Citation :
« Si le piège se referme, ça va être un carnage. Plus d’un million de personnes risquent la famine », s’alarme Taysir Ahmed, bénévole au sein d’une association locale de la ville. Chaque matin à l’aube, des centaines de repas sont distribués dans un concert de louches raclant des gamelles de zinc. Ces cuisines itinérantes font le tour des écoles où s’entassent des centaines de familles déplacées.
[...]
Peuplée avant-guerre par plus de 600 000 personnes, El-Obeid s’est vidée d’une bonne partie de ses habitants pour se remplir à nouveau de centaines de milliers d’autres, chassés par les combats alentour. Alors que près de 10 millions de civils ont été forcés de se déplacer à l’intérieur du pays et que plus de 4 millions d’autres ont trouvé refuge dans les pays voisins, c’est désormais plus d’un quart de la population soudanaise qui a été déracinée.
[...]
Le seul hôpital public de la ville est sur le pied de guerre. Se remettant à peine de la saison des épidémies de dengue, de choléra et de malaria, les différents services ont été débordé, ces dernières semaines, face à une vague de blessés et de déplacés par les combats. Les 450 lits de l’établissement reçoivent plus de 9 000 patients par mois. « On fait face à la plus grande crise imaginable avec des moyens dérisoires », se désole le directeur, Muzamil Ahmed, dont les équipes ont été décimées, car nombre d’employés ont préféré quitter la ville.
Dans le service de nutrition, des patients ayant la peau sur les os et le regard absent dépérissent les uns contre les autres sur des matelas. Aux urgences, Abeer, 15 ans, vient de faire trois jours de route venant des zones contrôlées par les FSR pour subir une opération à cœur ouvert. Avant de l’envoyer au bloc, l’infirmière venue pour la perfusion doit s’y reprendre à plusieurs fois. Ses bras sont si faibles que les veines sont introuvables. Dehors, la cour s’est convertie en camp de fortune où les familles étendent du linge et allument de petits feux pour réchauffer du thé et des lentilles. Le directeur oscille entre la peur et un optimisme contenu. « Les FSR se rapprochent mais on tiendra bon. El-Obeid ne sera pas un nouvel El-Fasher », se persuade-t-il.
[...]
La guerre au Soudan a pris un nouveau visage. Désormais sortie des grandes villes, elle se déploie sur un front mouvant au cœur des immenses plaines du Kordofan du Nord et dans les montagnes du sud de la région. Bourgade après bourgade, les assauts se mènent à terrain découvert. Les batailles se gagnent parfois avec quelques colonnes de véhicules blindés légers, couverts dans les airs par des drones.
Car c’est là, au-dessus des têtes, que tout se joue désormais. La force de frappe des FSR a été décuplée par l’acquisition d’une flotte de drones kamikazes et stratégiques de fabrication chinoise, ainsi que de systèmes portatifs de défense aérienne fournis par les Emirats arabes unis. Déterminant dans la conquête d’El-Fasher, l’appui logistique et militaire d’Abou Dhabi a ainsi permis aux FSR de rééquilibrer le rapport de force en contestant la suprématie aérienne de l’armée soudanaise. Sur le reculoir, les FAS, qui disposent de drones iraniens et de Bayraktar turcs, se tournent vers leurs alliés régionaux pour contrer l’ingérence émiratie. Une course à l’armement technologique s’est engagée.
[...]
Même chose à El-Dibeibat, au sud d’El-Obeid. Pour avoir célébré dans une vidéo l’arrivée de l’armée dans son village, le mari de Khawala Ali a été liquidé, criblé des balles d’un chargeur entier, quand les paramilitaires ont repris la zone. « On a cru que nous étions sauvés. Mais l’armée s’est retirée. Et les démons sont revenus », se lamente la veuve.
En juin, chargée sur une charrette, sa famille a parcouru 150 kilomètres en cinq jours, arrêtée à tous les check-points, d’abord par les paramilitaires puis par l’armée, systématiquement suspectée d’appartenir au camp opposé. « Nous ne sommes ni avec l’un ni avec l’autre. Le cauchemar doit s’arrêter. Qu’ils nous laissent en paix ! », implore-t-elle.
|