a même réussi à inspirer à
lIfop des sondages, publiés dans le Figaro, dont les questions
quasiment rédigées par son entourage (sur laffaire de Cachan ou la
polémique avec les juges) ne permettaient pas dautres réponses que
celles qui le plébiscitaient.
IL EST « LE SEUL QUI... »
Etrangement, si, constamment confronté à son reflet, il ne cesse
dintervenir pour en corriger les ombres, sa capacité découte (ou de
lecture) est extrêmement faible. Invite-t-il des intellectuels
médiatiques à déjeuner au ministère de lIntérieur que lun deux,
Pascal Bruckner (qui pourtant le soutient), explique que, loin de
simprégner de leurs analyses, il a pratiquement parlé tout seul. Reçue
par lui, la démographe Michèle Tribalat lui écrit « Jai pu apprécier
votre conception du débat. Vous nimaginez pas quun autre point de vue
(que le vôtre) présente un quelconque intérêt. » Dailleurs, il refuse
les débats. Lors de ses prestations télévisées, on sarrange pour quil
nait jamais de vrais contradicteurs pouvant exercer un droit de suite.
Le plus souvent, il choisit, dailleurs, lui-même les autres
intervenants.
Cette abyssale hypertrophie du moi, à lévidence, entretient chez
Sarkozy cette hargne de conquête, de contrôle, cette boulimie de
pouvoir exclusif, le conduit à éradiquer toutes les concurrences
potentielles et à neutraliser, à étouffer contestations et critiques.
Il suffit, dailleurs, de lécouter, mais aussi de le regarder « être »
et « faire ». Jamais il ne se résout à nêtre quun membre, fût-ce le
premier, dun collectif. Forcément lunique, le soleil autour duquel
tournent des affidés. Doù sa prédilection pour un entourage de
groupies de grandes qualités et de grands talents, à la vie à la mort,
« une garde rapprochée » comme on dit, mais aussi de porte-serviettes
et de porte-flingues, de personnages troubles encombrés de casseroles
et de transfuges. Avec eux, peu de risques !
DOUBLE DISCOURS
Il y a, chez Sarkozy, une incroyable dichotomie du discours (ou
plutôt du double discours). Seul peut lexpliquer le fait que le
rapport à lui-même est, chez lui, à ce point central que cette
centralité de lego épuise en elle-même, et donc en lui-même, toute
contradiction. Ainsi, au lendemain de ses brutales tentatives de
criminalisation de ses concurrents, Bayrou layant épinglé sur
laffaire du déterminisme génétique, il déclare benoîtement « Un
candidat devrait sabstenir de toute attaque contre ses adversaires ! »
Le jour même où il décide de jouer à fond, contre les candidats qui lui
sont opposés - et avec quelle violence ! -, la stratégie guerrière de
laffrontement manichéen, il présente un opuscule dans lequel il
explique (sous la rubrique « Jai changé ») quil eut, certes, sa phase
brutale, mais quil est désormais totalement zen et apaisé. Azouz
Begag, dans son récit, rapporte que, lorsquil osa critiquer lemploi
du mot « racaille », le ministre de lIntérieur hurla quil sagissait
dun scandaleux manque de solidarité gouvernementale, quil était
inconcevable quun ministre critique un collègue. Or, depuis des mois,
il avait lui-même déclenché un tir nourri contre Chirac et Villepin,
son président de la République et son Premier ministre.
Dune façon générale, il en appelle volontiers à une solidarité
sans faille des siens, tout son camp devant se mettre à sa disposition,
mais, pendant la crise du CPE, alors quil avait lui-même, le premier,
préconisé ce type de contrat de travail, non seulement il en pointa
soudain linanité et exigea son retrait, mais, en outre, il incita lun
des leaders de la révolte estudiantine à « tenir bon ». Il sagissait,
évidemment, dachever Villepin.
COMME ON ASSASSINE TOUS LES CONCURRENTS...
A entendre les chiraquiens, même ceux qui se sont ralliés à son
panache, cest lui, Sarkozy, qui, ministre du Budget de Balladur, lança
la justice sur la piste du scandale des HLM de Paris après que, dans
lespoir dun étouffement, lindustriel Poullain, le patron dune
société de revêtement, e emmené le dossier à son lieutenant, Brice
Hortefeux. Objectif ? Abattre Chirac ! Cest lui encore,
prétendent-ils, qui aurait fait révéler, au Canard enchaîné, laffaire
d lappartement dHervé Gaymard, en qui voyait un adversaire.
Cest lui encore q fit distiller, dans la presse, de quoi faire
continuellement rebondir le feuilleton du scandale Clearstream
transformé e machine à broyer et achever Dominique de Villepin. Quand,
dans un grand meeting parisien, il lança que la victoire d oui au
référendum européen permettrait de sortir, enfin, du modèle social
fiançai nétait-il pas conscient quil favorisait de sorte le camp du
non et, par voie de conséquence, plombait le pauvre Jean-Pierre
Raffarin ? Autrement dit, soyez avec moi qui ai profité de toutes les
occasions pour être contre vous. En fait Sarkozy vit ses contradictions
comme une cohérente unicité de parcours dès lors que cest lui,
lunique, le point central, qui porte et justifie cette cohérence.
Ainsi, lorsquil accuse ses concurrents, de gauche ou centristes,
dêtre les candidats de la fraude, de la voyoucratie et de la
dégénérescence morale, cest le jour où Tapie, lun des rares
affairistes qui lui manquait encore, se rallie à lui.
FAILLITE MORALE, DIT-IL
Quelle capacité dauto-amnistie cela révèle !
Car, enfin, se faire, fût-ce en partie, offrir un luxueux
appartement aménagé par le promoteur quon a systématiquement favorisé
en tant que maire, et dans lespace dont on a, toujours comme maire,
financé laménagement, est-ce un exemple dattitude hautement morale ?
Permettre, après quon fut devenu ministre, à son ancien cabinet
davocats, en partie spécialisé dans les expulsions de locataires après
vente à la découpe, de continuer à porter son nom - société Arnault
Claude Nicolas Sarkozy-, ce qui savère dautant plus intéressant quon
continue à détenir un gros paquet dactions et à toucher des dividendes
-, est-ce le modèle même du comportement impitoyablement moral ?
Publier un livre consacré à lancien ministre Georges Mandel qui se
révèle, pour partie au moins, être un plagiat coupé-collé de la thèse
universitaire de Bertrand Favreau, certaines erreurs comprises, est-ce
la quintessence du moralisme intégral ?
Est-ce une moralité sans faille qui permit à Thierry Gaubert
dorganiser son vaste système de gestion arnaqueuse du 1 % logement
dans les Hauts-de-Seine à lombre des réseaux sarkozystes dont il fut,
un temps, lun des principaux rouages ? Est-ce sous le drapeau de la
moralité quon envoya de gros clients très évasifs au banquier suisse
Jacques Heyer qui, dailleurs, consuma leur fortune (celle de Didier
Schuller en particulier) ? Les rapports daffaires (ou de tentatives
daffaires) avec lintermédiaire saoudien Takieddine étaient-ils placés
sous le signe de lintégrisme moral ? Le soutien constant apporté aux
intérêts du groupe Barrière dans les casinos et les machines à sous ne
fut-il dicté que par des considérations moralistes ? Pourquoi, enfin,
avoir promis de rendre public son patrimoine et être le seul à sen
être abstenu ?
UN SYSTEME CLANIQUE
Sarkozy nest pas du tout un malhonnête homme. Simplement il est,
fût-ce à son corps défendant, le pur produit dun système, celui du RPR
des Hauts-de-Seine, dont Florence dHarcourt, lex-députée gaulliste de
Neuilly, a crûment décrit lirrépressible mafiosisation, renforcée par
le déferlement des flux financiers immobiliers générés par le
développement du quartier de la Défense, dont Sarkozy tint dailleurs à
présider létablissement public.
Son suppléant, en tant que parlementaire, fut dailleurs le maire
de Puteaux, Charles Ceccaldi-Raynaud, puis sa fille qui, bien
quadjointe à la mairie de Puteaux, bénéficia en même temps dun emploi
fictif à la mairie de Neuilly. Quand Sarkozy voulu récupérer son siège
de député, hop ! , on la nomma au Conseil économique et social. Devenu,
à tort ou à raison, le symbole dune certaine « ripouïsation » dun
demi-monde de politiciens locaux, Ceccaldi-Raynaud, petit dirigeant
socialiste en Algérie française, dû regagner précipitamment la
métropole à la suite des graves accusations dont il était lobjet, y
compris davoir toléré des mauvais traitements dans un camp de
prisonniers dont il était responsable. En France, élu de la gauche SFIO
à Puteaux, il passa à droite et, lors de lune de ses premières
campagnes électorales, ses gros bras tuèrent un militant socialiste et
en blessèrent dautres.
Ensuite, il traîna derrière lui tellement de casseroles (dernière
affaire : il est mis en examen dans une affaire de marché truqué de
chauffage urbain) quil devint une sorte de mythe. Sarkozy, ce qui
plaide peut-être en faveur de son sens de la fidélité, ne la jamais
lâché, même quand, ministre des Finances, il aurait pu ou dû. Quand la
fille Ceccaldi-Raynaud, députée-maire à son tour, mécontente des
critiques dun journaliste blogueur, laisse publier sur le site de la
mairie une lettre laissant supposer une inclinaison infamante, Sarkozy
ne moufte toujours pas. Il resta pareillement fidèle à son grand ami le
député-maire de Levallois Patrick Balkany.
Quand ce dernier, archétype lui aussi du roi de la magouille
affairisto-municipale, employeur à son seul profit du personnel de la
mairie, accablé par la justice et accusé, en prime, de se livrer à des
fellations sur menace de revolver, écarté du RPR, est défié par un
gaulliste clean, Olivier de Chazeaux, qui soutint Sarkozy ? Patrick
Balkany. Cest-à-dire le délinquant. Notons que les Levalloisiens, par
suite dune gestion que soutient Sarkozy, supportent une dette de 4 000
à 6 000 par habitant. Cest, dailleurs, le cabinet davocats Sarkozy
qui défend, en autres, la mairie de Levallois, laquelle accumule les
contentieux.
QUI SONT SES SOUTIENS ?
Faut-il rappeler que ses principaux et premiers supporteurs dans le
monde politique ne furent et ne sont pas spécialement vêtus de probité
candide Alain Carignon, Gérard Longuet, Thierry Mariani, Manuel
Aeschlimann (150 procédures, 600 000 de frais davocats par an) et
même Christian Estrosi nont pas précisément défrayé la chronique à
cause de la blancheur immaculée de leur curriculum vitae. Il paraît
même que Pierre Bédier en pince désormais pour lui.
Quant à son fan-club, qui prétendra quil nest constitué que de
parangons de vertu : Doc Gyneco, chargé comme un sherpa, Johnny
Hallyday qui répudie la France pour ne plus payer dimpôts, comme
Jean-Michel Goudard, lun de ses principaux conseillers en
communication, Antoine Zacharias, le Napoléon des stock-options ?
Certes, à limage de Simone Veil ou de lécrivain Yasmina Reza, de
très nombreuses personnalités de grande qualité, représentant tous les
milieux et toutes les professions, soutiennent également Sarkozy, y
compris certaines en provenance dune haute intelligentsia réputée de
gauche, mais droitisée par leur soutien à la guerre dIrak. Reste que
le profil de ses partisans les plus enthousiastes et les plus engagés,
y compris les plus faisandés des ex-petits marquis mitterrandolâtres,
ne font pas nécessairement de Sarkozy (dont il nest pas question de
mettre en doute lintégrité ou lallergie à la déviance) le mieux placé
pour dépeindre lensemble de ses adversaires en défenseurs de la
fraude, de la délinquance et de la décadence morale.
« LIDENTITÉ NATIONALE », PARLONS-EN...
Est-il, en revanche, fondé à se proclamer seul défenseur de «
lidentité nationale » ? Mais qui se déclarait « fier dêtre surnommé
Sarkozy lAméricain » ?
Qui affirma, aux Etats-Unis, quil s sentait souvent « un étranger dans son propre pays » ?
Qui regretta que la France ait bran son droit de veto pour sopposer à la guerre dIrak ?
Qui stigmatisa, depuis lAmérique « larrogance » dont aurait fait
preuve Dominique de Villepin lors de son fameux discours devant le
Conseil de sécurité de lONU ?
Qui, avant de confier au chiracoséguiniste Henri Guaino le soin de
rédiger ses interventions, opposa sans cesse le ringardisme du « modèle
français » à la modernité du modèle anglo-saxon ?
Nicolas Sarkozy pourrait dailleurs largement figurer dans la
rubrique « Ils ont osé le dire », tant ses propos, depuis quinze ans,
illustrent éloquemment tout ce qui précède, cest-à-dire une dichotomie
rhétorique qui se cristallise dans lunicité de son exaltation du moi !
Citons, presque au hasard : « Il y en a combien qui peuvent se
permettre daller à La Courneuve ? Je suis le seul [toujours le seul !]
à être toléré dans ces quartiers. Je suis le seul ! » « Jirai
systématiquement, toutes les semaines, dans les quartiers les plus
difficiles et j y resterai le temps nécessaire » (2005).
« Kärcher en septembre, 200 000 adhérents [à lUMP] en novembre. » « Racaille, le vocable était sans doute un peu faible. »
« Vous savez pourquoi je suis tellement populaire ? Parce que je parle comme les gens » (avril 2004).
« Maintenant, dans les réunions publiques, cest moi qui fais les
questions et les réponses et, à la sortie, les gens ont limpression
quon sest vraiment parlé » (le Figaro, mai 2005).
« Les gens qui habitent Neuilly sont ceux qui se sont battus pour
prendre plus de responsabilités, pour travailler plus que les autres. »
« Si je ne faisais pas attention, tous les jours je serais à la
télévision jusquà ce que les téléspectateurs en aient la nausée »
(1995).
« Le rôle du politique est de tout faire pour ne pas exacerber les
tensions. Plus la société est fragile, moins le discours doit être
brutal. La meilleure façon de faire avancer la société, cest de la
rassurer, non de linquiéter La réforme doit être comprise comme un
ciment, non comme une rupture » (juillet 2006 dans Témoignages).
« Je naime pas étaler ce qui, finalement, appartient à ma vie privée. »
« La France souffre de légalitarisme et dun état de nivellement. »
« Dans un monde où la déloyauté est la règle, vous me permettrez
dafficher, de manière peut-être provocante, ma loyauté envers Jacques
Chirac » (juin 1992).
« Je refuse tout ce qui est artifice pour façonner à tout prix une
image, les photos avec femme et enfants, la success-story, vouloir se
faire aimer, poser en tenue décontractée. »
On nous dira, ensuite : il faut lui faire confiance, il faut le croire. Mais où est le filet de sécurité ?
LE VRAI DANGER
On évoque obsessionnellement le danger Le Pen. Il existe un risque,
en effet. Un terrible risque que, comme en 2002, le leader de lextrême
droite déjoue tout les pronostics et porte ainsi un nouveau coup à
notre système démocratique. Mais tout le monde sait que Le Pen, lui, ne
sera pas élu président de la République. Heureusement, il ne dispose,
lui, contrairement à son adversaire - concurrent de droite (à légard
duquel il fait preuve dune certaine indulgence), ni du pouvoir
médiatique, ni du pouvoir économique, ni du pouvoir financier. Pouvoirs
qui, en revanche, si Sarkozy était élu - et il peut lêtre -, ainsi que
le pouvoir policier et militaire, seraient concentrés, en même temps
que les pouvoirs exécutif et législatif, entre les mêmes mains,
lesquelles disposeront, en outre, dune majorité au Conseil
constitutionnel, au CSA et au sein de la plupart des institutions du
pays.
Hier, le journal la Tribune trappait un sondage parce quil
nétait pas favorable à Sarkozy ; une publicité pour Télérama était
interdite dans le métro parce quelle était ironique à légard de
Sarkozy ; un livre était envoyé au rebut, le patron dun grand magazine
également, parce quils avaient importuné Sarkozy ; Yannick Noah était
censuré, parce que ses propos déplaisaient à Sarkozy. Aucun journal,
fût-il officiellement de gauche, na échappé aux efficaces pressions de
Sarkozy.
Voter Sarkozy nest pas un crime. Cest même un droit. Nous ne
dirons pas, nous, que ce candidat représente la fraude, la délinquance,
lanti-France et la faillite morale.
Nous voudrions simplement quon se souvienne plus tard - quitte,
ensuite, à nous en demander compte - que nous avons écrit quil
représente pour la conception que nous nous faisons de la démocratie et
de la République un formidable danger.
Sil est élu, nous savons que nous pourrions en payer le prix. Nous lacceptons !
14 au 20 avril 2007 / Marianne
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