Qu'est-ce que le bonheur et est-il possible ?
Tout d'abord, un constat s'impose : dés qu?il s?agit de définir " à propos du bonheur, ce qu?il est, les hommes entrent en désaccord " (Cf. Aristote, Morale à Nicomaque, Livre premier, chap. IV). Les jugements varient alors suivant la condition sociale, le degré de culture, et même d?après les circonstances les plus contingentes. Non seulement, en effet, il y a désaccord " d?un individu à l?autre, mais même souvent entre les jugements successifs d?un même individu, qui désirera la santé s?il est malade, la richesse s?il est pauvre " (Ibid.). Les hommes s?imaginent qu?ils pourraient être heureux par la possession de ce qui leur manque ; ce qu?ils nomment leur bonheur n?est ainsi le plus souvent que l?objet temporaire et accidentel de leur désir.
Le bonheur n?est donc qu?un " concept indéterminé " (Cf. Kant, Fondement de la métaphysique des moeurs, 2e section, éd. PUF, p.90) : " malgré le désir qu?a tout homme d?arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut " (Ibid.). La difficulté d?être heureux tient précisément dans cette indétermination du concept du bonheur. Pour Kant, l?indétermination du concept du bonheur tient à la contradiction entre " l?idée du bonheur ", qui est celle d?une " totalité absolue ", de la félicité " pour mon état présent et à venir ", et d?autre part le caractère " purement empirique " de nos connaissances en ce qui concerne " les éléments " du bonheur et les moyens d?être heureux (Ibid.). Comme totalité, le bonheur se rapproche beaucoup plus de la joie que du plaisir : le plaisir concerne les éprouvés corporels et psychiques qui sont vécus comme agréables ; la joie est une qualité de l'âme que Spinoza décrit comme une augmentation de sa puissance d'être. Le plaisir nous affecte, mais la joie est d'abord interne, et concerne notre être même. Le plaisir peut me venir d'un autre, mais il reste partiel, lié à ce que je ressens ; la joie concerne l'ensemble de ma relation avec cette autre personne, c'est sa personne et son attitude qui me réjouissent. En revanche, la représentation du bonheur est celle d?un bien illimité aussi bien dans le temps que dans ses effets sur notre vie, un bien définitif libéré des limitations imposées par notre existence empirique - tandis que la joie peut être momentanée, et coexister avec une souffrance ou une douleur. L?idée du bonheur suppose une harmonie totale et durable entre soi et soi-même, entre soi et l'autre, entre soi et le monde. Or, seule l?expérience peut donner un contenu concret à cette idée du bonheur : mais elle n?est précisément que l?expérience de bonheurs fragmentaires et passagers. Elle enseigne des moyens d?être heureux dont on ne peut déterminer avec précision dans quelle mesure ils sont véritablement capables de faire notre bonheur. L?expérience nous apprend, par exemple, qu?il est impossible d?être heureux dans la pauvreté ou dans la misère. Mais elle nous apprend aussi que l?argent ne fait pas le bonheur : " Veut-on la richesse ? Que de soucis, que d?envie, que de pièges ne va t-on pas se mettre sur les bras ! " (Ibid.) De même, si le bonheur doit être un état durable, on ne peut que souhaiter une longue vie : " mais qui sait si elle ne sera pas une longue misère ? " (Ibid.)
Ainsi, la difficulté d?être heureux provient ici de la nécessité de posséder une bonne culture, une grande expérience et beaucoup d?intelligence. Kant propose justement d?appeler " habileté " " l?adresse avec laquelle nous choisissons les moyens de notre propre bonheur " (Ibid). L?homme habile est celui qui a " la pénétration nécessaire pour faire converger les différents moyens en vue de son avantage personnel durable " (Ibid). L?homme habile est non seulement intelligent (il sait calculer les conséquences d?une action) mais aussi prudent (il s?en tient aux règles générales de la moralité). Un tel bonheur s?accorde d?ailleurs avec les exigences d?une société inégalitaire favorisant les morales aristocratiques, celles qui mettent en valeur les qualités individuelles (la " morale des meilleurs " ) développées par l?éducation et par l?usage du monde : il s?agit toujours de savoir reconnaître son véritable intérêt.
On peut cependant aller plus loin et affirmer que, si le bonheur dépend de la satisfaction de nos désirs, il est purement et simplement impossible. En effet, pour déterminer avec une complète certitude ce qui pourrait véritablement nous rendre heureux, pour donner un contenu véritablement déterminé à notre idée du bonheur, il faudrait pouvoir prendre en considération toutes les suites possibles de l?action et écarter celles qui sont le plus contraires au but recherché, pouvoir calculer d?avance les conséquences bonnes ou mauvaises d?un projet, bref " il faudrait être omniscient. " (Ibid.) C?est précisément parce qu?un tel calcul dépasse les possibilités effectives de la raison et de la connaissance humaine, que la représentation empirique du bonheur est incapable de rendre l?homme heureux. Plutôt qu?une idée, c?est-à-dire " une conception de la raison " (Ibid.) selon des critères objectifs, le bonheur n?est donc qu?un simple idéal, c?est-à-dire " une représentation de l?imagination " (Ibid.), la " représentation d?une essence adéquate à une idée " (Ibid.) mais dont l?existence reste problématique, voire illusoire.
Ainsi, en faisant de la satisfaction de nos désirs la fin de l?action alors qu?elle n?est qu?un moyen, l?individu perd de vue son intérêt véritable. L?incapacité qui est la nôtre d?atteindre, sur le plan empirique, l?objet véritable de notre désir c?est-à-dire cette fin suprême qu?est le bonheur (puisqu?il s?agit d?un idéal indéterminé bien plus qu?une idée claire et distincte) engendre en nous un vide avide d?être comblé et toujours renaissant. Platon montre que l'homme de plaisir est insatiable et jamais satisfait, il ressemble à un tonneau percé. Ainsi, ce qui nous fait envie n'est pas toujours un bien pour nous mêmes. Beaucoup des moyens qui satisfont pourtant nos désirs sont inutiles voire nuisibles au vrai bonheur c?est-à-dire à l?affirmation de notre être, au développement de notre nature qui est pure activité immanente c?est-à-dire liberté selon Spinoza. Par exemple, la volonté d'être un sportif de haut niveau suppose un entraînement intensif, astreignant et douloureux, et peut s'opposer à l'envie de paresser ou de garder du temps libre. De plus, l'agréable peut correspondre au simple soulagement d'une douleur, et donc coexister avec un mal, comme le montre Epicure avec sa mathématique des plaisirs : il existe, en effet, des plaisirs qui entraînent plus de souffrance qu'ils n'ont apporté de bien. Nous ne recherchons donc pas tout plaisir, et nous n'évitons pas toute douleur : Il s'agit de distinguer entre les plaisirs naturels et non naturels et, parmi ceux-ci, entre les plaisirs nécessaires et non nécessaires. L'art de la vie heureuse et sans troubles consiste à savoir se satisfaire des seuls plaisirs naturels et nécessaires. Ainsi, selon Spinoza, le vrai bonheur ne peut être trouvé que dans la " béatitude ". Ce terme, qui a pour synonyme " félicité ", relève surtout du vocabulaire religieux, et implique la joie parfaite d'une contemplation de Dieu. La figure symbolique traditionnelle de cette promesse de béatitude est l'image du paradis. Il correspond à la réalisation d'un bonheur total, définitif, et sans faille. Mais le terme implique surtout l'idée d'un bonheur d'essence spirituelle, susceptible d'accomplir les plus hautes destinées de l'homme. Ainsi, dans l?Ethique, Spinoza montre que la béatitude est liée à la " connaissance du troisième genre ", capacité de reconnaître et d'éprouver de façon adéquate l'essence et la nécessité de toutes choses et d'y trouver sa joie. Est-ce seulement un bonheur de philosophe ?
Message édité par l'Antichrist le 16-04-2003 à 13:17:19