| Fred999 |
Le clin d'oeil pour le fin de la N64
(source : Libé, le 11 juin)
Le concurrent de Sony enterre sa console N64 et amorce son entrée sur le marché des adultes avec une parodie salace de ses jeux pour enfants.
Le coup scato de Nintendo
Des couleurs gueulardes, le rythme particulier de l'animation, le graphisme des personnages: aucun doute, il s'agit bien d'un jeu vidéo pour enfants. Mais la musique cloche. C'est une marche de Purcell, la Musique funèbre pour la reine Mary. Juste un rythme et une série d'accords qui ravivent confusément des souvenirs. Et puis, un premier plan, très rapproché: deux yeux bleus énormes, un verre de lait porté aux lèvres, un lent travelling arrière... La première séquence d'Orange mécanique. Sauf que le regard incandescent de Malcolm McDowell a été remplacé par celui de Conker, petit écureuil à l'air rigolard. Il se présente d'une voix traînante et avertit qu'il va nous entraîner dans le récit de sa «bad fur day» - pour désigner une journée de poisse, les Anglo-Saxons (surtout les femmes) disent: «a bad hair day», «un jour de sale coiffure». Ce genre de journée où tout va de travers, où la mise en plis se fait la malle. Conker, lui, va raconter sa «journée de sale fourrure». Avec Conker's Bad Fur Day, Nintendo saute à pieds joints dans la transgression. Une irruption dans le monde «adulte», alors que la firme japonaise, à coups de Mario, Donkey Kong et autres Pokémon, s'était adjugée le titre de leader sur le marché du jeu pour enfants. Plus troublant encore, Conker évolue dans un registre parodique où toutes les règles et les tabous promulgués par Nintendo sont atomisés. Car la référence à Kubrick n'est que la première surprise. Sitôt après, on retrouve Conker dans un bar où il s'administre une muflée royale qui le conduit sur le trottoir où il dégueule tripes et boyaux sur les chaussures d'un lézard qui passait par là. Gratifié d'une gueule de bois homérique, Conker fait ensuite connaissance avec un épouvantail hideux, alcoolique et toxicomane. Un compagnon précieux qu'il lui faudra abreuver de fric, de bière et de substances plus ou moins hallucinogènes pour obtenir son aide. Effet immédiat car l'épouvantail, en échange de deux canettes de bière et d'une bonbonne de hélium, lui donne un cachet d'aspirine effervescente qui lui remet les idées en place. Ordurier. Par la suite, l'écureuil fait de drôles de rencontres: des coccinelles vicelardes qu'il doit désintégrer de jets de fronde, une souris pétomane qu'il faut nourrir avec des morceaux de fromage qui se débattent, un pot de peinture au langage ordurier ou un roi des abeilles lubrique, tombé raide dingue d'une fleur de tournesol aux seins sur lesquels Conker devra rebondir pour passer au tableau supérieur. Tout cela dès le premier niveau, largement saupoudré de dialogues aussi crus que hilarants. Evidemment, tout n'est pas d'un goût très sûr. Ainsi, cette scène où Conker doit éteindre un incendie en pissant dessus après s'être consciencieusement pinté à la bière, breuvage reconnu pour ses vertus diurétiques... L'effet produit sur le joueur est sans équivalent. C'est un peu comme si, au détour d'un tableau, on pouvait voir Mario le sympathique et emblématique plombier, exhiber ses parties génitales d'un air égrillard. Une autre pensée file vers Squiry Squirrel, l'écureuil cocaïnomane de Tex Avery, qui, lors de sa première aventure, avoine sauvagement un petit lapin copie conforme de Panpan, l'ami de Bambi. Cette ahurissante association entre l'univers archicodifié des jeux pour enfants et un déferlement d'humour scatologique a le don de perturber tout individu à l'esprit formaté aux standards du genre. Les exemples sont légion, comme cette scène où des nounours aux allures de miliciens serbes canardent des réfugiés à la mitrailleuse lourde. Pour parachever l'ensemble, les concepteurs ont ajouté de savoureuses parodies cinématographiques. Voir la reprise du débarquement du Soldat Ryan où le sang gicle pour de bon. Ou encore cette séquence issue de Matrix où Conker, bardé de cuir et armé jusqu'aux dents, ralentit le temps pour viser et exploser la tête de ses ennemis. Bien calculé. Aussi jubilatoire soit-il, l'exercice soulève quand même quelques questions. Qu'est-il passé par la tête des gens de Nintendo pour distribuer un jeu pareil? Coup de folie, sabotage? Ni l'un ni l'autre, mais un coup marketing de très haute volée. Avec Conker, Nintendo célèbre de manière magistrale la fin d'un autre coup de maître: sa console N64 qui vit ses derniers mois. Sortie en 1997 avec plus de trois ans de retard, la N64 n'a jamais pu s'imposer face à la PlayStation de Sony et son catalogue pléthorique. Elle n'a dû son salut qu'au phénoménal succès des Pokémon ainsi qu'à une poignée de jeux. Mais quels jeux! Mario, bien entendu, mais aussi Donkey Kong, Banjo & Kazooie sans oublier Zelda et GoldenEye, adaptation du James Bond. Ces deux derniers jeux, objets de culte, ont justifié, à eux seuls, l'achat de la console par des fans. A l'origine de la plupart de ces titres, on trouve la société Rareware, une équipe de développeurs de génie, à la fois créateurs foisonnants et techniciens hors pair. Pas étonnant donc qu'ils soient les concepteurs de Conker's Bad Fur Day, reprenant un de leurs personnages créé en 1997. Expert en matière de stratégie marketing, Nintendo a même laissé courir une rumeur selon laquelle un violent différend avait opposé la maison mère à Rareware; le jeu n'aurait été distribué (assorti d'une inédite interdiction aux moins de 17 ans) qu'à l'issue d'un bras de fer durant lequel les développeurs auraient mis leur démission dans la balance. D'ailleurs, affirment les fans pour confirmer l'hypothèse, le prégénérique de Conker montre l'image saisissante du logo Nintendo promptement découpé à la tronçonneuse par le petit écureuil qui brandit aussitôt après un rutilant logo de Rareware. En France, le jeu sera «déconseillé aux moins de 16 ans», ne sera pas traduit (ce qui ne gâche rien si on est familier des expressions argotiques) et sera vendu aux alentours de 600 F (91,47 euros), soit près du double des jeux traditionnels. Les éléments sont réunis pour faire de ce jeu un titre culte, objet de fanatisme de joueurs toujours assoiffés de nouveautés. Offensive. Conker's Bad Fur Day n'est pas seulement le testament flamboyant de la N64. Il annonce aussi la sortie de la prochaine console Nintendo: la GameCube. Face à ses concurrents, Nintendo sait qu'il aura affaire à forte partie. Entre Sony et sa PlayStation2 qui ciblent ouvertement les 15-35 ans, et l'arrivée de la Xbox de Microsoft, petit prodige annoncé, la GameCube devait trouver un argument puissant. La firme l'a annoncé mi-mai durant l'E3, la grand-messe annuelle du jeu vidéo; désormais, Nintendo élargira sa gamme aux jeux «matures», à destination des adolescents et jeunes adultes qui conservent une affection pour les univers de leur enfance. Et Conker est la démonstration bigrement impressionnante que la richesse de son univers n'est pas prête de se tarir. Histoire d'enfoncer le clou, Nintendo a même promis que sa GameCube sortirait le 5 novembre. Trois jours avant celle de Microsoft. |