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Car si les quatre villes - Toulon, Orange et Marignane, gagnées avec un tiers des voix à la faveur dune triangulaire le 18 juin 1995 (2), et Vitrolles, conquise à la majorité absolue le 9 février 1997 (3) - ont bien des points communs, elles ont aussi leur spécificité.
Ce quelles partagent, cest dabord un petit coin de la Provence, cette « banlieue de lHexagone » qui, malgré les bouleversements des trente dernières années, est « restée enfermée dans un localisme de clocher (4) ». Cest ensuite une situation économique et sociale difficile touchant tant les classes moyennes quun prolétariat précarisé par le chômage et labsence de perspectives de cités repliées sur elles-mêmes et sans grand projet davenir. Cest enfin lexpérience de décennies de gestion municipale désastreuse marquées par le clientélisme, le népotisme et la corruption dans une région où les partis de droite comme de gauche donnent le spectacle permanent de leurs divisions et de leur incurie. Le terrain était préparé de longue date pour lentrée en scène de lextrême droite.
A Toulon, 175 000 habitants, dont nombre de rapatriés des colonies, préfecture maritime dune agglomération de 400 000 habitants, premier port de guerre (la marine nationale y occupe encore plus de 30 000 personnes), la bourgeoisie locale sans esprit dentreprise a vu fondre la rente de lemploi public et colonial sur laquelle elle a longtemps prospéré. Là, cest un vieux routier du parti et de la politique, M. Jean-Marie Le Chevallier, qui prend la mairie. Ancien directeur du cabinet de M. Le Pen, après lavoir été de celui du secrétaire du Parti républicain, M. Jacques Dominati, il est aussi député européen, conseiller régional et - jusquà sa récente invalidation - le seul député FN à lAssemblée.
A Orange, 28 000 habitants, aux portes de la Provence, ville de garnison somnolente, au coeur dune zone agricole baignée de romanité et de côtes-du-rhône, dépourvue dindustries, aux traditions politiques radical-socialistes et centristes modérées, cest un dur de lextrême droite, M. Jacques Bompard, ancien de lOrganisation armée secrète et dOrdre nouveau, qui lemporte.
Tout sépare les deux villes contiguës de Marignane et de Vitrolles au bord de létang de Berre, dans la banlieue de Marseille. La première, 32 000 habitants, est une petite cité pavillonnaire de pieds-noirs et de vieille immigration maghrébine, séparée de ses zones dactivités (le second aéroport de la métropole et le premier centre européen de production dhélicoptères -
Eurocopter - employant 3 500 personnes). Elle sest offert un ancien employé de banque, M. Daniel Simonpieri, « lepéniste light », selon ses adversaires. Enfant du pays, il a repris à son compte le vieux système clientéliste de la droite qui contrôlait la ville depuis quarante-cinq ans et lui avait déjà fait une place au conseil municipal.
La seconde, 45 000 habitants, au pied dun vieux village oublié, est une succession de quartiers isolés, paysages de petits immeubles ou de pavillons, centrée sur un gigantesque complexe commercial. Elle est traversée du nord au sud et dest en ouest par les autoroutes Lyon-Marseille et Marignane-Aix-en-Provence. Ville nouvelle à laméricaine, sans identité, aux populations venues dun peu partout, elle a été promise dans les années 70 à un grand avenir industriel qui ne sest jamais réalisé. Elle sera conquise en force avec de gros moyens, après douze ans de gestion socialiste de M. Bernard Tapie, par Mme Catherine Mégret pour le compte de son mari, Parisien parachuté, second du parti. Ni le probable successeur de M. Le Pen ni sa femme ne résidant sur place, les clés de la cité sont confiées au premier adjoint, frontiste pur sucre.
Quelles que soient les différences entre les villes, le programme commun du FN affiche quatre priorités : préférence nationale, sécurité, baisse des impôts et restauration culturelle. Expression dun apartheid à la française, la préférence nationale, version frontiste, est dabord dirigée contre les Maghrébins et accessoirement les Noirs, quils soient ou non de nationalité française. Tout est bon pour fabriquer et entretenir les discriminations et les tensions. Modèle du genre : lannonce spectaculaire, par Mme Mégret, maire de Vitrolles, dune dotation de 5 000 F aux parents, « nés dans un pays européen », dun enfant français. La précision « pays européen » ne vise pas à satisfaire la légalité communautaire, mais à tenir compte des électeurs, voire des élus, du FN, y compris le maire de Marignane, M. Daniel Simonpieri, qui sont dorigine italienne, espagnole ou portugaise. Et ils sont souvent les plus empressés à fermer derrière eux la porte de lintégration.
Une mesure parfaitement démagogique et illégale, contraire au principe républicain dégalité devant la loi, vouée à être annulée en justice, mais dont leffet dannonce en période électorale a été minutieusement évalué. Un exemple que les trois autres villes se sont promis de suivre... dès quelles en auront les moyens. En attendant, dans les cantines scolaires, elles ont supprimé les repas de substitution pour les enfants musulmans à Marignane, augmenté les tarifs pour les familles nombreuses à Toulon, fermé des maisons de quartier à Orange, licencié des éducateurs de rue à Vitrolles, refusé partout des certificats dhébergement. Quant à la ségrégation ethnique et sociale par le logement, si les villes FN ne contrôlent pas, à part à Toulon, les offices de HLM, on y retrouve les mêmes pratiques quailleurs et les logements de certains quartiers ne sont pas à vendre aux immigrés.
Sans grande surprise ni originalité, la préférence nationale a bientôt glissé vers la préférence familiale : du capital électoral laissé par M. Bruno Mégret et, plus récemment, par M. Le Chevallier à leurs épouses au placement de la parentèle dans les services municipaux, les exemples de népotisme ne manquent pas. Ils sont conformes à une tradition qui nest pas seulement locale, mais ils contredisent le discours FN sur les « mains propres ». Comme les affaires de malversation qui déjà sourdent ici et là.
Seconde priorité, la sécurité. Comme dans ces quatre villes la délinquance nest pas particulièrement élevée ni en progression sensible, les élus traficotent les chiffres. Ils dramatisent le discours et dénoncent une « criminalité » constituée pour lessentiel de chèques dérobés ou sans provision et de vols à la roulotte, sans violence, dans dimmenses centres commerciaux, incitations permanentes au pillage pour les plus paupérisés. Il sagit dentretenir le fantasme de lagression menaçante qui justifie le vote FN tout en déployant ostensiblement des forces de lordre. Faire peur et rassurer, cest la fonction de polices municipales aux effectifs renforcés (5), lourdement présentes dans les quatre cités.
« Venez nous voir, on réglera vos problèmes »
SEMBLABLES de jour à la police nationale, avec laquelle elles entrent pourtant souvent en conflit, elles se transforment la nuit en brigades canines, armées jusquaux dents, déguisées en « ninjas » (sans cagoules), casquette, rangers et treillis noirs. Recrutant dans les milieux proches de lextrême droite, formées par des gros bras maison, plutôt milices que polices, à Vitrolles, à Orange et à Marignane, elles entretiennent la peur, provoquent les jeunes et multiplient les contrôles au faciès. Il sagit plus de montrer aux « braves gens » la vitrine de lordre nouveau que deffectuer un travail dîlotage et de prévention.
La baisse des impôts locaux, à quoi se limite leur programme économique, est le troisième axe des municipalités du FN. Thème particulièrement sensible auprès dune clientèle électorale de petits propriétaires des lotissements, de commerçants et entrepreneurs en difficulté, durement frappés par les taxes foncières et professionnelles de communes parfois lourdement endettées. A défaut dinvestisseurs et dactivités que lon ne cherche pas même à attirer, la baisse des impôts ne peut être au mieux que symbolique, obtenue en renonçant à tout projet à long terme et en rognant sur les dépenses, en particulier socioculturelles.
Les réductions de personnel sont loccasion dune mise au pas de ladministration locale : cadres à lesprit indépendant démissionnaires, placardisés au service des pompes funèbres, mis sous pression jusquà être poussés au suicide comme à Orange ou victimes daffaires montées de toutes pièces comme à Toulon ; postes et emplois supprimés, contractuels indociles licenciés ou affectés à la voirie, remplacés par des agents zélés puisés ailleurs dans les effectifs du parti. Ces mesures sont souvent prises dans une atmosphère détestable et sans grand respect des procédures légales.
On rogne sur tout, dépenses dentretien et de fonctionnement, on sursoit aux réparations et au renouvellement des équipements, on fait baisser artificiellement la taxe sur les ordures ménagères ou le prix de leau. « Docteurs nids de poule », les maires FN nambitionnent pas de marquer leur passage de quelques grands travaux, mais de cultiver au jour le jour un clientélisme électoral en personnalisant à outrance la satisfaction de demandes ponctuelles : changer ici une ampoule de réverbère, reboucher là un trou sur un trottoir, poser un petit banc ailleurs. Ils substituent à laction collective le traitement individuel : « Venez nous voir, on réglera vos problèmes. »
Quant à la politique socioculturelle, elle reste le terrain daction privilégié sur lequel les moyens permettent la propagation spectaculaire de lidéologie frontiste.
Il sagit dabord de promouvoir les références traditionalistes et les valeurs dun ordre moral vichyssiste : travail, famille, patrie et intégrisme. A Toulon, larrêté dinterdiction du concert du groupe NTM intervient juste huit jours avant la Fête des mères. Avec ce goût des extrémistes pour le symbolisme pompeux dun passé caricaturé. A Orange, raconte M. Serge Julien, responsable dAlerte orange, « on ramène en grande cérémonie, au centre-ville, la statue exilée dans un parc dun héros local qui sest illustré dans la chasse aux Sarrasins au cours dune croisade, en 1096. Loccasion dun banquet villageois moyenâgeux ouvert à tous, mais où lon ne sert que du porc ! Le baroudeur de lOccident chrétien sappelait Rambaud II ». Déjà !
A Toulon, confie malicieusement M. Gérard Estrangon, président de la Ligue des droits de lhomme, « on a, sans prévenir lartiste - qui a intenté un procès -, démonté au marteau-piqueur la seule oeuvre dart public contemporain de la ville, remplacée par un olivier, et on a commandé à un sculpteur local une statue de lenfant du pays, le grand acteur Raimu, aux sympathies vichyssistes connues. On se retrouve avec une sorte de nain de jardin déguisé en patron de bistrot rondouillard que lon hésite à installer sur lesplanade du port, devant lancienne mairie, à la place de la statue en bronze du Génie de la navigation, surnommé »Culverville« par les Toulonnais, parce que, le bras tendu vers le large, il tourne le dos à la ville, mais que les édiles FN prennent pour un navigateur dont ils recherchent la trace historique ! »
A Vitrolles, le conseil municipal décide de changer en « Vitrolles-en-Provence » le nom dune agglomération qui semble pourtant directement transplantée dune banlieue de Los Angeles. Partout on arbore étendards provençaux et écussons de la cité. Surtout, on assure ostensiblement la présence de la presse et de la littérature dextrême droite dans les bibliothèques municipales et les Salons du livre, purifiés de la libre pensée universaliste par des censeurs zélés, jusquaux bandes dessinées pour enfants mettant en scène la fraternité multiraciale. Le Front national de la jeunesse commence par dénoncer le rap et le raï avant de faire marche arrière, de peur de se couper des jeunes.
On nhésite pas à provoquer des conflits ouverts avec les institutions et représentations culturelles les plus connues, allant jusquà leur destruction - Châteauvallon à Toulon, Chorégies à Orange, le Sous-Marin à Vitrolles. On coupe les subventions aux associations qui, dans les quartiers où se concentrent les populations les plus touchées par la pauvreté, le chômage et lexclusion, maintiennent un minimum dactivités et de lien social, et atténuent les tensions. « On ferme tout ce qui est intégrateur, centre social ou associations soccupant dinsertion », constate à Marignane M. Alain Biot, président dAlarme citoyens. Comme si lon voulait précisément pourrir la situation et pousser à laffrontement communautés, quartiers, classes sociales et classes dâge, forcer à la dramatisation des rapports humains, créer une atmosphère de menace de cette guerre civile larvée périodiquement annoncée par le FN.
Ainsi, dans le quartier de lAygues à Orange, propriété de loffice public départemental de HLM, une association locale, lOustao de lAygues remplit depuis 1983 une mission de service public auprès dune population en difficulté dans un environnement dégradé et isolé. Lensemble est en cours de ghettoïsation, gagné par la petite délinquance, la population à dominance immigrée, à forte proportion de chômeurs et RMistes, laissée à labandon par une mairie qui refuse toute dépense et nassure pas même la sécurité.
Lassociation assure les relations entre résidents et avec le logeur, la garderie, le soutien scolaire... et même le service postal. Pour ses responsables, « il y a une volonté de pourrir la situation, de détruire le lien social, de fermer le centre, jugé indésirable. On ne reçoit plus aucune subvention municipale, le centre est provisoirement soutenu par les services sociaux départementaux. Ici, il ny a aucune pratique démocratique ; il faut faire allégeance à la municipalité FN ; les opposants nont pas droit de cité, seulement aux invectives et aux insultes ».
Car la suppression des subventions municipales entraîne celles du département et de la région qui lui sont conditionnées ; elle prive les associations de toute ressource et les condamne à disparaître, à moins que les autres collectivités ne prennent la relève, comme pour les Chorégies dOrange, allégeant dautant le budget de la ville. Pendant ce temps, le conseil municipal subventionne des associations relais à sa dévotion, qui captent les subsides des départements et régions et les reversent à la mairie sous couvert de location de locaux.
Sadresser aux classes moyennes et au prolétariat
POUR la mise en oeuvre de son programme de « reconquête nationale », le FN développe partout une stratégie de la tension. Faute dêtre en mesure dapporter des solutions aux problèmes concrets des gens et de la cité, les élus activent et exacerbent les conflits : conflits entre générations, entre immigrés et « nationaux », au sein du personnel municipal et avec le réseau associatif, entre la ville et le reste du pays. Ils donnent lapparence dune activité municipale fébrile, en réalité réduite à la gestion du quotidien, et entretiennent chez leurs adeptes et électeurs le mythe de la persécution.
Tous les moyens sont bons : pressions, menaces, chantage, diffamation, provocations et intimidations, y compris les actes de violence. Les événements conflictuels sont le plus souvent dramatisés avec la complicité des médias et débouchent sur un nombre considérable de procédures judiciaires dont les municipalités frontistes, très procédurières, sont de grosses consommatrices, aux frais de leurs électeurs. « A lévidence, elles médiatisent les contentieux pour entretenir la tension », estime Me Benoît Candon, avocat des associations qui résistent au FN. Faute de militants locaux en nombre suffisant, le FN en fait venir de lextérieur, à chaque occasion, pour montrer sa force, intimider. « A Vitrolles, raconte M. Alain Castan, qui coordonne le mouvement des associations de la ville, la police municipale a fait la chasse au faciès, après les élections, encourageant la constitution de milices de quartiers avec chiens, encadrés par des agents du DPS [département protection et sécurité] , le service dordre du Front. »
La préférence nationale ouvertement affichée a libéré lexpression de la xénophobie et du racisme. « Sur les marchés, explique Mme Natalie Julien, du mouvement Ras lfront, on assiste maintenant à des provocations. Certains osent dire tout haut quil y a trop dArabes responsables de linsécurité et de la délinquance, pourtant plutôt moindre quailleurs. Derrière les dirigeants présentables, les nervis se chargent dentretenir la rumeur et les fantasmes des agressions dès quune dizaine de jeunes beurs discutent dans un coin. »
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