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Japon : l'élan humanitaire
LE MONDE | 16.04.04 ? MIS A JOUR LE 16.04.04 | 20h47
Depuis le séisme de Kobe, les enfants du boom économique japonais sont de plus en plus nombreux à s'engager dans l'action humanitaire et le bénévolat, à l'image de leurs concitoyens pris en otage en Irak.
Qu'est-ce que ces trois malheureux jeunes Japonais, pris en otage par la "Brigade des moudjahidins" et libérés, jeudi 15 avril, après une semaine de cauchemar, étaient allés faire dans le bourbier irakien, avec leur bonne volonté pour toute protection ? Inconscients, naïfs ? Leur aventure, comme celle de deux autres ressortissants japonais qui ont disparu en Irak ces derniers jours après avoir été vraisemblablement enlevés, est en tout cas révélatrice des valeurs altruistes qui animent une partie de la jeunesse nippone. Une jeunesse discrète, qui ne fait guère parler d'elle, mais qui montre que, entre le salarié en costume-cravate, les "minettes" tendance ou les "feux follets" des nuits branchées, il y a aussi des jeunes, graves et rieurs, qui contribuent par leur engagement aux mutations de leur société.
Le parcours de chacun des trois premiers otages est révélateur : la jeune femme, Nahoko Takato, 34 ans, a une expérience de bénévole en Inde dans une institution créée par Mère Teresa, puis en Irak avec les enfants des rues ; Noriaki Imai, le plus jeune (18 ans), sorti en mars du lycée, s'était impliqué dans le mouvement antiguerre et voulait écrire des articles sur les populations civiles victimes des armes contenant de l'uranium appauvri utilisées par les forces de la coalition. Il avait fait un petit reportage sur la ville d'Asahikawa, en Hokkaido, sa région natale, au nord de l'archipel, où sont basés les soldats partis en Irak.
Soichiro Koriyama, 32 ans, photographe indépendant, avait été militaire puis chauffeur avant de se consacrer au photoreportage. Tous trois avaient en commun leur volonté de témoigner et, à leur niveau, sinon celle de changer le monde, du moins celle de tendre la main à ceux qu'ils pensent être des victimes. Ils s'étaient retrouvés dans un petit hôtel d'Amman et, le 8 avril, ils avaient loué un taxi qui en treize heures de route devait les conduire à Bagdad. C'est à une centaine de kilomètres de leur destination qu'ils ont été enlevés.
Dans les années 1970-1980, on rencontrait à travers l'Asie des "routards" nippons : en rupture avec le Japon de l'expansion, ils partaient vers l'Inde ou le Népal en quête de nouveaux horizons. Ils étaient une infime minorité. Aujourd'hui, nombre de jeunes Japonais des deux sexes que l'on croise dans les aéroports ou les lieux les plus inattendus du globe sont plutôt des bénévoles membres de ces innombrables organisations non gouvernementales (ONG) qui ont fleuri au Japon depuis une dizaine d'années. Ils vont ou reviennent d'un trou perdu en Afrique ou en Asie dans le cadre d'actions humanitaires. Souvent, ce sont des étudiants qui profitent des vacances universitaires, mais il y a aussi de plus en plus de bénévoles à plein temps. Les otages des insurgés irakiens sont loin d'être des "allumés" isolés. Et c'est bien ce qui émeut une partie de l'opinion japonaise : bien que certains harcèlent leurs familles de critiques dénonçant l'"égarement" téméraire de leurs enfants, beaucoup de parents pensent que leur fils ou leur fille, animé des mêmes idéaux, peut connaître demain une aventure similaire.
Certains jeunes Japonais doivent sans doute "recadrer leurs rêves", selon l'expression d'un bénévole expérimenté, mais l'Archipel n'est pas à la marge de l'élan humanitaire mondial. Au Japon même, de l'assistance aux personnes âgées à la défense de l'environnement, de la lutte contre la pauvreté ou le nucléaire à la préservation d'une faune quelconque en passant par la réflexion sur la mémoire nationale, on tombe tout le temps sur une ONG. Eparpillées, souvent de dimensions modestes et sans grands moyens, elles se situent pour la plupart hors du champ des radars médiatiques et passent à travers les mailles des filets des sociologues. Mais, avec des spécificités qui tiennent à l'histoire du mouvement associatif dans l'Archipel, cette noria d'ONG infirme l'idée que, au Japon, la société civile n'existe pas.
Le redémarrage de la seconde économie du monde fait les titres de la presse internationale, mais la véritable "réinvention" du Japon s'opère ailleurs que dans le redressement des indices : dans le poids que prend la société civile. C'est là, parmi les cent mille organisations qui rassemblent quelque dix millions de bénévoles, que bat le pouls d'un nouveau Japon.
Les ONG japonaises ne sont pas constituées en puissants mouvements qui s'imposent sur la scène internationale comme c'est le cas en Europe ou aux Etats-Unis. Il existe, certes, au Japon, des coalitions d'ONG ou des ONG transnationales, mais la caractéristique du mouvement associatif nippon reste l'éparpillement et l'enracinement local. Source de faiblesses, leur dimension modeste permet toutefois aux ONG de rester plus proches de leurs idéaux fondateurs que ne le sont les mastodontes de l'humanitaire. Et c'est par cet état d'esprit diffus, leur opiniâtreté à défendre des valeurs de solidarité, qu'elles exercent une influence. Leurs actions sont parcellisées, éclatées, mais elles ont un effet cumulatif sur les mentalités.
La société civile mobilise les enfants de la prospérité, étudiants ou jeunes salariés (parmi lesquels beaucoup de femmes), dont les aspirations diffèrent de celles de leurs parents, mais aussi des retraités soucieux de rester actifs en partageant leur expérience : fiers de leur savoir, des ingénieurs ou des menuisiers offrent bénévolement leurs services à des ONG pour conseiller, assister ou former des jeunes dans des pays en développement. La participation est une nouvelle manière d'être au monde des Japonais. Elle a donné naissance à une forme inédite de travail, à mi-chemin entre bénévolat et emploi temporaire rémunéré : le volu-beit (néologisme formé de l'anglais volunteer et de l'allemand arbeit (travail), qui, au Japon, désigne le petit boulot). La formule fait recette : les journaux de petites annonces ont désormais une rubrique bénévolat.
La longue récession économique dont a souffert le Japon a brisé le mythe du productivisme et de l'expansion à outrance qui avait dominé les années 1960-1980. Marginalisée pendant cette période, la société a pu se remettre en mouvement.
Douloureux pour beaucoup, le ralentissement de la croissance au cours des dix dernières années - dites "perdues" - a affaibli l'emprise de l'"Etat développeur" sur la société, tandis que les scandales à répétition dus à la collusion des intérêts du public et du privé érodaient le système de valeurs qu'il imposait. La société civile, exclue du "triangle de fer" (pouvoir politique, bureaucratie et milieux d'affaires), qui écrasait tout ce qui ne servait pas ses objectifs, s'est engouffrée dans la brèche ouverte par le discrédit de feu Japan Inc. Dans une société plus ouverte, les ONG contribuent à une fermentation pluraliste.
Les jeunes Japonais qui partent à l'étranger dans le cadre d'actions humanitaires en reviennent pour la plupart bouleversés, transformés : "Je ne savais rien du monde", reconnaît Ayako, 22 ans, étudiante en sociologie, "par exemple de la vie dans la rue, de ses règles". Une rafle des enfants des rues dont elle s'occupait à Manille l'a, par exemple, beaucoup marquée.
Avec un retard de quelques décennies, on assiste au Japon au phénomène post-matérialiste observé dans les sociétés industrielles des années 1970-1980. Sous l'effet de la prospérité économique assurée et de la mondialisation qui a "banalisé" certaines valeurs (assistance humanitaire, droits de l'homme, protection de l'environnement), la société japonaise a rapidement mûri. La mondialisation, en particulier, a accentué le caractère cosmopolite de la culture ado en apportant une dimension altruiste à une jeunesse désormais "sans frontières", plus ouverte et attentive à l'étranger. Les bénévoles reviennent souvent de séjours à l'étranger avec le sentiment qu'ils ont "reçu plus qu'ils n'ont donné", constate une pédagogue en herbe. Bien que les adolescents nippons soient nourris de culture américaine, les peuples des pays où ils se sont rendus, en particulier en Asie, leur semblent "plus proches", ajoute-t-elle.
La consommation et la versatilité des modes continuent à motiver une partie des jeunes Japonais, mais beaucoup aspirent aussi à d'autres satisfactions et rejettent la soumission de leurs parents à la "culture de l'entreprise". La récession a fait naître un sentiment de malaise, qui s'est traduit par des phénomènes d'aliénation : succès des sectes, repli sur soi des otaku (emmurés) scotchés au monde virtuel de leur ordinateur.
Mais, à ces dérives, fait pendant la quête plus discrète d'autres jeunes Japonais qui trouvent dans l'altruisme le "supplément d'âme" qu'ils cherchent. Telle jeune femme promise à une carrière d'analyste financier dans une grande banque, après avoir passé deux ans dans une de ses succursales aux Etats-Unis, a viré de bord en rentrant au Japon. Elle a été bénévole à temps partiel puis, à 28 ans, elle a décidé de travailler à temps complet pour une ONG luttant pour la défense de l'environnement. "J'ai peu de désirs matériels et je trouve plus de défi à ce que je fais aujourd'hui que dans la routine d'une banque", dit-elle.
Menant une existence modeste, fondus dans les populations locales, peu enclins à "se prendre la tête" dans de grands débats sur le sens de leur action, les bénévoles japonais se contentent d'agir avec un énorme capital de bonne volonté. Mais leurs organisations présentent des faiblesses : le personnel, aussi motivé soit-il, n'est pas toujours suffisamment qualifié ; peu visibles, fonctionnant grâce à l'entraide de leurs membres, elles ont des difficultés à se financer et se concentrent le plus souvent sur de petits projets. Beaucoup vivotent, dépendantes de donations individuelles. Les Japonais ne sont pas moins charitables que d'autres peuples, souligne un rapport publié en 2003, Japan's Culture of Giving and Non Profit Organisations, mais les ONG nippones manquent d'expérience dans la collecte de fonds. La disposition caritative des Japonais n'a pas échappé en revanche aux organisations humanitaires internationales : l'Archipel constitue un gisement de financement dont elles s'emparent avidement, au détriment des ONG locales, plus discrètes.
Les premiers groupes associatifs ont souvent été créés par d'ex-militants des grandes luttes étudiantes ou écologiques des années 1960-1970. La société civile nippone d'aujourd'hui n'est pas née ex nihilo : les mouvements de citoyens qui ont lutté contre la pollution ou contre la guerre au Vietnam en furent les ferments. Mais il a fallu le séisme de Kobe, en 1995, pour susciter un élan de solidarité sans précédent de la part des jeunes : 1,3 million de volontaires se sont succédé dans la ville sinistrée. Alors que l'Etat "pataugeait", la société civile était là : dans une certaine confusion certes, elle s'est imposée par sa capacité de mobilisation. Et, depuis, les ONG n'ont cessé de se multiplier.
La loi de 1998 a donné une reconnaissance légale aux NPO (Non Profit Organisations, expression passée dans le langage nippon) sans toutefois leur accorder les privilèges fiscaux de leurs homologues occidentales. Longtemps en opposition au pouvoir, les groupes associatifs sont en outre entrés dans une interaction avec l'Etat qui, sous la pression d'une association pionnière, Japan International Volunteers Center, a réformé une politique d'aide au développement qui avait donné lieu à des gaspillages et à des détournements de fonds. Conscient que les ONG contribuent à améliorer l'image du Japon à l'étranger et qu'elles sont plus au fait des réalités du terrain que les organismes publics, l'Etat en assiste financièrement certaines. Beaucoup restent sur leurs gardes, de peur de perdre leur autonomie.
Au moment où le Japon est en train de renoncer à sa doctrine pacifiste, les ONG véhiculent de nouvelles formes de refus de la guerre, de la violence et de l'intolérance : des idéaux dont sont porteurs les trois premiers otages en Irak. Comme le mouvement associatif en général, ce pacifisme est parcellisé. Il n'y a pas de grandes manifestations comme en Europe, mais plutôt un état d'esprit diffus qui, sous l'effet d'une étincelle, peut se transformer en mouvement. Le tremblement de terre de Kobe a déjà montré que c'était possible.
Philippe Pons
? ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.04.04
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