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Auteur Sujet :

La moyenne Encyclopédie du pro-fesseur Talbazar.

n°49576808
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 01-05-2017 à 15:17:35  profilanswer
 

Reprise du message précédent :
Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La jet larguée. Extrait numéro 19.

 

https://img15.hostingpics.net/pics/9990706598.jpg

 

Alors que l’avion brisé ne trahissait plus sa présence que par un mince bulbe blanc émergeant du marigot au milieu des irisations de kérosène, il plongeait avec lui dans la boue mouvante les enregistrements de ses deux boîtes noires. Ces dernières portaient la preuve que les pilotes avaient suivis l’intégralité d’un match de foot au cours du vol, que l’hôtesse Kim Kosanshian au chignon impeccable avait pris les commandes pendant 30 minutes exactement, qu’une autre leur avait lu des poèmes chinois pendant un quart d’heure, que la qualité des équipages n’était pas en cause, mais que bon, le moteur numéro 2 était en feu avec un réacteur complètement hors service et qu’on allait se poser, enfin sans doute s’écraser, dans une zone inhabitée autant qu’inabritée, puisque bâtie de vieilles ruines. Le commandant de bord Steven Eight indiquait donc un soudain changement de cap, pour effectuer un atterrissage en catastrophe sur une île minuscule balayée par les vents. On l’entendait franchement rire de la tête ahurie du copilote Jack-André Tyler transformé pour le coup en planeur. Les réservoirs étaient plus secs que les plateaux-repas de la Petro Jelly et on appliquait les procédures d’urgence pour que les passagers puissent intégrer le pire sereinement. Ce qui n’irait pas sans provoquer des angoisses et susciter des interrogations, mais qu’une fois l‘avion immobilisé et partiellement détruit, ceux qui survivraient sauraient certainement s’adapter pour le mieux au changement d’horaire. Jack André se voulait toutefois confiant, il communiqua même à son collègue que sous ces latitudes, si par hasard des pompiers les attendaient quand même, leur eau ne risquait pas de geler dans les lances à incendie. Dommage, lui répondit Steve, puisque pour se protéger du froid, les survivantes se seraient serrées contre nous. En syndicaliste modérément militant, ouvertement nostalgique des rototos et des basculos d’autrefois, traîtreusement remplacés aujourd’hui par les commandes électroniques et les écrans qui offrent tous le loisir aux pilotes de se gratter les couilles ou le minou, mais les submergent  d’un trop plein d’infos, Steve plaisantait sur le fait qu’à la Petro Jelly, la maintenance des appareils coûtait nettement moins cher que le prix du billet. Jack le sous-traita d’ingrat, vu que leurs salaires continuaient en général de faire sourire les banquiers. Enfin bon, les box dévoilaient minute après minute qu’on faisait son boulot et qu’on transmettait les informations, Steven ajoutant au passage que le score du match de foot constituait un bilan révoltant. En retour, le guidage au sol prouvait qu’il savait parfaitement réagir au type d’anomalie rencontrée, puisqu’il souhaitait plein de courage aux pilotes. Ensuite, on entendait quelques crouic … crouic… et puis plus rien. Les centrales de calcul des positions de l’avion le donnaient en dernier lieu pour quelque part au-dessus de la mer. 120 ordinateurs pour confirmer qu’en dessous, il n’y avait que de l’eau tiède à perte de vue et qu‘il fallait faire avec.

 

Après avoir construit sur la plage son temple de bambou avec l’aide de quelques fidèles, Eloi de Pouillet haranguait ses ouailles pour faire la chasse aux singes et les éliminer, vu que ces animaux scandaleusement pourvus de jambes, de bras et de mains n’étaient qu’une violation de sa loi divine, une offense évidente à la dignité humaine ; puisque ces sales bestioles témoignaient, en plus, d‘un certain degré de réflexion en s‘équipant d‘outils. Ils avaient même peinardement pris possession d’une rangée de sièges perdue dans la jungle, sur lesquelles ils prenaient du bon temps, poussant le vice jusqu‘à se mettre des casques glanés ici et là sur leurs oreilles décollées. Puisque Dieu avait créé par inadvertance ces créatures odieuses, il fallait réparer son erreur. C’est au cours d’une de ces battues aux simiens que son groupe tomba dans les buissons sur une sorte de totem sculpté dans un morceau de tronc, figurant un visage grossier dont les cheveux étaient réalisés par une couronne de vieilles brosses à dent. Ce portrait démoniaque n’était quand même pas l’œuvre des singes, c’est en tout cas ce qu’affirma Eloi à ses sectateurs apeurés, pour leur redonner confiance en lui. Il avait en effet le lourd fardeau de se charger d‘âmes. Le problème essentiel posé par ce diable exotique provenait surtout du fait que, si les brosses à dent étaient usées et relativement anciennes, la peinture qui recouvrait cette chose semblait sinon fraîche, du moins assez récente. Il garda cependant ses réflexions pour lui et céda même au désir insistant des autres qui voulaient ramener le fétiche au campement, en dépit de sa mise en garde sur le fait de pactiser avec le démon en accordant trop d’importance à leur découverte. On rajouta tout de même le totem aux trente singes tués à l’aide d’arcs et d’arbalètes improvisées. Lorsqu’il revinrent aux abris, le commandant Steven était absent, puisqu’il s’était éloigné dans les rochers pour taquiner le poisson. Un pilote de ligne peut très bien se reconvertir en pêcheur à la ligne, ce n’est après-tout qu’une question de matériel. Appelé à faire usage de sa science, Pierre Simon Langevin identifia immédiatement la trouvaille comme étant l’œuvre des Gouroungourous, la tribu autochtone de cette île que l‘on donnait pour complètement disparue. Il colla un brin de pétoche à certains en rejoignant Pouillet sur le fait que la sculpture n’était pas très vieille, mais cette affirmation redonna de l’espoir à d’autres, puisqu’elle suggérait que l’île puisse être habitée, quand bien même les locataires du coin auraient des plumes dans le cul et des os dans le nez. Loin de toute cette agitation, Steve surveillait son bouchon derrière ses lunettes noires à côté de Jack, lui-même en train d’essayer de percer quelque poisson nageant dans l’eau transparente, avec un harpon maison. Le suicidaire Louis de Bourvil flottait un peu plus loin dans sa brassière, maintenu ferment par le général Karl Ashnigof, dans l‘eau jusqu‘aux reins. On était aussi peinard qu’un jour de vote et Steve profitait du paysage enchanté, la mer le fascinait depuis toujours et pour l‘heure, il attendait qu‘elle fût nourricière pour la communauté.

 

– Tu sais Tintin, en général, la moitié des crash accuse des fautes de pilotage.

 

– Faux, les trois quart des accidents résultent d’erreurs humaines, ça inclut les passagers.
 
– Oh, tu joues sur les mots. Je crois qu’en mon fort intérieur, je préfère quand même être ici à cause d’un feu de réacteur qu’en raison d’une alerte à la bombe. Un accident mécanique, c’est franchement plus noble que l’absurde menace d’un délire terroriste.

 

– Le résultat est le même, en tout cas, mais autant vivre cette aventure à fond pour le moment. On finira bien par nous retrouver. L’AIS a dû transmettre notre nouveau plan de vol à tous les organes de sécurité. Les secours savent où on est.

 

– Je te signale qu’on a plongé dans un espace non contrôlé, hors des zones d’activité. C’est pas demain la veille qu’ils vont se pointer ici, même en surfant comme des dingues sur le jetstream !

 

– On transportait quoi pour l’émir du Boukistan, d’après-toi ? on a rien retrouvé, ou le truc a cramé.

 

– Je n’en sais rien, on ne m’a pas donné l’info avant le départ.

 

Dominique Quenique vint les prévenir de la découverte insolite faite dans la forêt, ils retournèrent avec lui au campement. Tous les trois suaient à grosses gouttes en marchant sur le sable brûlant et Jack enleva sa chemise. On avait survécu à l’accident, mais on allait peut-être crever de chaud ! Loraine Careaway fut la première sur laquelle ils tombèrent en arrivant aux cabanes. Elle discutait avec Jenifer Hardy au longs cheveux rendus collants par l’air poisseux, qui lui demandait ce qui était prévu pour le repas.

 

– Du singe.

 

– Encore ! Putain j’en ai marre. Ces bestiaux là me font des hanches. C’était chez le mannequin une sorte de règle, elle ne disait du bien que de ceux qu’elle aimait. Pourtant, la viande de singe n’était pas plus mauvaise que les bigorneaux ramassés à foison par tous les ramasseurs-cueilleurs improvisés.
 
 Une tension métaphysique barra tous les fronts et tirailla toutes les lèvres, lorsque Steven examina soigneusement le totem sous toutes les coutures. Il attarda longuement son regard sur les brosses à dents, mais la coiffure multicolore et incongrue ne semblait pas propre à lui faire pratiquer l’humour.

 

– Oui, effectivement, il y a quelque chose qui cloche avec ce bidule, il n’a pas l’air d’être très vieux.

 

– En tout cas, fit le multi-millionnaire Michel Tatol, si ces Gouroungourous ont le temps de s’amuser à faire des trucs pareils, c’est qu’une classe moyenne avide de loisirs a du émerger récemment dans la tribu. C’est moche et inutile, ceci étant dit.

 

– Ben, la pensée symbolique de l’art était aussi contemporaine de l’industrie chatelperronienne, pourtant ces gars là ne chômaient pas vraiment pour trouver à bouffer.

 

Langevin voulait lui répondre juste pour le contredire, parce qu’il n’aimait pas vraiment le riche héritier. La science aime le pognon, mais pas toujours, surtout si les enveloppes officielles des subventions vont dans les autres services, ou dans les autres poches.

 

– Contrairement à moi, le toisa Tatol, vous les savants vous n’êtes que les rouages du système, mais moi je suis ce système. Une entreprise, ça s’achète ou ça se détruit, et en fin de compte, les gens c’est pareil, qu‘ils soient chercheurs au CNRS ou pousse boulons. Ce sont les gens comme moi aux mégaprofits qui décident comment doit tourner ce monde, pas vous.  

 

– C’est ça. On fait les guerres, on les arrête et tout va bien, puisque le commerce en profite. Et bien entendu, les habitants des pays émergents que vous pillez sortiront de la misère quand ils apprendront à placer correctement leurs économies. Vous êtes pitoyable et malsain. Chômage, inégalités, climat pourri, corruptions, c’est pas votre came, hein ?

 

– Sale gauchiste. Et diplômé, en plus, un comble.

 

– Belle déclaration finale, qui pourrait bien être le faire-part de naissance de mon poing sur ta gueule. Ici tu es comme les autres et finalement tu vas payer comme tout le monde, en te salissant les mains, le renouvellement du bail sur cette île. Si tu bosses pas comme les autres, ça tournera vinaigre, te voilà prévenu. Terminé de glander sur la plage pour tracer des SOS pendant qu‘on s’échine à te nourrir. Des signaux auxquels tes petits copains de la finance n’ont pas l’air de porter grand intérêt, soit-dit en passant.

 

– Ah, mais il va bientôt me bassiner avec son manque de liberté, la censure et les suppressions de postes chez les enseignants-chercheurs ! Mon pauvre mignon, le savoir n’est rien d’autre qu’une marchandise comme une autre. Vous, le castriste à propagande, je fais ce je veux sur cette île et votre responsabilité collective, vous pouvez vous la coller bien profond.
 
 Loin de ce débat houleux, alors qu’elle triait ses affaires dans la case qu’elle partageait parfois avec Steward, Shirley maintenait ses vols, car la jeune hôtesse cleptomane venait de se rendre compte qu’elle avait subtilisé sans l’avoir voulu le pistolet de Moktar Bouif pendant le vol. Il y avait une logique dans l’enchaînement des faits, puisqu’elle lui avait aussi inconsciemment piqué les munitions

 

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Message édité par talbazar le 01-05-2017 à 15:50:14
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Posté le 01-05-2017 à 15:17:35  profilanswer
 

n°49641310
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 06-05-2017 à 13:05:08  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Noeud coulant pour Martin Smith. Extrait numéro 38.

 

https://img4.hostingpics.net/pics/480481362565695.jpg

 

Pour pratiquer le sénateur Rupin, il fallait des gaziers au cv bien rempli, des fortiches de la cambriole au passé médaillé. Dédé la Taloche, spécialiste du perçage de coffre et Totor Rouquin, expert en alarmes, furent donc les compagnons de l’escamote que Sisco Matteï désigna pour venir à bout du meuble blindé chez le nouveau client. Ces deux visiteurs de la nuit ne furent pas mécontents de reprendre du service, puisque leur garde rapprochée à la Rose Noire finissait par sombrer dans la routine ennuyeuse. Les ennuis de Pietro le Corse venaient d’apporter un peu de piment au fonctionnement de la boutique, mais eux n’étaient pas concernés par cette embrouille regrettable au sujet de ce Sugar Daddy. Deux jours après la confrontation du patron avec Teddy la Fouine, leur camion bourré du matériel nécessaire, ils descendirent tranquillos dans le sud en compagnie de leur boss, d’autant plus sereins que le prochain boulot recevait d’après lui la sainte bénédiction des poulets. Un comble. Cerise sur le gâteau, le propriétaire influent était absent pour un moment et la baraque se trouvait vide d’habitant, cette nouvelle affaire sentait plutôt le muguet. On ne devait pas toucher au contenu du coffre après son extraction, mais les compères pouvaient se rabattre sur les tableaux, l’argenterie et tout ce qu’il était loisible d’emporter, après estimation de la forte valeur sur le marché du mobilier trouvé. Dédé et Totor n’étaient quand même pas du genre à travailler pour des prunes. Le premier claudiquait un peu quand il était fatigué, parce que pour fêter ses trente deux ans, il avait reçu une balle dans le genou. Il prenait pas mal de cocaïne et ça le faisait souvent trembler. On lui prêtait une vieille aventure mexicaine, au cours de laquelle il avait fait un peu de ménage sanglant pour le compte du cartel des frères Subito, ceci-dit tout le monde savait que c‘était faux. Dédé la Taloche voulait mourir en jouissant sur une belle fille, ça c‘était vrai. L’autre pesait presque cent kilos, mais à la Rose Noire on le charriait sur le fait qu’il n’était pas musclé mais gras. Il portait des lunettes rondes et fines qui ne lui allaient pas et lui donnaient une bouille d’Hamster. Totor était brun, on l’appelait Rouquin en raison d’un pari idiot, au cours duquel il avait avalé cul-sec un litre de rouge presque sans débander. De braves chignoles, les deux gars, qui savaient jouer de la gâchette à l’occasion, avec la froide résolution de la nécessité. Des experts sans pareil dans leur domaine, aussi. Deux pères peinards de l’activité criminelle habitués à rentrer chez les autres sans invitation. Avec eux, la mise à sac de la maison Rupin allait certainement être du billard.

 

En plein jour, elle frappait joliment les rétines, la villa du sénateur. Perchée sur une colline isolée et bercée par le chant des cigales, la riche bâtisse dominait la garrigue avec prétention, comme son croulant de propriétaire le faisait du populo. Verdure et jeux d’eau jouaient dans le parc devant la grande et calme façade aux parois obliques, dont la peau extérieure s’habillait d’un puzzle de belles céramiques d’un brun colorado. Un long balcon apportait son rythme horizontal en surplombant tout le rez-de-chaussée accessible par un charmant raidillon. L’ensemble du bâtiment illustrait un concept architectural audacieux, lequel s’intégrait harmonieusement dans l’environnement. La splendide demeure, où la pierre naturelle et les bandeaux de céramique se mettaient réciproquement en valeur, respectait par ailleurs d’une heureuse manière la topographie du lieu et s’unissait à la nature de façon réfléchie. Le cachet affirmé de cette baraque à l’architecture contemporaine prouvait de façon magistrale et à elle seule la bonne santé des finances du mondain qui l‘occupait. En réalité, tout ce que les trois hommes connaissaient sur l’oiseau qui coulait des jours heureux ici, c’était sa vieille tronche à la télé, quand il ramenait sa gueule sur sa vision du monde qu’il pourrissait allègrement de ses magouilles. Une petite atteinte à sa vie privée allait rétablir l’équilibre sur ses atteintes à la vie publique qui l’engraissait, l’affublait de la légion d’honneur et le rendait hautement respectable, tout en couvrant malgré elle ses officieuses manigances. Derrière les hautes grilles, le trio resta un bon moment à se rassasier les yeux de ce véritable joyau isolé, qu‘il allait reconvertir en supermarché de la brocante de luxe. La stratégie globale reposait avant toute chose sur le flair de Totor Rouquin, afin de prendre un ensemble de mesures susceptibles de les faire rentrer sans alerter immédiatement le commissariat du bled. Une intrusion inconsidérée déclencherait aussitôt un processus infernal et de la prison ferme. Il n’y avait pas de clôture de sécurité du genre électrifiée en dehors du simple et haut grillage extérieur, mais un bataillon de caméras judicieusement placé fournissait sans doute de belles images pour venir plus tard épauler les flics en cas de visite non autorisée. La surveillance de l’endroit se basait sur un système informatique complexe, il aurait mieux valu qu’elle le fût sur de simples pièges à loup posés au bon endroit. Pendant que, réfugiés dans le camion, Dédé la Taloche se collait un rail dans le pif après avoir fait tomber son col roulé vert, Totor en tee-shirt blanc bricolait sa gentille cyberattaque sur le cerveau domestique de la villa, réputé inviolable par son naïf commercial. Le gardien électronique sophistiqué fonctionnait en circuit fermé, mais il devait transmettre immédiatement en cas d’anomalie, c’était sa faille sur laquelle Totor s’efforçait d’agir, en inversant la proposition pour lui couper le sifflet et le rendre aveugle. Pas aussi simple à réaliser qu’un bonjour, mais Rouquin avait déjà mené à bien ce genre de bricolage. Confiant dans ses coéquipiers, Sisco cramait sa clope à l’extérieur, histoire de jeter un œil sur la petite route qui grimpait la colline. On agissait au grand soleil qui se montrait pour l’instant plus que généreux. Pas mal de bornes séparaient la demeure de ses plus proches voisins, un couple dont la femme était une star actuellement en tournage quelque part dans le monde. La nature tranquille et généreuse se faisait gentiment complice et Sisco cracha un bout de poumon sanglant dans le fossé, encore un que Comtesse Monique ne verrait pas. Il jeta un œil à l’avant du camion, Totor bidouillait attentivement sur son clavier à la recherche des bonnes fréquences et Dédé, le geste un peu brouillon et plus par jeu qu‘autre chose, faisait coulisser une balle dans le canon de son feu. Quarante minutes plus tard, Totor demanda au patron de se placer près de l’entrée.

 

– Si ça débarre on est bon, mais si je devine que ça couine on met les bouts ! Il alluma le contact du camion après avoir lâché sa phrase.

 

– Sisco s’exécuta en compagnie de Dédé, lequel ressentait le besoin de se dégourdir les jambes. Un petit clac émana du boitier de commande situé près des battants du solide portail qui se mirent en marche pour l‘ouvrir. Le boss agita la main en direction du truck dont le moteur ronflait.

 

– Ok, je passe aux 6 caméras. Il sourit de satisfaction devant une portion noire de son écran, puisque c‘était l‘assurance d‘avoir bandé les yeux de la vidéo HD avec sa bombinette logique. Il tapa un code, un long bip salua sa manœuvre qui d‘une certaine manière n‘infectait pas le système, mais en prenait simplement le juste contrôle, un point vert sur son écran indiqua l’assoupissement immédiat du système d’alarme. Rouquin avait coupé son sifflet au château. On est bons, les gars !

 

Ensuite on referma le portique comme des gens bien élevés, pour faire franchir au camion l’allée traversant la vaste pelouse, sur laquelle une armée de jardiniers devait de temps à autre se casser le dos. L’étendue verte et bien tondue enflammée de cyprès élancés se perçait de vastes bassins et d’une majestueuse piscine invitant au farniente. Eux, ils n’étaient pas là pour se rouler les pouces mais pour bosser. En conséquence, ils descendirent de leur véhicule et se dépêchèrent de pénétrer dans la maison, alors qu’une ridicule serrure normale les en séparait encore. Les volets étaient tous fermés, mais Totor s’amusait plus que jamais de piloter cette baraque à distance avec son terminal mobile ; en jouant cette fois sur l’infrarouge il envoya plein de lumière dans le grand salon, en se foutant pas mal de révéler ainsi leur présence. Les murs se trouvaient tous décorés de précieux tableaux de maître, aucune désillusion sur le fait que ce soient des copies, mais chaque œuvre aurait fait honneur aux plus fameuses cimaises de musée.

 

– Simplicité et sécurité de votre cyberbouclier où que vous soyez, comme dit la pub !

 

– Et en cas de panne, fit Sisco, profitez de l’assistance gratuite téléphonique. Mais finalement je crois que nous, on va appeler personne, parce que ça fonctionne pas trop mal, en fin de compte.

 

D’un geste explicite, il arrêta quand même son complice avant qu’il ne leur balance de la musique classique dans les oreilles. S’il le pouvait toujours, le vieux Ruppin devait forniquer ses call-girls en écoutant du Chopin sur ce grand canapé qui dominait le salon. Un meuble si monstrueux que celui-là, il allait forcément rester en place, au contraire d‘une bonne partie du mobilier d‘époque. Une chose pourtant que ne révélerait pas l’application dédiée du Rouquin, c’était l’emplacement du coffre fort. On passa le relais à Dédé la Taloche qui circula de pièce en pièce avant de trouver le machin dans un petit bureau de l’étage. Un vieux modèle bas de gamme, une antiquité sans doute efficace pour l‘ignorant, mais un jeu de gosse à profaner, estima d’emblée le perceur. Les bouteilles et le chalumeau se trouvaient toujours sur un chariot à roulette, dans le camion, mais Dédé au pâle visage s’attaquait déjà aux petites mollettes pour essayer de trouver la bonne combinaison, il espérait bien se passer de la masse et du marteau pour voiler la porte de 6 mm, si la flamme ne donnait rien. L’oreille collée sur la surface métallique, il tenta de faire jouer les pannetons dans un ordre précis, attentif au moindre bruit et jouant d’une science qui n’appartenait qu’à lui. Le truc pouvait paraître impossible à tenter pour le novice, mais Dédé la Taloche, ce n’était pas n’importe qui et c’est pour ça que Sisco Matteï l’avait choisi, en dépit de ses narines transformées en baril à coke. Vingt minutes seulement lui suffirent pour ouvrir tranquillement l’armoire forte. Une prouesse de dingue que ses compagnons saluèrent avec un grand sourire. Peu importe comment il avait réalisé ce truc là sans se salir les mains, mais Dédé, fallait le reconnaître, c’était un roi. Sisco jeta un coup d’œil dans l’armoire blindée, pas de flouze, pas de bijoux, juste un monceau de paperasses bien classées que le patron de la Rose Noire devrait transmettre intégralement à Gilbert Tricard.

 

– Eh les aminches ! en fouillant là-dedans, on aurait peut-être de quoi le faire chanter à vie, Rupin ? Elle nous filerait surement une bonne rente pour qu‘on se taise, cette vieille raclure de fils de pute, j’en suis certain.

 

– Et lui filer notre carte de visite au passage ? Tu n’imagines pas le poids des amis de ce type, Dédé. J’ai promis à la Fouine ces documents, ils sont à lui, laisse tomber.

 

La Taloche était défoncé, il aurait pu être dangereux à cet instant-là de le contredire, mais Totor s’impatientait déjà de procéder au déménagement et Dédé se contenta de hausser les épaules avec une moue dépitée, en desserrant sans plus y penser l‘étau de sa vexation. Son être effaçant subitement le paraître, il se déclara rongé par la faim et ne voulait rien faire avant d’avoir mangé. Cependant, il n’y avait aucune victuaille entreposée dans la cuisine, c’est pourquoi il descendit à la cave à la recherche d’un congélo. Il trouva tout de suite des litres de grands vins censés abreuver les invités du gotha local et national que soudoyait le proprio. L’affamé roula des billes sur les nombreuses bouteilles alignées de Château Rayas et de Romanée-Conti, puis il s’empara finalement d’un Petrus et d’un Châteauneuf-du-Pape au millésime ancien, avant d’aviser dans un coin un congélateur de taille respectable. Il coinça ses litrons contre sa poitrine avec son avant-bras gauche pour libérer sa main droite et ouvrir le capot blanc. Ouais, ben c’était pas de la bouffe que renfermait ce frigo, mais un grand sac en plastique transparent et gelé avec une petite femme dedans.

 


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Beau long week-end à tous.

 

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Message édité par talbazar le 07-05-2017 à 09:28:47
n°49736970
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 14-05-2017 à 09:09:07  profilanswer
 

En exclusivité : le téléchargement gratuit de la sextape volée du pro-fesseur Talbazar avec Emma Watson !
 
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Activités ludiques
 
Aujourd'hui : Rejoins toi aussi le MEDEF et fabrique ton pantin.

 
 
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Salon littéraire.
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar.
 
Aujourd'hui : Biographie de Gaston Boudiou - extrait Numéro 27.
 
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En juillet 1967, les hippies sont plus de 350 000 en Amérique et le magazine Time leur accorde même sa couverture, mais dans l’ancienne ferme de papi Léon, ils ne sont tout au plus qu’une trentaine à s’éclater dans leur méga boum organisée pour fêter la pleine lune. Grâce aux bonnes gouttes de LSD, aux Pyramides et autres Citrons, Gaston Boudiou décide ce matin là de marcher sur l’eau et d’arrêter un train. Les trente centimètres de profondeur de la mare aux canards et le retard chronique de la Société Nationale des Chemins de Fer lui sauvent la vie. Au lendemain de la partouze historique qui finira de convaincre Jean Micheton du bien fondé de ce nouveau mouvement, le copain de Gaston va s’amuser dans son coin plus de 3h40 avec une boite à meuh qu’il va retourner continuellement. Le bruit des beuglements artificiels ne sauraient pourtant couvrir le fameux « Light My Fire » des Doors que l‘on s‘écoute jusqu‘à plus soif. Gaston a emprunté la mobylette de son ami pour aller prévenir sa mémé Ernestine, qu’il trouve par ailleurs affolée et dans tous ses états, puisque son petit-fils n’est pas rentré dormir chez elle. Elle voit bien que quelque chose cloche en lui et s’effraie lorsqu’il lui raconte qu’il a passé la nuit chez les hippies, mais elle est néanmoins soulagée de le voir enfin devant elle. Il accepte de boire un café pour mieux la rassurer. Angèle est plus critique et l’abreuve de commentaires acerbes, lui se contente de lui répondre qu’on a qu’une vie et que les potes de Marie-Charlotte sont au final bougrement sympathiques. Une transcendante lueur messianique allume son regard lorsqu’il annonce aux deux femmes qu’il va passer le reste de la semaine avec eux. De retour avec son sac de couchage dans la ferme du bonheur, Jean et lui vont bien rigoler lorsque Gaston annoncera à son copain goguenard que sa mobylette plantée dans un arbre ne sera sans doute pas réparable. Un faux beuglement de vache terminera cette navrante analyse, avant qu‘on aille rejoindre les autres couchés dans le pré. Les gars sous acide se sont regroupés pour tracer dans l’herbe le grand portrait de Timothy Leary en n’utilisant que des pâquerettes, mais la mission hallucinogénique échoue sur le constat que le dessin évoque plus la tronche bridée de Mao Zedong que celle du pape du LSD. Amour et vérité circulent dans chaque bière avalée et personne ne songerait à fumer son joint pour lui tout seul. Las de toute causerie, plusieurs couples font l’amour dans le champ et Gaston étonne le vannier amateur, lorsqu’il lui annonce qu’il devrait absolument déclarer son activité artisanale auprès de la chambre des métiers. Le type rebaptisé du nom de Crystal Plane et originaire de la Telegraph Hill de San Fransisco secoue les clochettes qui parsèment ses cheveux en écoutant Gaston Boudiou lui donner dans la remise des cours de gestion de façon totalement gracieuse.
 
– C’est clair, tu vois, tu réalises suffisamment de paniers pour y placer les fromages de chèvres fabriqués par notre équipe projet, après évaluation de ce produit sur le marché hebdomadaire de Troulbled et en tenant compte de la contrainte externe imposée par le supermarché. Puis tu estimes la quantité livrable après étude d’impact. Normalement, si tu peaufines correctement ton cahier des charges fonctionnel, tu peux te faire des couilles en or rapidement et dans très peu de temps, tu verras s’ouvrir enfin grand devant toi les portes de la perception, après ta déclaration de revenus imposables.  
 
 Mais Crystal Plane n’aura pas, ni ce jour ni un autre, la fulgurante révélation ; puisqu’il préfère s’éloigner un peu plus loin pour souffler un air dans son ocarina, effrayé par l‘incroyable prophétie du jeune garçon. La célébration continue d’ailleurs de propulser les hippies dans un formidable envol cosmique et Gaston Boudiou et Jean Micheton réalisent en à peine deux heures leur prodigieuse révolution spirituelle. Wendy décide de rester deux jours dans la baignoire et n’en sortira pas, Gaston passera donc le plus clair de son temps à tresser des colliers de fleurs en compagnie de Marie-Charlotte, entre deux positions du Kama Sutra et bercé par le son de la boite à meuh. On fume la Marie-Jeanne plus que jamais, bientôt on récoltera celle qui pousse près de la grange. Quelle surprise, lorsque la vierge Marie en personne débarque à la ferme, puisque Marie Tafiole, qui vient de démissionner de son poste d’infirmière à l’hôpital de Bripue, vient rejoindre la communauté sous les conseils d‘un jeune patient de la bande parti soigner là-bas sa bite douloureuse. Gaston en reste coi et son esprit s’émeut d’une agitation fantasque, mais il prend rapidement conscience que Marie est aussi un mammifère, entre trois positions tantriques disputées en sa compagnie. Beaucoup parlent d’organiser une marche pour la paix dans la rue principale de Troulbled, repeinte pour l’occasion de savoureuses peintures psychédéliques. On objecte que les Troulbézeux regarderont, mais ne seront pas, sans compter que le minibus Volkswagen qui devrait les conduire en ville est en panne et que personne ne sait comment le réparer. On titube, on baille et puis on retire ses chemises Hopi et ses pantalons hindous afin de retourner baiser dans le grenier pour la paix au Vietnam, affalés sur les peaux de moutons au sein d’une joyeuse conscience illuminée. La peau plus fripée que celle d’un éléphant, Wendy immergée annonce qu’elle vient d’avoir la vision du Bouddha de l’avenir dans l’eau savonneuse, elle entrainera Marie Tafiole dans la baignoire pour qu’elle vienne lui caresser les seins et vérifier son point de vue. Marie à subtilisé plein de cachets de barbituriques en quittant l’hôpital, c’est cool, ça permet de se calmer un chouille en cas de bad trip. Crystal Plane ne veut plus faire de paniers, il décide plutôt d’écrire toute la journée de longs poèmes sur un cahier d’écolier. L’électrophone surchauffe, le soleil brille et tout le monde libère son âme créatrice en repeignant à nouveau les volets en violet. Chaque jour, quelques stoppeurs égarés débarquent à leur tour dans la ferme, venus rejoindre les premiers hippies de France. On joue de la guitare, on abandonne rapidement un projet de festival, Les filles aux fleurs se collent un troisième œil sur le front, en s’extasiant du phénomène optique provoqué par le reflet des rayons du soleil sur le pied des verres à vin. On est High en permanence et l’influence des jours passés dans une quasi extase au sein de cette grande fresque animée aura pour Gaston Boudiou une telle importance, qu’elle le fera souvent se lever d’un bond sur sa chaise, au cours des années qui suivront. En juillet 1967, dans cette atmosphère aux lueurs tamisées, Ganesh Beedies au bec rapportés par d‘autres chevelus, Gaston décide de dire merde au coiffeur et rêve de partir sur les chemins de Katmandu en compagnie de Wendy, habité intérieurement par une flamme d’une intensité rare. Hélas, un beau matin, la belle américaine prend ses affaires pour quitter la ferme et partir vers de nouveaux horizons, Gaston ne la reverra plus jamais mais portera toute sa vie à l‘oreille l‘anneau d‘argent qu‘elle lui a donné.  
 
 Pendant que son frère dessine des fleurs sur son jean et déménage du cigare sur des airs de musique planante, Angèle prend l’autobus avec sa grand-mère pour aller faire des courses au Suma de Bripue. En arrivant en ville, mue par quelque instant de grâce fragile, elle rêve de se voir en photo géante sur une affiche pour la promotion de son prochain film, avec un portrait d’elle façon studio Harcourt. Elle ferait certainement une bonne action en cédant une petite partie de sa fortune aux chiens errants. Pendant que Ernestine achète de la cervelle d’agneau et du foie de veau, les viandes à la mode, puis rentre à l’église allumer un cierge, Angèle prend au kiosque Cine Revue, qu’elle va dévorer sur le chemin du retour. Un petit article lance les candidatures pour le prochain concours de Miss Blonde, il suffit juste d’avoir 16 ans. Angèle les aura justement bientôt, elle pourra donc s’inscrire et monter à Paris, puisque Gaston veut y aller lui aussi pour rencontrer son père biologique, ce fameux Emile Pertuis qu’ils n’a jamais vu.  Angèle est svelte, la jeune fille ne compte pas lésiner sur les effets de hanche et son parfum est plus qu’au point, elle ne doute pas d’être la future lauréate, afin d’offrir au monde une nouvelle célébrité. Sur les murs de la petite ville, elle regarde sans les voir par la vitre du bus les graffitis contestataires de plus en plus nombreux qui maquillent le béton pour critiquer le système et la bourgeoisie. Certains cherchent à faire mouche par l’humour, mais d’autres slogans peints appellent sans fioritures la jeunesse ouvrière à cogner plutôt dur.  
 
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Bon dimanche à tous.
 
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Message édité par talbazar le 14-05-2017 à 10:28:26
n°49812709
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 21-05-2017 à 08:16:19  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : L'épilée du Nil. Extrait numéro 73.

 

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Il se trouvait que Schrèptètnuptèt Tahosétlafer Ramassidkouch était malade en litière, surtout dans les virages. C’est pourquoi 300 000 esclaves se mirent au travail en sortant de Thèbes pour creuser le sol et tracer une route en parfaite ligne droite devant le cortège de l’incarnée, afin qu‘elle puisse descendre sans trop de souci dans le sud du pays. Evidemment, ce chantier colossal et permanent retardait son avance, puisqu’il fallait raser au passage de nombreux villages, ce qui prenait beaucoup de temps. Atteinte en autres désagréments d’un irrépressible mal de fleuve, la momie avait dû renoncer à naviguer sur le Nil, pour choisir de voyager plutôt dans une litière confortable et sûre, un ensemble monocoque Simkâ GL rouge, avec suspension arrière à bras tirés de solides porteurs indépendants aux jambes élastiques. Leur chef Amékel-Vachar les entrainait tous par chaînes, ce qui donnait parfois des accélérations paresseuses et un freinage souvent capricieux. La Simkâ GL à trente porteurs muets, facteur notable de silence, s’équipait en plus d’un type monté sur l’essieu rigide à l’arrière pour servir d’indicateur de recul, accusant peut-être toutefois une certaine dureté de pédale. Pour l’illustre passagère vautrée sur l’agréable velouté des coussins, la visibilité dans l’habitacle spacieux restait satisfaisante sous tous les angles, ce qui lui offrait à loisir le panorama étonnant de cette nouvelle piste à deux fois deux voies longeant les berges, près desquelles la litière de l’usurpatrice progressait au sein d’un sempiternel brouillard poussiéreux. En dépit de ses succès éclatants qui avaient ramené Tahosétlafer et Ramassidkouch à la vie, une fois insufflé leur Bâ dans le joli corps de la belle-sœur de Néefièretarée, cette dernière avait fait pendre avant de partir de Thèbes le maître embaumeur Jpeulfèr-Amémêmsou-Jedi, pour se venger de lui à cause des sévices rendus sur la table de momification.

 

Trois porteurs chutèrent brusquement en trébuchant sur un nid de poule et l’un décéda en se faisant marcher sur le bide par les suivants. Fort heureusement, il s’agissait d’une litière louée et l’agence de location l’assurait pour tout risque de crevaison, on remplaça donc sans souci et sans délai le porteur défaillant, puisque l‘énorme taux de chômage de l‘Egypte sous le règne de la pharaonne Néefièretarée ne rendait aucune pièce de rechange introuvable. L’accidentée qui n’en demandait pas autant reçut même deux chargeurs Britons en cadeau bonus, afin qu’ils puissent servir de roux de secours. Aux abords de la luxuriante cité de Méwé, Schrèptètnuptèt Tahosétlafer Ramassidkouch ordonna aux porteurs de serrer à droite, pour stopper sur le bord de la route. Amékel-Vachar arrêta la Simkâ, gonfla ses gars en leur mettant la pression, puis une pétarade issue du bidon rempli de 5 litres de bière de l’un des porteurs avant-gauche fit craindre une rupture d’échappement ; son chef allait donc profiter de la halte pour l’examiner et le vérifier en atelier. Ses collègues porteurs en profitèrent également pour aller se vidanger. Quand à elle, la passagère aux trois entités confondues descendit pour faire quelques pas sur la berge, si près de la rive que ses pas s’enfoncèrent dans une boue suspecte. Le temps chaud et ensoleillé donnait au paysage des couleurs éblouissantes et franches, mais la momie ne fut pas sans se rendre compte que les paysans du coin lui faisaient la gueule, puisque le coût de préparation de la nouvelle route venait dramatiquement se rajouter aux supertaxes régionales qu’ils endossaient déjà. D’ailleurs, seuls les poissons du Nil bénissaient encore le règne de Néefièretarée, puisque les pêcheurs les laissaient à présent tranquilles, n’ayant plus ni beurre ni huile pour les faire cuire. Les flots charriaient aux pieds de l’usurpatrice un extraordinaire conglomérat de roseaux morts, de bout de bois englués de résidus visqueux, de vieilles cruches et de papyrus gras. Certains déchets emportés par le courant provenaient même du littoral étrusque. Au milieu du fleuve, de petits bateaux mis en place par le syndicat de la commune de Méwé et garnis d’éprouvettes en verre auscultaient l’eau, sans apporter néanmoins la moindre solution pour nettoyer cette région, à cause du danger que représentaient les nombreux crocodiles affamés. A coté de la jeune femme, une grande plage destinée aux vacanciers s’hérissait de parasols payants. Un effort de salubrité de la municipalité balnéaire vendait toutefois dans un stand des paniers de propreté à usage unique, mais pour le prix faramineux, hélas, d’un poulet rôti. L’effort ainsi accompli par l’association « Egypte en progres et environnement » se voyait donc très mal récompensé et toute la grève était gravement polluée. Le vaste chantier de l’autoroute carrossable qui remplacerait sous peu l’ancien chemin de terre piétonnier augmenterait sans doute l’accumulation effrayante des déchets touristiques dans ce coin-ci. Après avoir sécurisé le parking, les gardes de la momie alignés très militairement au milieu des vagues, épée au poing pour se protéger des sauriens, goûtaient collectivement la fraîcheur d’un bain au cours de cet instant de repos bien mérité, en échangeant des propos très terre à terre sur les maladies de peau. Ecoeurée par le spectacle de cet endroit sauvagement pollué, Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch s’éloigna discrètement pour aller inonder et fertiliser un champ, d‘une façon parfaitement naturelle.

 

Tout en piétinant le marais parsemé d’immondices, dont les emballages prouvaient clairement leur origine anatolienne et mésopotanienne, elle déplorait d’être aussi éloignée du pouvoir suprême, pauvre petite trentenaire esseulée cernée par les deux mecs avec qui elle devait cohabiter. Les trois entités qui habitaient son corps et son esprit formaient une structure en miroir, mais chacun sait qu’on ne traverse jamais les miroirs sans les casser. Son sang neuf giclait plutôt follement dans ses veines en obstruant ses pensées d’éclats ternis, ses esprits s'axphyxiaient mutuellement à huit-clos, libéraient des souvenirs et des images rancies propres à chacune des personnalités, au gré d’une errance intérieure troublante. Un triptyque terrifiant jouait à embrouiller le cerveau de la momie aux passés multiples, ce qui l’empêchait de posséder toute conscience claire pour décider d’un avenir commun. Sa condition de momie lui faisait alors temporairement oublier son ardent désir de s’emparer du trône, dans le but de tirer à son gré les ficelles du royaume des deux-terres. Schrèptètnuptèt, Tahosétlafer et Ramassidkouch étaient tour à tour l’un et l’autre et parfois les trois en même temps. L’image publique qu’ils rendaient était celle d’une femme agréable à regarder, mais ses yeux s’allumaient d’éclairs furtifs trahissant une cruauté féroce proprement psychotique. Elle était prise d’idées délirantes et d’hallucinations, comme cet horrible songe d’avoir un jour à travailler comme un ouvrier pour gagner sa vie. Sa fine équipe de grands comédiens qui composait sa cour thébaine, cette cohorte de bonne noblesse qui l’avait veulement suivie depuis la capitale, faisait semblant de ne rien voir, toute occupée à se disputer hypocritement ses rares faveurs. Beaucoup cependant voyaient clair dans son jeu et ne donnaient plus très longtemps à vivre à la pharaonne en titre. Tout le monde savait que l’on se portait le plus vite possible à la rencontre de Néefièretarée, mais nul ne doutait que le chemin du retour se ferait sans elle. En attendant, on prenait l’ombre sur une des aires de repos ouverts 24h/24 de la 01 (Thèbes-Larnak), près de la sortie sud - Oasis de Banania, en regardant les esclaves creuser la grande route rectiligne limitée à 8,7 km/h. Une grande majorité de ces pauvres hères décharnés qui maniaient pelles et pioches n’espéraient rien d’autre de la vie que le simple droit de vote, pour atténuer un peu l’omniprésent pouvoir des prêtres et ne plus garnir leurs autels avec la sueur de leur front. Les plus avides de démocratie étaient certainement ceux dont la femme les trompait avec un de ces tondus du temple d‘Amon, seuls à recevoir l‘aval du Dieu.

 

Cachée sous les hautes ombelles des papyrus, Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch secoua les fesses pour évacuer la dernière goutte et se fit cruellement mordre par un cobra solitaire, nullement hypnotisé par son geste oscillant. Sous le coup de cette vive douleur, la victime gigota sur place comme un des danseurs de l’Opéra de Memphis. Le large collier qui ornait sa gorge se détacha, c’était comme si l’on venait de planter un couteau dans le bas de son corps. Elle pria le dieu Ptah qui guérit les morsures en se massant le cul et la brûlure ressentie rappela aux hommes en elle le jour pénible de leur circoncision. Amékel-Vachar fut le premier à se précipiter pour répondre aux cris de sa patronne, avant que la nouvelle ne fût annoncée officiellement. Les scribes humoristes considérèrent pour une fois l’incident comme un sujet tabou et renoncèrent plus tard à le dessiner dans la presse de Méwé. Peu après cette vilaine morsure, le Kâ de la momie vivante, cette force vitale qui représentait l’aspect divin de ses trois personnes, se réchauffa brusquement sous l’effet du venin comme une pierre exposée au soleil brûlant. Pour tout autre, la plaie aurait été mortelle, mais pour Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch frappés d‘éternité, l’horrible blessure les rendit tous les trois seulement dingos, mais alors complètement givrés du ciboulot. L’entité ordonna d’ailleurs à ses gardes qu’ils aillent contraindre les habitants de Méwé à nettoyer sans plus attendre leurs eaux souillées, sous peine d’être immédiatement livrés aux crocodiles.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Message édité par talbazar le 23-05-2017 à 04:28:44
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talbazar
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Posté le 28-05-2017 à 11:39:29  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La saga du trône de Fion. Tome 2 - Sus au sein royal. Extrait numéro 26.

 

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Un vent fort balayait le Mont Chauve et le ciel se cachait derrière un épais rideau de pluie. Ayant trouvé refuge sous un grand chêne avec ses amis de la communauté, le mage Mirlen alchimiait en silence. Certes, pensait-il, si les reins produisent pisse claire ou trouble, le cerveau donne pensées calmes ou agitées. Chacun toutefois peut constater aisément l’urine, alors que les songes de la tête restent invisibles aux yeux. C’était là grand mystère en Kramouille qui agitait l’esprit du magicien, lequel cherchait constamment à percer le secret des choses, alors que les autres n’aspiraient qu’à se reposer de leur marche épuisante. La fatigue avait en effet de quoi occulter le plaisir de rôder au grand air dans cette contrée déserte. La montée harassante ne pouvait se comparer à un simple divertissement bucolique et chevalier Erald racontait que c’était le diable en personne qui guidait leur promenade. Peu réjoui des baies qu’il cueillait au passage pour se nourrir, le nain Belbit rêvait quand à lui de cramponner longues guirlandes de saucisses, bien assis près de l‘âtre de sa chaumine, pendant que sa petite femme Belbet lui cuirait copieux repas de crêpes gonflées à l‘andouille. Hivalanoué venait de repérer dans la boue les traces d’un sanglier de bonne taille et se promettait de l’occire, dès que la pluie s’arrêterait. William de Bochibre se lamentait au sujet de son blanquet, de ses chausses et sa futaine déchirés, vu qu’en bon noble il était très coquet par saine vertu, toujours enjoué des joies du bain en son castel de Balaisebaloches, où il avait grandi sous les jupons de sa bonne maman Gudrun l’enrobée. Il avait grande hâte de terminer la quête, car il voulait s’emparer de la fleur de Pinette pour son compte afin de la poser aux pieds graciles de la reine Amanda, puisqu’il était toujours dans son projet ce traître insoupçonné du groupe. L’idée de rentrer en triomphateur à Fion agitait plus que jamais ses heures nocturnes, alors qu’ils approchaient de l‘objectif. En attendant, on cheminait sur la route verte pour atteindre le volcan du Guilidoris lequel semblait encore très loin. La performance du voyage n’effraie cependant pas le pèlerin et quand l’orage cessa, Hivalanoué s’empara de sa lance pour partir chasser son gros cochon des bois, pendant qu’Erald lui emboita aussitôt le pas.

 

– Bon ami, cette bête promet rudesse de traque et je dois vous aider !

 

– Oui, nul doute que lorsque nous l’auront tuée, nous ferons provisions de bons jambons à l’os et de tripes en potée.

 

Ils allèrent donc, portant épées et durs épieux, car ils n’avaient pas d’arc avec eux. Curieux d’assister au combat, Mirlen et Belbit les suivirent de loin d’un pas moins pressé, mais ils scrutaient les fourrés avec une vigilance de guetteur de tour. Sautant sur les fougères pour suivre la piste laissée par l’animal, les compagnons marchèrent plus vite. Dans les nuées grises, jouaient au-dessus d’eux les gentilles et babillardes arondelles, mais les chasseurs gardaient silence sans changer leur allure, tout entiers consacrés à leur battue. On prenait grande garde, car le bestiau qu’ils coursaient avaient probablement de la taille et des dents et l’on se mit d’accord pour ne point sonner trompe, pour mieux jouer sur lui de la surprise. Ils s’arrêtèrent un temps pour respirer.

 

– Diantre Kramouille, fit chevalier Erald en reprenant son souffle, quand on pense que toute damoiselle est assise sur une chattounette, ça donne envie de traiter chacune avec respectueuse courtoisie. Dame Helga fut bonne pucelle en ma literie et me fut promise en mariée, mais j’ai des sanglots dans la voix en repensant à sa folie.

 

– C’est bien parlé, messire, vous êtes habile chantre de l’amour et bien l’amant du monde, car sous le coton de leurs jupes l’entrecuisse des charmantes désarme effectivement bien des colères viriles. En revanche, bien malin celui qui sait à quoi rêvent les jeunes filles.

 

La tension monta d’un cran, car il y eut du bruit dans les buissons. Les deux chasseurs firent taire leur discussion au sujet du charme des belles dévorantes pour se glisser derrière le tronc touffu d’un houx. Ils se couchèrent sur le sol pour observer. On piétinait bruyamment tout près d’eux. Secouant sa crinière noire en humant la contrée, ils entrevirent enfin l’animal qu’ils espéraient tuer. Il s’agissait d’un grand mâle solitaire en congé de harde, mais le monstre au long museau n’avait pas l’air de se sentir pour l’instant menacé. Hivalanoué s’adossa au tronc en empoignant sa lance pour la porter très haut, il s’efforçait d’ajuster son tir pour qu’il aille percer la bête en plein flanc. Il n’était pas question de se battre en duel rapproché avec un tel féroce. A bonne distance, Mirlen et Belbit se couchèrent à plat ventre sur le sol, avec une prudence remarquable. Hivalanoué branlait son bras en s‘échinant à garder la ligne, car la proie aussi épaisse qu’un veau gras tournait en rond et semblait deviner quelque chose. Il battit la terre du sabot et retroussa les lèvres sur ses crocs jaunes aussi coupants que des rasoirs. Tout en force brutale, le sanglier n’offrait guère bonne cible et chevalier Erald s’impatientait, prêt à bondir pour aller le trouer du propre fer de son épée, lorsqu’une flèche vint se planter jusqu’aux plumes aux pieds d’Hivalanoué. Une autre la suivit dans la foulée, piquant le tronc à deux pouces du visage d’Erald. Le sanglier fit un bond de côté pour s’éloigner. La voix d’une gamine lança son cri surgissant d’une haie de ronciers. Une jeune fille blonde en tenue troglobite menaçait en effet sans trembler Hivalanoué en le visant d’une nouvelle flèche qu’elle portait à son arc. Ses pauvres linges rapiécés augmentés de fourrures prouvaient qu’elle avait l’habitude de courir par les bois depuis fort longtemps. Elle aurait pu tuer, les chevaliers virent bien qu’elle se contentait simplement de les menacer.

 

– Aux pieds, Jean-Marie ! L‘énorme bête apprivoisée vint la rejoindre en trottinant pour rester docilement à ses pieds. Ayoye, toué, calvaire de criss de baveux de pisseux mononcle, y’a un boutte à toute. Baisse ta lance, ou ma proche de flèche, elle va t’enfiler les gosses dans les bobettes comme une brochette de t’ites cailles. Pis toi, l’autre cornet d’à côté, décâlisse d’ostie de gros con, sa copine va te trouer ta marde de luette juste après, quand je te l’aurai envoyée dans’ face, câlisse ! Je compte pas mes cennes quand il s’agit de tirer mes maudites barres, moué. Spa trop chiard ce que je viens de vous dzir lô ?

 

Alors que les chevaliers se trouvaient fermement tenus en respect par l’inconnue, Mirlen avait promptement gobé son petit gland d’invisibilité. Il devint sur le champ transparent et s’approcha sans faire de bruit de l’adolescente belliqueuse. Le sanglier se douta sans doute de sa présence et grogna, mais le mage parvint à s’emparer de l’arc, en l’arrachant des mains de la fille par force et par surprise. Hivalanoué et Erald bondirent aussitôt pour mettre à profit l’intermède pacifié. Le cochon s’apprêtait cependant à les charger, lorsque Mirlen susurra aux oreilles de sa maîtresse de le calmer, si elle ne voulait point recevoir mauvais coup, puisqu’il lui posait cette fois tout en parlant sa dague dans le dos. La fille s’effrayait de se voir maitriser par une force qu’elle ne pouvait discerner, elle capitula donc en appelant sa bête à revenir vers elle. Les deux hommes s’avancèrent, tenant l’épée au poing, mais l’animal obéissant les laissa faire.

 

– Tabernak ! C’est ty quoi donc que c’taffaire là avec vous autres ? T’es ty un démon, toué le vieux chien sale ? fit-elle à Mirlen sur un ton courroucé, pendant que ce dernier reprenait tout à coup une forme visible.

 

– Tout doux, damoiselle, fit le magicien, on peut s’entendre si vous laissez parler. Que faites vous seule si jeunette en cette contrée ?

 

– Chû pas toute seule, j’ai Jean-Marie.

 

– Quel est ton nom ? fit Erald, en s’emparant prudemment de l’arc.

 

– Touche pas à ça, pis va te crosser, fils de pute.

 

– Je le brise, si tu ne me dis pas comment tu t’appelles.

 

– Ok, ok, j’accroche mes patins, là t’as gagné, mais ambitionne pas trop tout de même sur le pain béni. Mon nom c’est Mélisende Byzenet, pis lui c’est Jean-Marie, j’ai djà dit.

 

Le porc des bois, qui lui-même sentait fort, vint pour les renifler chacun leur tour. Hivalanoué lui aurait bien planté sa lame entre ses yeux très rapprochés, mais il jugea qu’il valait mieux pour l‘instant s‘en abstenir.

 

– Bon, fit Erald, on se calme, tu vas enfin nous dire ce que tu fais ici.

 

– Bô chû chez moi, pis je pogne pas la chienne de vous autres. Mais faut pas maganer mon cochon, s’mon ami.

 

–  Tu n’es pas citoyenne de Bozob, n’est ce pas ?

 

– Foutre Kramouille, t’es tache à marde, toué ! Compte zy pas de me necker pantoute dans les fourrés, pis les autres non plus, j‘saurais me défendre ! Mô chuis une orpheline des grottes du Périgard, pis c’est les cochons sauvages qui m’ont élevés. J’étais la quinzième d’une trâlée de flos, alors mes parents, y pouvaient pas me nourrir, y m’ont abandonné icit, mais chuis pas morte, pis les sangliers, y m’ont tout se suite becquer bobo pour me consoler. Mais lui, là, le Jean-Marie, je l’ai connu petit, pis l’a jamais voulu me quitter !

 

– Fort ça, s’exclama Mirlen en abaissant sa garde, il me plait d’ouïr pareille histoire ! J’ai bon désir d’en savoir plus, car c’est vaillante bravoure de voir une enfant si jeune dormir dans les fossés, sans père ni mère à ses côtés.

 

–  C’est comme je dis, mon vieux pourri, pis j’ai quinze ans, pis y’a fort ben longtemps que chuis réglée. Pis vous, chuis ben certaine que vous êtes rin d’autres que de ptites criss de larrons qui vont en proie. Mais vous m’aurez plutôt morte en ostie que vive vaincue.

 

– Détrompe-toi, Mélisende, nous ne sommes point brigands des terres lointaines, mais seulement des quêteurs de Pinette et formons la communauté de la gnôle venus du Fion, pour tenter de réchaudir d’amour la pauvre reine de ce royaume. Ainsi, nous dirigeons nos pas vers le volcan du Guilidoris pour y trouver la fameuse fleur, si le permet notre Sainte Kramouille glorieuse, verais lums ne clartaz !

 

– Tabarnouche, hu, hu, en vlà de la virée ! Bon. C’est ok, vous êtes ben péteux de broue d’y croire, mais bon, vous n’avez pas trop l’air pompette pour autant, même si faut avoir perdu la track pour aller s’emmancher dans ce coin-là. A qu’à venir poser une bûche dans ma cabane pour qu’on y mange ensemble deux trois pétates avec des pancakes au sirop de poteau, pis on verra plus loin. Mon Jean-Marie boucane un peu, mais il vous fera pas de trouble, si je lui dis de scramer. Il ira pioncer dans sa soue pis c’est toute, va pas craindre.

 

Belbit se dégagea finalement de sa cachette pour dire bonjour. Tout en craignant le Jean-Marie, il ne put s’empêcher de s’accorder que la petite esseulée portait sur son visage un très joli minois. Avec un souci maniaque de son intégrité physique, le nain s’attacha à calmer avec patience et persévérance sa grosse zigouille, laquelle grandissait dans ses chausses en affichant le désir outré de se mettre par trop en évidence. Puisqu’elle aurait voulu se satisfaire en résultat d’une heure galante, ou voir même deux, dans l’intérieur du petit cul fort admirable de Mélisende.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Message édité par talbazar le 28-05-2017 à 14:24:02
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 03-06-2017 à 14:46:13  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Coup de chance dans l'hyperbole. Extrait numéro 46.

 

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Comme un colossal poisson d’acier furetant dans les abysses cosmiques, le Bad Seed, lourd vaisseau pirate de type Kronenburg cruiser, observe la proie qui file devant sa proue éteinte en augmentant son erre. Le transbordeur Suck my pony se sait enfin coursé. Ce riche vaisseau-cargo interstellaire, propriété collective de la WWW (Wilfrid/Wilbur/William) Corporation et commandé par Sin Gonnery, porte en soute un rare trésor que l’équipe du Bad Seed, plus que jamais avide de rapine, compte bien s’approprier. Les forbans galactiques se frottent déjà les mains de l’avoir répéré, naviguant seul en provenance du Triangle, une fois qu’il eut quitté 94431LM - Petula Clark. Or, cette planète aride aux sables mauves ne possède qu’une seule et singulière richesse, l’hytryanide, dont un seul centimètre cube de cette roche exceptionnellement rare pèse six cent tonnes. Ce métal aux propriétés époustouflantes entre dans la combinaison d’alliages précieux et son poids ahurissant n’a d’égal que son prix sur les marchés interplanétaires. Compte tenu de la masse exigeante de sa cargaison, le Suck my pony ne doit pas charger beaucoup de ce caillou, mais Alan Drelon, le capitaine du Bad Seed, ne saurait passer à côté d’une telle aubaine. Il holocaste aussitôt au petit Kitch de reconnaissance le House of shame, commandé par sa femme Isa Djani, de se rapprocher de son vaisseau. Le couple infernal forme depuis quelques années un tandem de prédateurs dangereux dans les confins galactiques, régnant sur des équipages aguerris et téméraires, capables d’entreprises extrêmes pour s’introduire à bord des transbordeurs commerciaux et s’en rendre les maîtres. Ces pirates redoutés, animés par un esprit de rebellion et de crimes, mais jamais interceptés, sont précisément les pires ennemis des respectables compagnies et la plaie constamment ouverte de toutes les défédérations. Ce qui n’empêche pourtant pas que certains administrants peu regardants puissent être leurs meilleurs clients, jouissant de transactions plus que juteuses sur un marché noir qui leur offre des prix sans concurrence. La réalité d’un tel paradoxe explique sans doute l’incroyable immunité profitant aux entreprises hardies de cette bande de pirates habiles, cruels et invincibles, obéissant par ailleurs aux seuls ordres de leur chef et de sa femme. Un second facteur intervient également pour garantir leur relative liberté d’action, puisque les armées planétaires ne sont ni autorisées, ni destinées par essence à leur donner la chasse. Les administrants ne peuvent donc compter que sur les miliciens qu’ils embarquent à bord de leurs vaisseaux pour veiller à leur sécurité. Il va sans dire qu’un simple salaire de garde privé ne protège guère les cargaisons devant la soif de butin des pirates aussi obstinés qu’impitoyables et que les abordages tournent très souvent en leur faveur. En tout cas, Alan Drelon et Isa Djani n’ont jamais été tenus en échec à ce petit jeu des interceptions sidérales.

 

Avec une froideur flegmatique, Sin Gonnery vérifie la vitesse de marche de l’ennemi, le chien de l’espace et sa puce fusent désormais plus vite que son cargo. Sans une vigoureuse poussée zionnique de ses réacteurs, le Suck my pony sera bientôt ratrappé, mais le pilote en chef du transbordeur sait que les pirates ne le lâcheront plus. Par l’intermédiaire d’un holocast laconique, le capitaine informe la WWW de sa situation, laquelle met en péril les 11800 tonnes d’hytryanide de la cargaison contenue dans un petit coffre en soute 03. Il ne transporte rien d’autre que cette seule richesse, elle est cependant inestimable. Un vaste nuage de gaz illumine la portion de l’espace qu’il traverse d’une somptueuse lueur rose, mais l’heure n’est certes pas à la contemplation méditative et d’ors et déjà, les stipendiés sous les ordres de leur brigadier général Vince London sont en branle-bas de combat. Ce dernier vient justement de quitter le poste de pilotage pour aller rejoindre ses mercenaires, après avoir fait le point avec Sin. Le patron du bâtiment plonge au fond de son siège et tout en réfléchissant, il lève les yeux sur l’astrodôme du bouclier anti-radiation qui sert d’écran protecteur transparent au vaste cockpit de l’appareil. Le vétéran de l’espace se sait totalement isolé dans l’espace infini qui l’environne. Les compagnies n’ont développé qu’une seule stratégie défensive pour prémunir leur flotte commerciale des attaques et limiter les dégâts que leur occasionnent les pirates, en organisant le retour des cargos en convois, tous propriétaires confondus, puisque l’union fait la force. Le Suck my pony aurait normalement dû rejoindre l’une de ces flotas à mi-chemin des galaxies du Triangle et du Grand Chien, mais la panne sévère de l’un des détendeurs d’une turbine à contrepression lui a fait prendre un retard conséquent, en l’obligeant à ralentir sa course. Désormais seul, maintenant que la tactique usuelle n’est plus d’actualité, Vince ne peut compter que sur sa milice d’une cinquantaine d’hommes seulement pour sauver son navire de l‘agression des deux fusées de fortune. Jouant la fuite, il donne l’ordre d’envoyer la purée zionnique pour atteindre au plus vite la voie lactée, en direction du lointain bras d’Orion, avec le maigre espoir de semer ses poursuivants.

 

Le Bad Seed et le House of shame augmentent pareillement leur vitesse et se lancent à ses trousses, plus que jamais résolus à l‘aborder. Bien que de tailles dissemblables, ces deux vaisseaux rapides ont parfaitement les moyens de rivaliser avec la vitesse d’un lourd transbordeur, qui n’est pas conçu pour atteindre des records dans ce domaine. Alan et Isa sont tranquilles, ils savent qu’il vont le rejoindre aisément, il suffit juste de ne pas perdre sa trace radar dans les ténèbres du cosmos. Avec une clarté réjouissante, l’implant de la jeune pirate de vingt trois ans lui transmet la voix de son homme qui en affiche de son côté quarante deux :

 

– Tu sais quoi, Isa, je ne t’échangerai pas pour la plus belle des étoiles de l’univers.

 

– Ben de toute manière, si c’était dans tes projets, moi je te les couperai illico, mon chéri. Elle tente en fait de faire l’impasse sur cette voix si charnelle qui la trouble grandement. Combien d’hytryanide couve cette foutue coque, d’après-toi ?

 

– Aucune idée. Mais à sa façon de brûler les zions pour nous filer entre les doigts, je dirais suffisamment pour qu’on s’occupe de lui.

 

– Tu me le laisses ? Mon Kitch est suffisant à cramponner ce balourd.

 

– Pas d’accord, Isa. Rejoins-moi plutôt au lieu de dire des conneries.

 

Pendant que leur joli capitaine prend place dans une minuscule navette pour préparer sa sortie, afin de s‘introduire au sein du Kronenburg cruiser, les forbans du House of shame s’installent à leur poste et vérifient la charge des batteries de leurs laserguns. L’activité fébrile et guerrière qui précède chaque assaut fait bien évidemment partie du jeu, comme une mise en bouche nécessaire au pillage, quand bien même la cible s’offre sans chercher à combattre, ce qui est souvent le cas. Le Suck my pony porte toutefois les couleurs de la WWW Corporation, une compagnie généraliste multiplanétaire propriétaire de ses propres transbordeurs, réputée pour ne pas se laisser faire. Elle embauche usuellement des milices appartenant au groupe Águila Negra, des types d’élite aussi cons qu’ils peuvent être teigneux. Dans peu de temps, beaucoup de ces mecs issus de défédérations diverses ne devraient pourtant pas revoir la chaude lumière de leur soleil respectif. L’abordage d’un cargo exclut toute routine, voilà peut-être pourquoi les pirates choisissent leur vie marginale et aventureuse, prenant le risque de finir un jour sur un bagne planétaire, avec le cerveau complètement cramé par une boboloss-lobotomie judiciaire. Le sourire aux lèvres, Isa regarde s’ouvrir devant elle l’œil rond du nœud d’amarrage dans lequel elle pénètre ensuite avant de se débarrasser de son scaphandre, la peau luisante d’une délicate huile parfumée volée sur un astronef martien. Elle grimpe ensuite avec nonchalance la passerelle principale du vaste croiseur pour y rejoindre Alan. Les hommes et les femmes qu’elle croise en chemin la regardent avec déférence, puisque depuis son adolescence ses exploits stellaires parlent pour elle. Aucun membre de cet équipage hétéroclite ne songerait à remettre en cause son autorité, en dépit de leur résistance coutumière à toute loi. Lorsque sa femme s’approche de lui d‘un pas décidé, Alan est en communication avec les gars chargés de l’anneau du champ chordionique, il les quitte pour la recevoir avec un plaisir non dissimulé.

 

– Plus j’y pense et plus le fait de te savoir près de moi m’oblige à te remercier de sublimer mes restes, mon bébé.

 

– T’es un vieux con, mon cher, c’est vrai, mais je t’adore et ça tu n’y peux rien. Disons que je prend le défi à cœur, quoi. Elle lui accorde l’ébauche d’une étreinte puis plie ses longues jambes pour s’asseoir à ses côtés.

 

Ce genre de confidence met du beaume au cœur du forban, avant la grande tension que ne manquera pas de générer le grand plongeon violent qu’il s’apprête à effectuer. Effectivement, depuis leur rencontre sept ans auparavant et en dépit de leur grande différence d’âge, Isa démontre pour son compagnon un attachement sans faille, lui en est tout bonnement fou amoureux, prêt à tout accepter pour elle. La belle Djani sait pourtant bien qu’elle ne transformera jamais avec lui cette relation amoureuse en vie de famille. Il vivent donc chaque jour de la façon la plus intense possible, goûtant à chaque heure ce moment béni de se sentir liés par une existence commune et orageuse ; jusqu’à ce que peut-être un mauvais coup de la nuit spatiale ne vienne à disséminer les restes de leurs corps charcutés au laser, au gré du vent cosmique. Il ne sait jamais comment trop en faire pour chérir avec panache son petit trésor. Mais ce qu’elle demande à présent dépasse toutefois ce qu’il est capable de lui accorder. Elle ne veut rien de moins qu’il lui laisse carte blanche pour aborder seule le Suck my pony. La témérité époustouflante dont fait parfois preuve sa jeune compagne glace parfois les veines pourtant largement endurcies d’Alan Drelon, comme s’il s’agissait d’une substance toxique et dangereuse. C’est sans doute le prix à payer pour s’attacher un tel coup de cœur, surtout pour un type dont les cheveux se font de plus en plus rares autour de la raie, en dépit des pilules hormonales qu‘il ingurgite.

 

– Merde, j’ai bien le droit de m’amuser un peu, mes hommes et les tiens feront un partage équitable, tu le sais bien.

 

– Arrête-ça tout de suite, Isa, ce gros chaland est bourré d’Águilas Negras.

 

– Ah, pour ça, il suffit de dégainer, ça reste de mon ressort. Le bleu canard un peu sombre des lumières du cockpit produit un reflet très flatteur sur la peau nue de la jeune femme. Je ne suis pas du genre à rester à la traîne, quand même !

 

–  Mais je le sais bien, ceci-dit on abordera ce rafiot ensemble, j’y tiens.

 

– Et bien, pas de lézard, si ça te chagrine tant que ça. On verra lequel de nous deux fera le plus de bruit, j’espère que tu ne crains pas le ridicule.

 

Alan ne répond rien, mais l’information interrompt soudainement leur échange : on pénètre Orion en fonçant à vitesse rapide directement sur la cible. Le Suck my pony est désormais parfaitement visible par le hublot central, ainsi qu‘à l’horizon lointain une petite planète forestière à peine connue, affublée de trois soleils et nommée d‘après la carte 8495SK - Rolling Stones. De nombreux astéroïdes erratiques flottent dans ce coin-là et par prudence, le cargo a considérablement réduit son allure, les pirates en font autant, tout en se plaçant contre son flanc bâbord, pas très loin de la baie de chargement latérale. Après un long baiser et un lot de caresses qu’elle délivre à son bonhomme en y ajoutant, par jeu, une pointe ironique d’élégance acidulée, Isa réintègre sa petite nacelle pour aller diriger son propre vaisseau. Aucun des protagonistes ne s’affuble de canons-lasers, la bonne combine pour le cargo consiste donc normalement à tenir portes closes pour empêcher une pénétration des pirates en son sein. Seulement voilà, fidèles à leur téméraire connerie, les miliciens risquent une sortie pour aller saboter le Bad Seed, une dizaine de gardes seulement grimpés à bord d‘un Interceptor Unit, petite annexe rapide démilitarisée, normalement accolée aux Starcruisers 1 des armées. La présence de cet engin relativement véloce n’est pas franchement une entorse au droit qui régit le commerce interplanétaire, puisque son armement se trouve réduit à la portion congrue, c’est tout de même une initiative nouvelle de la part d’un commando civil. Le House of shame est au moins six cent fois plus gros que cette modeste chaloupe et comme à son habitude, Isa est déjà en train de jouer autour du transbordeur la guêpe importune, tournoyant en pas de vis de la poupe à la proue, multipliant les passages fulgurants, en veillant à passer bien au ras de son astrodôme en shellglass. Son réacteur zionnique envoie des jets rageurs qui viennent frôler la coque en plastacier, en faisant faire des bonds aux sondes thermométriques de chaque compartiment du navire marchand. Il en faudrait cependant bien plus pour cuire les astrodockers à l’abri des solides parois blindées conçues pour traverser l’espace. Alors que son équipage s’en donne à cœur joie afin d’inquiéter sa proie, Isa chantonne du bout de ses charmantes lèvres « Mon cœur est à papa », un cantique presque oublié de son éminence.

 

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Beau long wk à tous.

 

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Message édité par talbazar le 04-06-2017 à 06:37:20
n°49956392
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 05-06-2017 à 06:22:20  profilanswer
 

Salon des inventions.

 

Les machines essentielles du pro-fesseur Talbazar.

 

Aujourd'hui : Le casque anti entartage et anti enfarinage.

 

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Cuisiner sera toujours aimer. Et ben non. Imaginons que vous soyez le maire abruti d’une ville de 100 000 habitants qui a décidé de supprimer absolument toutes les places de parking de sa cité pour une raison écologique, en ayant rendu en plus la dernière payante à 200 euros les dix minutes, pour une raison personnelle. Vous allez forcément provoquer l’irritabilité des cyclistes gênés par le flux accru des voitures qui tournent sans cesse en rond pour chercher à se garer devant leur coop Bio. Et paf, une tarte dans ta gueule de maire abruti lors de la prochaine inauguration du nouveau dépôt des bus qui roulent à vide, de la part du président du vélo-club local ! Car il est une  étrange manie de certains mécontents de partager leurs recettes de gâteau en vous les envoyant dans la face, pour ternir devant tout le monde votre brillante couronne. Vous appréciez bien entendu toujours de toucher la galette en douce, dans le cadre votre fonction, mais certainement jamais avec une aussi outrageante brutalité, surtout venant de la part d’un mec qui n‘a qu‘un doctorat. Quelques-uns de ces mécontents chroniques en font même une pratique sportive régulière, puisque les candidats à l’entartage ne manquent pas. Figurez-vous que, d’après l’institut de sondage du pro-fesseur Talbazar qui nous donne ce chiffre éloquent, une tarte dans une gueule de con, de conne, voir d’enfant de con, est balancée toutes les 10 secondes dans le monde occidental ! La planète people voit d’ailleurs très souvent voler de tels ovnis crémeux sous la lumière crue des projecteurs, ce qui n’empêche évidemment pas de s’en prendre une en plein congrès médical, pour peu que l‘on soit patron foireux de laboratoire, voir médecin ou chirurgien complice. La tarte ou le jet de farine surgit sournoisement sur le charlot au détour du tapis rouge comme dans un film comique, pour aller relooker son extérieur : la célébrité, parfois, ce n’est pas du gâteau. Reste que recevoir une tarte dans le nez, au début, mais surtout à la fin, ça surprend toujours. Bien entendu, en tant que politicien, si vous avez des démêlés avec la justice pour avoir roulé le citoyen dans la farine, vous serez momentanément blanchi par cette pratique, mais ce ne sera que très temporaire. Sans parler du fait que vous allez ensuite rentrer le soir chez elle de très mauvaise humeur. Mais il y a plus grave, car cette vilaine marotte des redresseurs de torts, qui vous file 100% de cheveux blancs sans aucunement améliorer leur qualité, représente un risque accru pour la santé.

 

En effet, en cas d’enfarinage, les microparticules de farines logées dans vos poumons vous feront tousser en répondant aux questions d’un juge insistant ou d’un journaliste. Mais les tartes du commerce contiennent aussi de très dangereux composants cancérigènes, substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères à l’organisme qui peuvent induire des effets délétères sur la santé, sans parler d’une possible allergie au gluten. Il est vrai que ces choses à la crème ne possèdent que très peu d’agents hydratants, en plus d’avoir un toucher mou désagréable, et même si une certaine onctuosité va intervenir dans le gommage providentiel des petits défauts de la peau. Le court sentiment de satiété que l’on peut éprouver sur l’instant à manger de la tarte ne saurait applaudir à ce fulgurant apport nutritionnel dont on se passerait fort bien. Le sucre c’est l’ennemi numéro un, inutile d’en stocker davantage en prenant son bain de foule.

 

Statistiquement, la projection faciale est une affaire d’homme, mais les femmes peuvent parfaitement être touchées. De nombreuses vedettes et mauvaises actrices en sortie de boîte l’ont déjà expérimenté dans de sombres ruelles, mais qu’elles se rassurent, notre invention est parfaitement mixte et leur offrira une protection maximale, en préservant au mieux le bénéfice des heures de maquillage. C’est même un système bluffant qui vous gardera un hâle éclatant en chassant toute pâleur de lait. Il est fréquent de porter le chapeau dans un cas d’entartage, nous assurons que tout en préservant un salutaire anonymat, le casque anti entartage et anti enfarinage procure à lui seul la plus merveilleuse des couvertures. On sort toujours couvert et c’est tant mieux. Hélas, en dépit de vos vibrants trémolos patriotiques déclamés sur un trottoir, ne comptez par sur le pays pour vous nettoyer après votre agression, mais plutôt sur votre splendide acquisition pour éviter d‘être sali. Puisque quelque soit la distance du jet, la crème colle et pénètre partout ; nous le savons bien, car nous l’avons testée plusieurs fois pour vous sur la figure d’un assistant stagiaire de votre Moyenne Encyclopédie. C’est ainsi qu’après analyse, nous avons appris que la crème badigeonne la moindre parcelle de la peau du visage, puisque seule la tête est en général visée, mais pratiquement jamais le pli sous-fessier, les genoux ou la raie des fesses. Au-delà de deux applications de tartes par jour, notre casque de protection devient réellement indispensable si l’on veut sauver son costume, surtout quand le timing de la journée est serré.

 

N’oubliez jamais que certaines paroles que vous prononcez dans un micro sont pour les entarteurs très encourageantes. Vous aurez beau faire attentivement le guet, tout jabot dehors, vous ne couperez pas toujours à l’envoi d’une tarte dans votre tronche. Plutôt que de vous apitoyer sur votre sort en mettant une mauvaise ambiance au sein du service de sécurité, jouez la carte relaxante en revêtant notre casque anti entartage. Vous verrez alors que vous saurez enfin prendre le recul nécessaire pour, cerise sur le gâteau, profiter pleinement de l’instant et vivre alors en toute sérénité un drame sublime, austère, mais plein d’esprit et d’une grande poésie. Vous garderez longtemps au fond vous le suave parfum de la pêche dans le nez. Même s’il découle du jet intempestif d’un yaourt de petit producteur ruiné. Du point de vue technique, le jet d’une tarte provient d’une main généreusement tendue, suivi par un rapide système de compression savoureux qui accélère généralement la fin d’un discours, surtout s’il a fait un four. C’est pour celui qui l’envoie un plaisir simple et peu couteux, à condition de bien savoir la projeter et d’éviter de recevoir ensuite tarte pour tarte. Balancer une tarte sur un blaireau notoire est une entreprise d’insertion qui demande un effort tout en mesure.

 

Quoi qu’il en soit, notre appareil constitué d’un fin grillage posé sur un savant treillis sur mesure est fait pour vous, ce casque anti entartage et anti enfarinage, de grand avenir, est l’outil rêvé pour continuer à débiter sans souci vos conneries à la radio ou à la télévision. Ne croyez jamais ceux qui vous disent «  on aspire et on n’en parle plus » : mon œil ! Le fabuleux casque anti entartage et anti enfarinage cachera aussi efficacement vos traces de fatigue que pouvait le faire auparavant l’épaisse couche de crème anglaise que vous receviez en sortant des studios. Nous assurons que notre invention va vous assurer un résultat probant dès la première tarte : mission accomplie. Et comme disait l‘autre : lave toi et marche !

 

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Message édité par talbazar le 05-06-2017 à 06:29:10
n°49997901
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 09-06-2017 à 06:38:48  profilanswer
 

La Moyenne Encyclopédie descend dans la rue !

Grande enquête de terrain sur la pertinence et la réelle utilité au quotidien des machines essentielles du pro-fesseur Talbazar :

 
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n°50011066
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 10-06-2017 à 12:03:36  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La jet larguée. Extrait numéro 20.

 

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 Si le crash du PJ 612 PK avait été une affaire purement maritime, au lieu d‘être avant toute chose un drame aérien, on aurait pu soupçonner que les enquêteurs tentaient de noyer le poisson. Devant l’urgence de pondre un premier rapport, le BEA, Bureau enquête accidents, l’organisme chargé d’examiner les accidents aériens, concluait provisoirement à une erreur de vol des colibris, première cause de l’enchainement des faits. La Petro Jelly se donnait de son côté le temps d’établir son propre rapport d’enquête préliminaire, mais consentait toutefois à distribuer généreusement aux journalistes des clés USB d’ 1 GO marquées de son logo, pour les faire patienter. Nul ne pouvait douter que Vanessa Erelle, la directrice générale adjointe chargée des avions égarés de cette compagnie, ne se mette à déployer en toute transparence des efforts louables de communication. La Russique voulait bien envoyer sur zone un zodiac avec trois hommes à bord, munis de téléphones portables et d’épuisettes, puisque si un pilote peut risquer sa peau pour préserver la vie des marins pris au cœur d’une tempête, un marin peut très bien profiter d’une mer calme pour voir si le corps du pilote remonte à la surface, à défaut d‘une hélice ou d‘un réacteur. Comme le président Bronislav Enjoyourself précisait que le bateau pneumatique partirait seul d’un port de son pays pour franchir les 4250 nautiques le séparant de l’île de Badigooince, les instances internationales déclinèrent provisoirement son offre sympathique. Par l’intermédiaire de son ministère des avions en l’air, la Gerbique se désolait de cette décision, puisqu’elle était prête à profiter de cette embarcation pour mettre à disposition des sauveteurs des carnets et des crayons. Quand au Boukistan, parlant par la voix de son gardien des petites cuillères, Kadja Felcheik, l’émir Abud Souf Andjogin Bin Sayed Sfini Aî-Pisdebou Piladjavomisabil Méiladénaïkopié offrait généreusement huit pêcheurs d’huitres, des esclaves de son royaume spécialistes de la plongée en apnée à huit mètres, pour éventuellement participer aux recherches dans les eaux côtières, à condition qu’ils se rendent sur le site du crash à la nage, pour respecter les traditions. Se joignant au concert des bonnes volontés, même la Mochekomkudite prenait leçon de la tragédie et se voyait prête à reconsidérer sa politique en matière d’économie d’énergie pour l‘horizon 2097, en autorisant peut-être à nouveau l’éclairage de ses pistes aéroportuaires lors des atterrissages de nuit. La dictature clairvoyante engageait dès à présent un vaste plan d’éradication des poneys gonflables à l‘intérieur de ses frontières, avec l‘ordre donné à ses gardiens du peuple de leur tirer dessus à vue. Un cafouillage regrettable dans la communication du palais fit qu’une mauvaise lecture de cette injonction présidentielle obligea un moment les gardiens de ce peuple à lui tirer dessus sans sommation. En matière de contrôle des règles, toute dictature le sait parfaitement, ce qui tue c’est l’habitude.

 

Ce statuquo pratiquement officiel dans l’immobilisme arrangeait bien évidemment les affaires de Bobby Fiermongol. Sa femme Anicette avait pris la décision de dormir à l’étage depuis une quinzaine d’années, dans sa propre chambre, ils n’avaient pratiquement pas eu de rapports charnels depuis. Il l’entendit se déplacer, attentif au frottement des mules sur le parquet, elle avait sans doute très peu dormi. Bobby abaissa sa petite lampe de chevet, ce qui eut pour effet de plonger la chambre dans une semi-obscurité. Les familles des victimes potentielles étaient jusqu’à présent les seules à ne pas lui faciliter la tâche, puisqu’elles réclamaient avec véhémence de retrouver l’appareil au plus tôt. Elles hurlaient ouvertement devant la lenteur mise en œuvre par les secours, tout en méprisant l’annonce spectaculaire faite dans la presse qu’un pêcheur Nurdwégien venait de retrouver dans ses filets un ballon, un sac à course, un tee-shirt, une casquette et un parapluie. A l’opposé de cet Orient appauvri de tous ses peuples qui le fuient, la Nurdwège elle-même était également située à plus de 20 000 km de l’île de Badigooince, ces restes ne pouvaient provenir de l’avion recherché, selon l’avocat des familles des disparus. A chacune de leur rencontre, le visage décomposé par le chagrin d’Océane Eight, la femme du commandant Eight, était un crève-cœur poignant pour le président de la Petro-Jelly, parce qu’il la connaissait très bien. L’épouse du pilote était la patronne d’un bar à brushing et Anicette Fiermongol en était même la meilleure cliente. Océane était une femme passionnée, simple, cultivée, qui aimait la nature et ses animaux, tout en appréciant étrangement tous les bons côtés de la vie. Steven avait fait sa connaissance au temps où elle naviguait elle-même sur des prototypes en tant qu’hôtesse d’essai, avant qu’elle n’abandonne définitivement la carrière pour ouvrir son bar innovant, doté de surcroit d’une onglerie. Sans être des amies proches, Anicette et Océane partageaient quelques points communs sur leur amour de la marche, de la danse et du jardinage. C’était même sur les recommandations d’Océane que Anicette venait récemment d'embaucher une jeune française demandeuse d‘emploi, pour qu’elle vienne au domicile de Bobby faire quelques heures de ménage. Ce dernier avait accepté, à la condition obligatoire que cette nouvelle employée veille à s’habiller en blanc.

 

 C’est également Océane qui venait de forcer la main du président pour qu’il fasse appel aux services de Monsieur Yamoussou St Hilaire de Croix de vie, grand voyant médium compétent qui travaillait sur photo de près ou de loin et qui recevait surtout sans déplacement. Le maître aux dons ancestraux donnait également des cours de soutien en arts plastiques, uniquement sur rendez-vous. On lui confia la casquette retrouvée par le pêcheur Nurdwégien. Comme ce couvre-chef était siglé du logo de la compagnie maritime Costa Unmax, la conclusion du voyant après qu’il l’eut reniflé fut qu'il résultait du naufrage d’un bateau de croisière, mais certainement pas d’un crash d’avion. Agitant cette déroutante expertise, l’avocat des familles des victimes reproduisit ces conclusions dans un grand nombre d’hebdomadaires d’informations locales, afin de vilipender le laxisme notoire de la compagnie aérienne et des autorités. La petro Jelly contre-attaqua aussitôt par la voix de Vanessa Erelle, laquelle étala dans la presse spécialisée dans le paranormal les doutes méprisants de Takékétéchéki, chaman amazonien puissant nouvellement installé à Paris. Rien ne venait cependant prouver que le crash puisse résulter d’un sombre cocktail alcool/stups/vitesse, comme le rappelait avec force Mlle Erelle, en insistant sur le fait que voler ne sera jamais naturel, que le ciel se partage aujourd’hui beaucoup et que ses usagers seront toujours vulnérables au danger qu’il représente, encore plus particulièrement si l’on considère les grandes lignes. Elle rappelait également l’extrême rareté rassurante des chocs frontaux subis par les appareils de la compagnie qu’elle représentait, rappelait la mise en place des sympathiques journées fidélité offertes aux classes premium et mises en place tout au long de l’année, tout en rappelant perfidement aux journalistes que les compagnies concurrentes Well Transit, Crash Airways et Pelleafric Airlines faisaient sans doute moins de morts depuis que les statistiques existent, mais qu’elle avaient plus d’accidents et au final plus de blessés, tant dans les airs qu‘au sol. Vanessa Erelle ramait dur pour s’éviter un changement professionnel brutal, sans doute suivi d’un déménagement rapide, une épée de Damoclès toujours tendue au-dessus de sa tête par les actionnaires sourcilleux de la Petro Jelly.

 

Bobby Fiermongol laissa errer ses yeux sur la tapisserie dans la pénombre de sa chambre. Le papier peint était joliment imprimé d’un carrousel d’avions anciens naïvement dessinés, Sopwith Triplan, Bréguet XIV, Spad VII, Gourdou-Leseur, un décor presque enfantin qui venait traduire la passion du PDG pour les vieux coucous de collection. Il ne manquait jamais de se rendre aux meetings aériens mettant en scène quelques-uns de ces early birds du temps des pionniers, où jamais Anicette ne l’accompagnait, mais plutôt sa secrétaire de direction Marithé Konerie, laquelle se trouvait être sa maîtresse depuis six ans, avec de toute évidence la bénédiction tacite de l‘épouse attitrée. Cupidon rendait son mari plus léger en lui faisant pousser des ailes, Anicette gardait plutôt les pieds sur terre et se contentait de profiter au mieux de sa fortune en continuant de vivre sous son toit. Elle détestait pagaille et tumulte et redoutait autant de tourner en rond sans rien faire que d’écraser un jour par inadvertance un piéton inconnu avec sa grosse voiture. Elle pratiquait la danse classique depuis l’âge de six ans et le jardinage depuis trois mois, profitant des conseils éclairés d’Océane Eight à chaque passage dans son bar-maquillage. Anicette restait lucide face à son couple en essayant d’en faire le meilleur usage, elle se félicitait que Bobby ait enfin trouvé l’âme sœur, elle signait les chèques sans compter, jouissait d’une bonne condition physique, sortait de temps à autre avec un jeune type de vingt ans de moins qu’elle qui avait la boxe dans le sang. Chacun de leur côté, Anicette et Bobby Fiermongol voyageaient beaucoup, mais la vie commune et aisée qu’ils partageaient par convention, une fois de retour dans leur splendide foyer, n’empêchait pourtant pas de faire preuve entre eux d’une réelle affection. Jamais sans doute il ne serait question au sein de leur couple du moindre litige ou procès. Une telle limpidité recevait même l’approbation enthousiaste de Marithé Konerie, puisqu’elle profitait comme elle l’entendait de sa propre vie, tout en savourant sans réelle entrave sa tendre complicité amoureuse avec Bobby. Certes, il savait se montrer généreux financièrement, mais avec une sincérité qui réjouissait en plus l’épouse légitime, cette jeune maîtresse l’aimait vraiment. Les deux femmes se connaissaient, s’appréciaient mutuellement, même si Marithé détestait la jardinage et le spectacle vivant ; elles se montraient donc bien résolues à s’épauler pour soutenir Bobby, parce qu’il n’était nul besoin de s’appeler Yamoussou St Hilaire de Croix de vie ou Takékétéchéki pour deviner que cette maudite disparition du vol PJ 612 PK était en train de faire pleuvoir à verse ses eaux glacées sur la pauvre gueule désemparée de leur chéri. Il n’était bien entendu pas question qu’elles s’enferment dans leur coquille respective face au désastre intime. Bien au contraire, elles se montraient toutes les deux bien décidées à soutenir conjointement  Bobby avec la dernière énergie.

 

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Beau week-end à tous.

 

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Message édité par talbazar le 10-06-2017 à 14:39:56
n°50018956
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 11-06-2017 à 13:54:51  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Noeud coulant pour Martin Smith. Extrait numéro 39.

 

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La lourde porte métallique de la cabine grinça une fois de plus sur ses gonds mal graissés. Comme d’habitude, Hurricane Mick déposa la bouffe sur la petite table devant Vaya, Martin et Gordon. Un fort roulis ne facilitait pas le service et le gangster semblait pressé d’accomplir sa corvée quotidienne. Derrière lui, parfaitement visibles dans l’encadrement ovale, El Barbudo et Grand Tonio discutaient entre eux à voix basse, mais ils tenaient bien droit dans leurs mains de quoi prouver aux prisonniers qu’ils étaient des mortels. Il n’était toujours pas question pour le privé armé de ses seules mains nues de coller un peu de leur viande sur les murs du rafiot. En posant son large plateau tout en essayant de garder l‘équilibre, Hurricane lança vers Martin un étrange regard de connivence. Visiblement, il n’avait pas l’air très à l’aise, comme si les yeux qu’il roulait voulaient délivrer une information importante que sa bouche ne pouvait prononcer. Il désigna du doigt la tarte que le cuistot du bord avait réalisée, une Tropézienne bourrée de crème pâtissière qui devait fleurer bon la vanille.

 

– Au final, tout le monde aura sa couronne, hein, vous battez pas pour la fève ! Ce disant, il esquissa un bref clin d’œil à Martin Smith.

 

Après ce message aussi anodin qu’énigmatique, le gangster recula pour rejoindre ses acolytes qui refermèrent la porte derrière lui en la condamnant soigneusement. Vaya avait pigé la première :

 

– Il y a un truc dans ce gâteau. En joignant le geste à la parole, elle découpa plusieurs petites parts de la tarte en fouillant chacune soigneusement du bout de sa cuillère. Satisfaite d’avoir raison, elle mit au jour une petite clé dorée, du genre de celles qui ferment les cadenas.

 

– Qu’est-ce que ça veut dire ? fit Gordon.

 

– Que visiblement Hurricane ne suit plus le mouvement et qu’il passe de notre côté, faut croire, lui répondit Martin.

 

– Je sais ce qu’ouvre la clé ! lança Vaya en parlant un peu fort, puis elle se précipita vers la couchette sous laquelle il y avait un coffre cadenassé. Les prisonniers n’y avaient jusqu’ici pas franchement pris garde.

 

Effectivement, après avoir soulevé la couverture qui le masquait, le cadenas libéré autorisa l’ouverture du long battant qui révéla une paire de bottes en caoutchouc et un ciré jaune sans intérêt, ainsi qu’un grand sac de toile craquant de sel que Martin se mit aussitôt à fouiller. Il y trouva une tenue complète de plongée, combinaison, masque, palmes, tuba, mais également un fusil de chasse sous-marine et sa flèche acérée. Une arme redoutable, quoi. La vie à bord sentait nettement meilleure, tout d’un coup, même si ce harpon n‘était pas trop discret pour aller au contact d‘un gus équipé d’un 9 mm. Cet outil de force létale n’était pas trop pratique pour contrer un gars décidé à ouvrir le feu, mais la trouvaille redonnait un certain espoir à Martin, parce qu’elle remettait un peu d’équilibre dans la situation franchement inégale. Il repoussa le volet en bois et referma le cadenas, puis il glissa la clé dans sa poche. Tant qu’on naviguait au milieu de l’océan, il ne servait à rien de penser vouloir jouer les insoumis, sauf à vouloir penser nager jusqu’en Amérique. Les autres avaient tout vu, mais ils ne disaient rien.

 

– On mange, ça va être froid.

 

La soudaine trahison de Hurricane Mick occupa une grande partie de la conversation qui anima le repas. Du homard, ouais, avec des huitres gratinées aux épinards, fallait pas se plaindre du menu, ce jour là. Vaya ne se fit pas prier pour se jeter sur son assiette fumante.

 

– C’est bizarre, tout de même. Il n’est pas de notre village, Hurricane, qu’est ce qu’il lui prend de vouloir nous aider, tout à coup ?

 

– Va savoir. Mais j’aurais préféré qu’il nous file un pétard, fit Martin, ce n’est pas du menu fretin des coraux qui tourne autour de nous, mais de sales requins voraces des grands fonds.

 

– Ho, ajouta Gordon en suçant avidement ses doigts graisseux, une arbalète de chasse sous-marine peut parfaitement percer de part en part les 75 kilos d’un salopard standard, ce n’est pas un jouet pour enfant. Maintenant, c’est sûr, on dispose de l’engin, mais faut l’économiser, ce n’est pas un fusil à répétition.

 

– On va y songer, Gordon. Il faut surtout que ce truc nous profite à tous. Il suffit de faire le bon moment du choix pour l’utiliser. Pour l’instant, on est coincés au large comme dans un piège, faut laisser venir. J’espère aussi pouvoir trouver cinq minutes pour lui causer un peu, au Mick ; s’il marche vraiment avec nous, son aide est précieuse pour nous tirer de là.

 

– N’empêche, fit Vaya, il vient malgré tout d’effacer un peu les preuves à charge contre lui.

 

– C’est bien beau d’exalter son repentir, mais c’est un peu tôt pour tartiner par écrit un plaidoyer modèle sur son compte. Un défroqué, ça reste peu digne de confiance.

 

– Tu n’es pas fait de bronze et nous non plus, faut regarder le bon versant des choses, si le joujou planqué sous le lit peut nous éviter l‘hémorragie, moi je prend, ajouta Vaya. Elle repoussa son assiette vide avec une certaine satisfaction.

 

– Oui, c’est assez clair, reprit Martin en plongeant longuement ses yeux dans ceux de son amie, aucune crainte que El Barbudo et Grand Tonio soient confrontés à brève échéance à une pénurie de métal. Le manque de plomb, pour eux, ce n’est pas pour demain !

 

Vaya alla se désaltérer directement à la source d’eau vive du robinet. Depuis quelques jours, elle marchait nu-pieds dans la cabine, par une étrange lubie. On avait fini de manger la tarte salvatrice et elle était tellement bonne que Gordon ajouta qu’elle avait sans doute le goût de la manne divine becquetée par les hébreux dans leur foutu désert.

 

Il était d’ailleurs aussi charmant que cultivé, Gordon Strazdinovsky, un type bien éduqué qui avait l’habitude de renvoyer des balles verbales à ses classieux et riches pensionnaires sur le déclin. Sa haute fonction à la tête de l’établissement qu’il avait fondé ne le prédisposait pas pour autant au cruel destin qui était à présent le sien. Se faire piquer son apparence physique par un psychotique assassin en blouse blanche n’avait sans doute rien d’agréable. Il parlait sept langues et pouvait rester visser sur sa chaise à cogiter, pendant des heures. Il aurait sincèrement voulu guérir le monde des enfants maltraités et considérait les personnes âgées comme la population la plus fragile et la plus en danger, dans un monde où la qualité de l’existence devait se monnayer de plus en plus cher à chaque instant. Martin Smith ne le pensait pas céder facilement au découragement, mais ce n’était pas un homme d’action, plutôt un grand bourgeois farci d’utopie sur le bonheur des autres. Après tout, son établissement luxueux ne pouvait guère passer pour un symbole d’égalité sociale. Gordon n’avait cependant rien d’un être foncièrement méprisant, il reconnaissait volontiers que la grande misère qui ronge perpétuellement le monde, cette fameuse chienne noire que craignaient comme la peste les anciens bretons d‘Armorique, restait bien la référence internationale. Il ne joignait pas sa voix au concert méprisant de la Banque Mondiale, laquelle faisait hypocritement passer la pauvreté pour une simple fatalité, voir une loi naturelle. La preuve était que Strazdinovsky avoua un matin, sans aucun vernis d’orgueil, qu’une bonne partie de sa fortune avait construit de nombreuse écoles pour éduquer vaille que vaille les gamins dépenaillés des rues Brésiliennes, puis qu’il finançait également un certain nombre d’urgences sociales aux quatre coins de la planète. Un type finalement généreux, somme toute, un drôle de zigoto qui prouvait finalement savoir tenir parfaitement sa barre dans le concret, ce grand patron des alpages. Au fil des conversations, Gordon déchirait donc le scénario qu’annonçait à-priori une personnalité en trompe-l’œil, pour se montrer un humain extrêmement fortuné, c’est entendu, mais qui n’avait pour autant rien d’un rêveur par trop prétentieux. Il fascinait visiblement Vaya par son savoir-vivre élégant et l’amplitude respectable de ses connaissances aussi nombreuses que variées. Martin l’appréciait aussi sincèrement, mais le privé se demandait seulement si ce monsieur très distingué aurait suffisamment de cran, le moment venu, pour découper à la va-vite les intestins du Grand Tonio en rondelles sanglantes.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Message édité par talbazar le 11-06-2017 à 14:26:01
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Posté le 11-06-2017 à 13:54:51  profilanswer
 

n°50039960
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 13-06-2017 à 09:23:08  profilanswer
 

Toujours disponible, un bel ouvrage de la Moyenne Encyclopédie :

 

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Message édité par talbazar le 13-06-2017 à 09:23:37
n°50087609
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 18-06-2017 à 08:21:39  profilanswer
 

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Salon littéraire.
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar.
 
Aujourd'hui : Biographie de Gaston Boudiou - extrait Numéro 28.
 

 

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Chez les hippies adeptes du body-painting, tout semble facile et naturel, puisque c’est justement la sincère volonté qu‘ils mettent en avant. Ainsi, on se met constamment à poil devant tout le monde, en se souciant à peine du jugement des autres qui vous trouvent peut-être un peu trop malingre ou boulotte. Au cours de cet été 1967, les filles présentes dans l’ancienne ferme de papi Léon sont donc la plupart du temps en maillot de bain une pièce, mais les mecs finalement peu vexés par l’inégalité des sexes mènent sans remord la guerre totale au slip et se libèrent le plus souvent possible des entraves vestimentaires, pour le plus grand bonheur des moustiques voraces. Les locataires barbus de Marie-Charlotte ont des principes et des valeurs fondamentales qu’ils défendent âprement, comme leur propre point de vue sur ce que devrait être un bon programme de télé enfantin. La boussole psychique des hippies, constamment boostée par la marijuana, les guide à penser haut et fort cette glorieuse nouveauté que la vie vaut mieux que la mort. Dans la ferme cernée par sa vingtaine de tipis satellites, les chevelus secouent leurs colliers et gardent un cap clair, en réclamant avec force une égalité stricte, pour tout le monde sans exception, du temps d’occupation matinale de l’unique salle de bain, puisque certains conservent encore l’habitude de vouloir se laver une fois par semaine. Les hippies veulent idéalement coller de l’amour dans tout et d’abord dans les têtes rasées, du malheureux pioupiou qui effectue contraint et forcé son service militaire aux généraux, quand bien même leur guerre se bouclerait en six jours seulement, comme l’israélienne du mois de juin. On compte d’ailleurs ici un bon nombre de déserteurs U.S que n‘attire pas la boue sanglante des rizières vietnamiennes. L’esprit des lieux revendique le végétarisme dans la conscience de Krishna, on pratique tard le matin au milieu du pré le yoga de l’adoration par le cœur et tôt le soir celui de l’adoration par le cul, hare rama, hare rama, hare hare. On dépiaute les avantages et les inconvénients astrologiques de chaque chose, ce qui rend le dénouement de la plupart des actions très surprenant. De l’arrosage des tomates à trois heures du matin aux démarches bancaires pour changer ses Chèques de Voyage American Express en francs, à n’effectuer qu’en lune montante et surtout en maison favorable. Au cours de ces jours ensoleillés de java non-stop, Gaston Boudiou n’a plus aucune certitude, sauf celle que le goût des champignons de psilocybine est franchement dégueulasse. Lui et son copain Jean Micheton font claquer leurs cymbales dans le vent du soir, au milieu des bhakti yogis assis sur des coussins ultra concentrés sur leur vie psychique, si tant est qu‘un coussin peut en avoir une, mais grâce aux drogues, tout le monde s‘en persuade. Au diapason de la communauté joyeuse et pastorale, Gaston sait qu’il n’est conscience qui n’évolue. Toujours aussi fasciné par la théorie des quantas, il se déshabille lui aussi et commence sérieusement à renifler sévère, non seulement lui-même et son pote, mais également cet indicible odeur du bonheur qui ne quitte jamais la ferme. Les autres dansent le rock comme des sauvages et font des galipettes pour purifier leur corps, les filles distillent à tous sans exception leurs baisers brûlants avant de laisser libre cours à leurs aspirations sexuelles et puis ciao, bye-bye, les drogues changent tous les angles, chaque prise d’acide est un fil d’Ariane qui mène à Dieu en personne, vers lequel on part à la rencontre en avançant quand même parfois à reculons et de profil. Après les longues grasses matinées, certains sortent de leur sac de couchage et partent avec enthousiasme repiquer les salades au son du Velvet Underground, lequel s’entend à des kilomètres à la ronde, d‘autres grimpent aux arbres cueillir les couilles du pape, dont le sage dit que leur goût ne peut être connu que par celui qui les mange. Puisque ce siècle n’a pas encore complètement dévoré la civilisation agricole. Sur la table du salon, traine la revue Mandala du moi de mai consacrée au L.S.D 25 et que Gaston va ensuite dévoré au sens propre, avec un peu de sauce tomate. La jeunesse en elle-même est une révolution, on n’a plus d’horaire, on se parfume au patchouli, au galbanum d’Iran, l’emploi du temps est largement occupé à tirer sur l’embout des pipes à eau, on s’extasie en commun sur le chant des grillons. Très loin de là, le 13 juillet, le cycliste anglais Tom Simpson meurt pendant le Tour de France en grimpant le Mont Ventoux, victime du dopage. La drogue sans conscience, c’est le mal.

 

Bon. En ce trop court été 1967, Gaston Boudiou s’est un peu perdu en route dans la belle naïveté narcissique de ce mouvement sans tabou, il faut bien le reconnaître. Il le détaillera avec nostalgie dans ses livres « Moi, Gaston B, opéré de l’appendicite sous penthotal dans les sixties » et « L’arbre jaune citron », formidables meilleures ventes du rayon littérature en supérette de proximité, au cours de leur courte et unique édition. Dans chacun de ces ouvrages largement autobiographiques, dans lesquels nous avons largement puisé pour nous faire une idée des quelques jours de la fulgurante période hippie de Gaston, ce dernier développe largement la géniale et visionnaire découverte que cette expérience lui a révélée, à savoir que pour lui, cette fameuse jeunesse qui s’est accrue de 52% dans les années soixante se situe quelque part entre l’enfance et l’âge adulte. Il est vrai qu’à l’époque, cette nouvelle classe sociale contestataire enrichie de ses nombreux membres n’avait ni les droits des uns ni celui des autres. Le 24 juillet, le général de Gaulle s’époumone au Canada sur son « vive le Québec libre », alors que Gaston Boudiou, à quatre pattes sur et chez Marie-Charlotte chante « vivent les mecs libres ». Mais la fête s’essouffle peu à peu, les corps sont fatigués, les drogues commencent à manquer, beaucoup de hippies partent en Inde en auto-stop, certains s’entassent pour s’y rendre dans le fameux magic-bus déglingué, direction ultime Kathmandu, ou prennent l’avion par l’intermédiaire de la jeune agence prometteuse Nouvelles Frontières, d’autres encore plus nombreux démontent tentes et tipis puis repartent en Californie fuir the establishment. Un formidable marché flower power est d’ailleurs en train de s’y créer et pas seulement pour eux. Tout comme Marie Tafiole, probablement enceinte, qui retourne à Bripue au bras de l‘ancien Maître de chant de la chorale scoute de cette ville, Jean Micheton épuisé par toute cette ballade érotique rentre sur Troulbled, puis Gaston Boudiou, quand même un peu las de boire de l’eau bouillante à longueur de journée, traverse le champ sur ses jambes flageolantes pour retrouver enfin le domicile de sa mémé Ernestine. Une bonne maison, c’est d’abord un bon plan. Il a eu très chaud, parce qu’en raison d’une bougie restée allumée sous une tenture indienne, la ferme de Marie-Charlotte de la Tronchedecon se consume entièrement dans la nuit en l’entrainant dans la mort, elle et les derniers enfants fleurs de l’Occident qui sont encore présents, trop défoncés pour pouvoir fuir l’incendie. Le drame de cette destinée une fois de plus collective largement commentée au bar des Goélands va retentir comme un coup de canon dans les environs de Troulbled et la perte horrible de ses nouveaux amis va plonger Gaston Boudiou dans la peine. Mais n’était-ce pas au cœur de la philosophie hippie que de préférer mourir en faisant des efforts pour s’éveiller, comme disait Gurdjieff ? Boudiou a finalement recompté ses doigts, paix et amour, il en a bien dix comme tout le monde. Alors qu’il porte à présent les cheveux sur les épaules et apprend l‘hindi, qu’il a gagné en quinze jours une assurance pour sa conduite intérieure, qu’il aspire à l’unité de son être en expirant au soleil la fumée du gros morceau de hash marocain que Wendy lui a laissé en souvenir et tente de ressusciter en lui la croyance magique, il se consolera de la tragédie en planchant au cours de l’automne 1967 sur l’invention d’une étonnante machine permettant la pratique des haltères sans mouvements, par électro-contraction musculaire. Enfin accordé au rythme cosmique par sa formidable et récente expérience psychédélique, le jeune garçon qui observe les doryphores envahir massivement les plants de patates du potager d’Ernestine en est persuadé, alors que les mendiants s’endorment, souvent pour toujours, sur les marches crasseuses des temples indiens, la civilisation du progrès en marche devrait tout pouvoir résoudre. Angèle le regarde pensivement sans bouger près de la barrière déglinguée, chevelure blond doré et robe foncée, elle est aussi belle qu’un bon verre de Porto.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Et aussi :

 

Abonnez-vous en masse à notre formidable, passionnante et dernière revue, il faut qu'on mange !

 

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Message édité par talbazar le 18-06-2017 à 10:42:32
n°50107544
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 20-06-2017 à 08:44:44  profilanswer
 

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n°50154534
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 24-06-2017 à 15:55:09  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : L'épilée du Nil. Extrait numéro 74.

 

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Amékel-Vachar turbinait à fond les porteurs de la Simkâ pour quitter l’ambiance délétère de la cité de Méwé, dont les bruits citadins s‘éloignaient rapidement. Alors que les intraitables contremaîtres de la SNCL, société nationale des chemins de litière, fouettaient jusqu’aux os les ouvriers chargés de creuser la nouvelle route, les deux gars en charge du pare-choc avant piétinèrent un agneau égaré que les gardes de l‘escorte jetèrent ensuite au pied d‘un figuier sycomore. Le sable des bas-côtés giflait la carrosserie écarlate du véhicule au sein duquel Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch, le corps doré luisant de sueur, souffrait toujours de sa morsure de serpent. Pourtant, le mal qui la rongeait ne venait pas de la plaie cuisante causée par ce reptile, mais des effets secondaires de son venin qui brûlaient à présent ses trois esprits réunis. Le territoire de l’Egype défilait devant ses yeux bordés de poudre bleu d’azur et la momie souffrante, nullement épargnée par les dieux, se souvenait par intermittence de qui elle fut. Elle portait les cheveux sur les reins, pourtant elle était aussi Ramassidkouch, l’époux royal kouchite de la pharaonne Néefièretarée. Celui qui draguait sans vergogne les servantes voluptueuses et les jolies danseuses du palais thébain. Elle avait les jambes longues et fuselées, mais elle incarnait également le sombre vizir et devin Tahosétlafer, assassiné précisément par Ramassidkouch qu‘il devait à présent côtoyer dans l‘intime par nécessité. Ses petits seins se dressaient hauts et fiers sous sa robe transparente, puisqu’elle était toujours Schrèptètnuptèt, mère de l’héritier Moisi qu’elle n’aurait même plus reconnu et la belle-sœur royale avide d’un pouvoir sans partage sur le trône. Elle brûlait d’une flamme dévorante, alors que tout son corps était glacé. Ses belles mains fines tremblaient sur un désir de meurtre gratuit, pour simplement se venger des vivants au gré d’une bouffée de colère soudaine, qu’elle s’efforçait à peine de contenir. Depuis qu’elle avait quitté la maison des morts, surtout en tant que Tahosétlafer-Ramassidkouch, elle en avait occis un grand nombre sans en être pour autant soulagée. Sa fureur à présent augmentait, plus terrible que jamais. Un appétit du sang des autres lui marmonnait au fond de la tête une petite musique virtuose et prenante qui la rendait de plus en plus taciturne et solitaire, en revanche le sexe n’était plus du tout son truc. Son front dégoulinait sous l’effet d’une fièvre qui lui plombait la tête, alors qu’elle se faisait carrément chier à parcourir ce navrant monde rural analphabète, adepte en ce temps-là d‘un inquiétant polythéisme radical. Les conceptions religieuses, la momie à présent s’assoyait dessus également, puisque en usant d’un humour plutôt vache, Isis et Osiris avaient fait d’elle leur propre vitrine en la ramenant par deux fois à la vie. Elle piocha le doigt dans un petit pot de travertine contenant un mélange de Nutella-banane, même les aliments n’avaient plus aucun goût. Elle n’avait pas touché à la mixture antique champignons-œuf-kébab qui trainait dans son assiette d‘albâtre. Sa nouvelle vie n’était qu’un antre de mort hanté par ses nouvelles naissances qui la privaient des moindres joies de l’existence, c’était bien la peine de s’être pensée auparavant la plus belle fille du monde. De nombreux gars tentaient de se faire embaucher sur le chantier de la nouvelle route, puisque la SNCL devenait de fait le plus gros fournisseur d’emplois de la région. On en profitait pour poser régulièrement la question aux pêcheurs, aux fellaghas et aux bateliers du Nil d’origine nomades Chasous, en provenance du sud de la Nubie, s’ils n’avaient pas par hasard croisé, en remontant, le convoi de la pharaonne. Ils répondaient parfois que oui, ils avaient vus passer plusieurs gros voiliers poussés par un vent taquin, avec sur le plus balaise une grande brune bien roulée qui n’arrêtait pas de se gratter le bazar, parce qu’elle avait des morpions et qu’il s’agissait donc probablement de Néefièretarée. Dans les registres des capitaineries villageoises et dans quelques articles des « cahiers du yatching », papyrus mensuel spécialiste de la voile nilotique, on signalait également son passage, en louant les beaux monuments typiques que sa politique mégalo construisait à l’occasion. Des ouvrages qui laissaient d'ailleurs après sa venue la plupart des municipalités sans le moindre rond. Les gardes de Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch se donnaient quand à eux beaucoup de mal pour repousser les représentants en tapis de litière d’importation des territoires autonomes palestiniens qui la harcelaient. Surtout que ces commerciaux importuns ne pratiquaient pas des prix doux.

 

Ainsi, on avançait à bonne allure. Le soir, avant d’être entravés pour la nuit, les porteurs grillaient parfois en brochettes sur des feux de braises quelques kebabs d’agneaux écrasés succulents accompagnés de beignets aux amandes, histoire de se consoler des beignes et des amendes prises en journée. Mais le plus souvent, Amékel-Vachar ordonnait une conduite nocturne pour gagner du temps, en dépit de la faiblesse chronique des petites lampes à huile que tenaient ses porteurs pour servir de projecteurs. L’escorte armée portait des torches elle aussi, afin de produire quelques optiques supplémentaires. Le chef des porteurs jetait de temps en temps des cailloux aux esclaves de devant, puisque sa Simkâ comportait une direction à galet. Le moindre contre-braquage se voyait donc très largement anticipé et la litière conservait une tenue de cap rigoureuse. Les freins avant répondaient toujours fidèlement aux cris de ceux de l’arrière, lorsque ceux-ci donnaient leur grand coups de sandales saccadés pour résister à l’échauffement. Chaque type accroché aux brancards de l’engin avait en général trois heures d’autonomie en bière et à peu près dix à quinze jours à vivre. Au pied des falaises, l’eau potable était quelquefois rarissime et le franchissement de ces zones désertes se montrait difficile. Soleil, lune, sécheresse, brousse, poussière, crevaison des porteurs, on marchait sur la grande route jetée en pleine nature, la litière traçait sa voie journalière et Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch pleurait en dormant sur son lit, assommée par la chaleur lourde, elle qui se montrait si peu chaleureuse. Atteinte d’une vilaine et pénible torpeur, ils en elle regrettaient par moment la quiétude et la fraîcheur de leur sarcophage, d‘où ce gros con de maître embaumeur les avait extirpés malgré eux. Les trente tonnes en équilibre instable de la litière rapide qui la soutenaient flanquaient une trouille bleue aux pauvres chameliers qu’elle croisait à tout allure. Ils cherchaient alors à l’éviter en entrechats savants, avant d’aller parfois s’écraser contre un sycomore, où s‘entassaient déjà un grand nombre d’agneaux, de lionceaux, de hérissons et de crocodiles. On croisait de pauvres mules en panne arrêtées sur le bas-côté et ces bêtes en détresse godillaient des pattes comme des perdues en s’enfonçant dans le sable mou. Les trois voix de la momie coulaient à l’unisson ad nauseam dans ses oreilles comme des cris de chamelle, un sang mauvais irriguait son cœur noir, car elle filait vers son rendez-vous vénéneux et vengeur. Malheur à celui qui croisera sa route pour subir son courroux !

 

Ce fut le cas d’une petite serveuse de restaurant, lorsque la lourde litière arriva en vue de l’oasis de Banania. Amékel-Vachar gara l’engin sur le parking de l’Hippopotamus, le bar-resto de la capitainerie du port, en forçant les porteurs à pratiquer un créneau impeccable. Une petite serveuse mignonne et enjouée se précipita aussitôt sur la terrasse pour prendre les commandes de ces nouveaux clients. Un bon train d’une quinzaine de litières dont les riches occupants allaient certainement occuper toutes les places du camping local. Un débarquement aussi conséquent n’avait pas eu lieu depuis l’arrivée dans Banania de la caravane des marchands de tissu de l’« Organza et Nylon à Sion ».

 

– Vous avez la Carte de Fidélité Hippo ? Vous savez, si vous êtes encore là jusqu‘à demain, la capitainerie de l’oasis organise entre ses murs à la nuit tombée, en l’honneur de l’anniversaire de Thot, une fête-événement avec délirante soirée orgie, façon romaine.

 

Si les porteurs qui reluquaient les formes de la petite comme des machos syriens ne disaient pas non à cette sympathique invitation, leur chef Amékel-Vachar était plus mitigé, redoutant une montée en vitesse plus laborieuse de la Simkâ pour le lendemain, en raison de la fatigue. Un épuisement causé par le vin qui risquait en plus de rendre leur suspension un peu trop molle. Il tripota l’œillet qu’il avait dans les cheveux et rejeta avec emphase la grande écharpe de soie autour de son cou, pour signaler qu’une java leur ferait courir un risque d’accident, sans parler d’une performance amoindrie. Les esclaves lui jurèrent qu’ils étaient puissants, racés, nerveux, inépuisables et que tout irait bien, tant qu’on aurait de la visibilité dans les virages. Et puis, on resterait toute la soirée dans la même catégorie de lubrifiant, pas de mélange, promis, juré !

 

– Vous emballez pas les gars, pas sûr que la patronne vous fasse un bon de sortie, en ce moment, elle n’est pas à prendre avec des pincettes.

 

Comme disaient les anciens égyptiens, quand on parle du chacal, on voit ses oreilles. Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch sauta enfin de la litière, dépassa le jeu de boules pour entrer à l’intérieur du restaurant, après avoir autorisé ses porteurs à faire la nouba sans même s’en rendre compte, écoutant à peine Amékel-Vachar qui rampait à ses pieds ; alors qu’en plus de sa sollicitation, lui se félicitait d’avoir trouvé providentiellement les pompes à bières ouvertes de ce restoroute, en dépit du fait qu‘on était jour férié, puisque c‘était l‘anniversaire de Thot. Avec son plaisant accent du sud, la petite serveuse au nombril tatoué fit aussitôt sa révérence devant son illustre cliente, mais celle-ci l’ignora ; la momie venait en effet de reconnaître, accroché en bonne place pour décorer l’un des murs, l’exceptionnel poignard unique qu’elle savait très bien avoir appartenu à Mer-Amen Tesmich. Pour la bonne raison que c’était elle qui l’avait fait forger à Thèbes rien que pour lui, avant de lui en faire cadeau. Ce salaud de traître aurait normalement dû l’utiliser pour égorger Néefièretarée.

 

– D’où vient cette dague ?

 

– C’est un client qui l’a oubliée, je l‘ai mise là pour me rappeler de lui. Un très beau grand brun, soit-dit en passant, moi je lui aurait bien fait le don de mon corps. Mais il a filé tout de suite avec une caravane de marchands de tissus, l’ONS, pour rejoindre la nouvelle ville d’Ipetasonthoûr, dont tout le monde parle tant depuis que la pharaonne elle-même, maîtresse de la Haute bourgeoisie et de la Basse Egypte, reine de Phénicie aussi et de neuf autres pays, y a un temps séjourné.

 

Il fallait que Schrèptètnuptèt-Tahosétlafer-Ramassidkouch passe sa rage sur quelqu’un, immédiatement. Elle s’approcha calmement de la pauvre serveuse innocente et souriante qui s’appelait Akatpat-Enkhatiminy, lui plongea ses deux doigts en avant pour lui crever les yeux tout en lui sectionnant la langue avec les dents, puis, en usant d’une force incroyable, elle lui projeta violemment la tête contre le comptoir afin de la tuer sur le coup.

 

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Bon demain à vous.

 

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Message édité par talbazar le 25-06-2017 à 06:01:03
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 28-06-2017 à 05:18:38  profilanswer
 

Le congélateur museographique.
 
Aujourd'hui : Eduard von Grützner (German, 1846–1925), The Cardinal, 1895

 
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Le congélateur museographique.
 
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Le congélateur museographique.
 
Aujourd'hui : An Accident by Dagnan Bouveret.

 
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Le congélateur museographique.
 
Aujourd'hui : Jordaens - têtes-de-vieilles-femmes-1620.

 
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Le congélateur museographique.
 
Aujourd'hui : Et nødskud by Oscar Björck

 
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Message édité par talbazar le 28-06-2017 à 07:26:53
n°50223364
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 01-07-2017 à 23:21:45  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La saga du trône de Fion. Tome 2 - Sus au sein royal. Extrait numéro 27.

 

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 Tout au fond du triste cachot de la forteresse de Poudkor, Jeanne-Mireille s’affairait benoîtement auprès de Guy Bouyave pour essayer vaille que vaille de le soigner, puisqu’une mauvaise flèche l’avait percé profond. Le chevalier était toujours vivant mais, plongé dans l’inconscience, il vagabondait les yeux fermés dans les jardins mirifiques de Kramouille, où piaillent éternellement les chants d‘oiseaux et le doux murmure de ses sous-bois. Dans la triste pénombre des lieux, son amie n’avait trouvé qu’un gobelet de vin aigre pour nettoyer sa plaie affreuse. Les murs gris et voûtés n’apportaient point réconfort, mais ils avaient plutôt la couleur d’un tombeau effrayant. Par l’unique fenêtre à barreaux, les prisonniers pouvaient distinguer sur l’esplanade des martyrs une imposante statue équestre du roi défunt Foutre 1er d’Anjou, dont l’artiste malicieux avait figuré le cheval de bronze en franche érection, si réaliste que Robin et ses moines en étaient tous émervoillés. Bien que territoire occupé par l‘armée d‘Olbo Zgeg, il restait encore quelques rares habitantes dans la capitale vaincue et il se passait des choses étranges à l’heure de complies au pied de ce monument, puisque celui-ci passait pour fertiliser par magie les femmes stériles et promettait aux femmes fertiles d’engendrer à coup sûr un garçon. Il y avait donc ribambelle de mariées restées malgré tout au pays et beaucoup de femmes barbares pour faire la queue sous l‘effigie. Le bout de cette chose d’airain était si grandement astiqué en nuitée par tant de quémandeuses aux jupons de camocas et de dabiky relevés, qu’il brillait comme de l’étincelant cuivre poli et contrastait fort avec l’aspect sombre du cavalier et de sa monture.

 

– Voici un canasson fort bien raidi et diablement joyeux, les amis ! assurait messire Yvan de Ladaupe à l’épée vigoureuse, occupé à câliner les épaules de Percevalve en regardant le ballet des infécondes se relayer tour à tour sous la statue.

 

– Si vous le dites, fit Robin, en observant avec envie que mine de rien, un damoiseau bellâtre prenait aussi sa place au milieu des quêteuses cramoisies par leur fervente attente. On distinguait en effet déjà une énorme file qui se faufilait entre les grosses jarres d’huile du marché de minuit.

 

Mais à vrai dire, si la terreur mise en place par les barbares n’empêchait pas les joyeuses traditions de perdurer, dans leur cul de basse-fosse Robin et ses moines n’étaient point en franche rigolade aux mains des Zgomatix. Il était évident que si le roi de Mouyse ne donnait point rançon pour les récupérer, le bourrel de Poudkor se chargerait bientôt de les faire harler sur un grill, de les parboulir dans l’eau bouillante en grand chaudron de fer, ou de les frisier dans l’huile comme pommes-frites, sous l‘œil avide des corneilles mantelées. Les barreaux sembloient solides, les murs estoient épais et on trainait désormais un Guy Bouyave gravement blessé. Hélas, si tous restaient actifs et volontaires, on ne pouvait ni fuir, ni résister. Enfermés dans l’insécurité de ce château austère, la lumière de Kramouille ne brillait pas pour eux. Chevalier Percevalve aux seins grêles tournait en rond en maugréant, faisant fuir quelque rat par sa ronde énervée.

 

– Ces pourceaux Zgomatix ne sont point agités par les sentiments nobles, ils se délectent des violences physiques et morales et sont prompts à agiter menaces et force. Je ne saurais supporter bien longtemps l’infâme commerce de ces brutaux. On peut fort bien douter que Vazy Métoian paiera nos vies sans marchander, qu’aurions-nous d’ailleurs à gagner de lui être vendus, puisque le tyran de Mouyse nous tuera finalement lui aussi ? Quand je pense que ce sale chef nomade au gros tarin est là-haut au-dessus de nos tête, à manger poires sucrées sur un plat d’or en lutinant avec son pif hideux sa vingt huitième épouse, probablement quelque gaupe de ce bled vêtue de sa nuisette en soie brodée d‘argent !

 

– Hélas, fit Jeanne Mireille, en délaissant sa triste veille auprès de son mourant, il faut croire que nous finirons tous trépassés en moulin, ou brûlés vifs en cage de fer ! Notre bon moine Gauviens va décéder, si l’on ne me donne pas quelques pommades pour le guérir. Révérend père Robin, n’auriez-vous point d’utile combine pour nous sortir en liberté ?

 

– J’ai l’Œil de Dinde, certes, mais je ne sais comment l’utiliser. Il n’a pas, entre mes mains, plus d’utilité à nous secourir que le son d’un pipeau soufflé par un berger.

 

– Donnez-donc que j’essaye, lança Braillard en délaissant les cajoles prodiguées par Yvan, qu’avons nous donc à perdre ? On m’appelle le chevalier sans beurre et qui se rapproche, car pour ma part, je n‘ai point les chairs d‘un pauvre mouton gras que l‘on offre en pâture au dragon.

 

Il s’empara du sceptre magique que lui tendit Robin qui boit, en le brandissant vers la porte tout en essayant de se rappeler l’ancienne formule.

 

Par la vertu des eaux mortes et des eaux vives
Honorable bijou dont les pierres luisent
Comme gouttes de sang devant nos faces,
Toi qui transformes le feu en glace
Qui domptes les licornes à la corne bandante
Sceptre qui charme et ne s’en vante
Emporte mon enchantement pour éviter la mort atroce
Fais naviguer ce pieux sortilège, O roi des océans véloce
Transporte vite ma prière vers le père des vents
Qu’il tourbillonne et s’envole hardiment
Tourne et roule avec force vaillante
Au bout de cette baguette radieuse et brillante
Débarre donc cette porte grinçante, bordel à queue !

 Les pierreries du sceptre magique passèrent sur l’instant du rose au vert, du violet à l’indigo, comme si l’étincelant bijou de sorcellerie voulait donner réponse au désir de son manipulateur. Les moines et Jeanne-Mireille furent éblouis par sa beauté, mais sous le coup d‘un étrange charmement, leurs visages tiraillés et crispés se déformèrent pour leur donner à tous un sourire de poisson. Accessoirement, les Poudkorannes et même le Poudkoran occupées sous leur monture de bronze tombèrent immédiatement enceintes, aussi gonflées que des melons ronds. Sur la place enfin vide, le grand cheval stoïque à la longueur de queue vraiment extraordinaire fut finalement abandonné à sa solitude. Mais bien que vibrant comme le son du tambourin, la porte d’acier de la prison refusa de s’ouvrir. En revanche, toutes les cloches du temple de Kramouille en grande alarme sonnèrent à la volée et tous les malheureux pendus dans les arbres en dehors de la ville ruinée se mirent subitement à rire aux éclats. Pourtant, Braillard avait foiré dans sa mission en se prenant les pieds dans ce drôle de tapis sorcier, car le bâton refusait l’ordre que son maître lui avait commandé. Puisque, après-tout, le bon usage de cet outil plein d’aimables qualités demandait presque toute une vie d’études laborieuses et de recherches savantes.

 

– La défaite est cuisante, fit Jeanne Mireille, nous aurons finalement la tête tranchée, aussi vrai que le cheval de fer de cette statue n‘est ni fourbu ni blanc d‘écume, en dépit des efforts déployés. Mon cœur de femme en tremble, car l’on raconte que l’odieux roi de Mouyse si gourmand de pouvoir aurait autrefois écarté sa propre mère avant de la spolier.

 

Sauf que malgré les apparences l’affaire n’était pas vaine, car la magie du sceptre avait grandement hâté les pas de messire Gaultier Quilamolle, comte de Septizémie, sénéchal de Fion et général en chef de l’armée de terre, lequel venait justement d‘arriver aux frontières du royaume de Mouyse pour l‘attaquer. Sans nouvelle de la flotte dirigée par le seigneur Gaëtan Maldemer de Posegalettabord, privé par le fait des ordres du sieur capitaine-chevalier Franquette de Labonne, général en chef des troupes de Fion et nouveau vizir du royaume d‘Amanda, le commandant de l‘armée de terre en costume chatoyant venait de donner l‘ordre à son infanterie de se faire un peu la main en attaquant Poudkor. Car bien que modeste cité occupée par les tribus Zgomatix, elle devenait par sa situation aux bornes de la Mouyse le fer de lance pointu de l‘Ovoïde. Il n’était cependant pas normal que les bateaux de la reine ne soient point déjà au rendez-vous, mais les patrouilles dépêchées sur les berges ne voyaient rien venir et l’on n’avait intercepté aucune poulette messagère. Les absences anormales de l’amiral et du vizir gardaient pour l’instant leur profond mystère. Gaultier pensait que peut-être, les vaisseaux de son camp avaient rencontré ceux de la flotte de Mouyse et qu’après avoir engagé le combat sur les eaux, cette dernière était parvenue à mettre la main sur eux. Alors, au cri de guerre « Majoye du Fion ! », les vassaux Vladimir Poustapine et Richard Beurre de Fion assemblèrent leurs troupes aguerries de fantassins et chevaliers, pour avoir le périlleux honneur d’assaillir les murailles de la ville les premiers. L’un sur la porte du nord, l’autre sur un pont plus au sud. Messire Gaultier, quand à lui, filait avec le gros de l’armée en plein centre. En rase campagne, au milieu des terres que l’on ne cultivait plus, les villages les plus proches étaient déjà détruits de fond en comble, car les bandes Zgomatix chargées de les surveiller n’étaient pas en mesure de résister à l’assaut frénétique de cette armée furieuse, où les accidents du travail se montraient forcément très nombreux. Les barbares présents reculèrent en désordre, heurtés de mille coups qui leur faisaient grandes ouvertures sur leur personne, mais ils parvinrent tout de même à rejoindre la ville pour aller la défendre, avant qu‘on n‘en barre les huis. Là, les Zgomatix en siège obligeaient les pauvres enfants encore en vie à monter aux créneaux pour faire le guet et sonner de la trompe sous l’oriflamme de Mouyse. Au pied des remparts assaillis par de violentes charges, une horrible mêlée de combattants dansait en grand nombre au milieu des prés en voisinage des douves. Dans un hameau brûlé par les flammes cauchemardesques, chez un propriétaire proprement empalé par les piquiers et qui élevait de son vivant des poulets coursiers, six archers de Poustapine trouvèrent un soldat ennemi caché dans le jardin, sous l’abri des rosiers greffés. Ce barbare éclopé tentait obstinément de cacher sous sa tunique ensanglantée par méchante fendace une lettre que venait de transporter un chapon messager à l’intention d’Olbo Zgeg. Il s’agissait de la réponse du roi de Mouyse sur la demande de rançon formulée par le chef des nomades :

 

 A mon cousin Olbo Zgeg au long tarbouif, général en chef des Zgomatix du pays de la Godée.

 

Ayant su que vous aviez acheminé jusqu’à Poudkor, en sujets de la prison de son castel, mes évadés les moines de la Commanderie d’Aufesse, seigneurie de l'Ordure des Hospitalisés de Sainte Kramouille sise à Kiess, je vous prie de ne point passer outre à me les rendre sans paiement. Vous pouvez vous assurez qu’ayant sujet de me louer pour votre conduite dans la prise rapide de Poudkor et la mort de son roi Foutre 1er d’Anjou, héritier de sa couronne, j’en aurais autant de me plaindre sur le contentement illicite et parfaitement abusif que vous osez désirer de moi. En témoignage de votre bon naturel, je vous engage de vous assurer pour la satisfaction que j’aurai de revoir devant moi, sans contrepartie ni sorte de chicane ou marchandage, ceux qui m’ont échappé. Sinon vous n’aurez que peu d’heures pour vous préparer à la mort, en raison des caprices de courtisane que vous osez nous faire. Je vous tiens en rappel que j’exige à statuer moi-même sur le sort de ces accusés qui s‘affirment être pénitents blancs et moines armés de nobles figures. Je vous prie donc de ne point passer outre à me les renvoyer de suite, auquel cas je serai toujours aise de vous donner mon affection selon mes moyens, puisque que vous recevrez de ma personne le fervent témoignage en gratuité de celui qui prie chaque dimanche en son temple Notre Sainte Dame de Kramouille qu’elle vous ait, mon cher et toujours bon allié au gros tarin, en sa très bonne et pieuse garde. 

 

Ovoïde Vazy Métoian LXIX, empaleur de Kiess et roi de Mouyse.

 

 Alors qu’on guerroyait de par et d’autre en s’offrant de violentes ferues au milieu des essartines et des restoubles qui bordaient les faubourgs de la cité, Vladimir Poustapine porta la missive aux yeux de Quilamolle, en se frayant passage dans les rues dévastées, où suintaient pisse et mort par les corps écharpés.

 

– Foutrekramouille, s’exclama messire Gaultier, il y aurait donc des moines de notre clan que cet Olbo Zgeg de sale gueule et petit esprit retiendrait prisonniers ! Messieurs, portons donc plus que jamais nos milices sur le château de cette ville desroyautée, puisque le vrai devoir nous ordonne d’aller les libérer.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Message édité par talbazar le 02-07-2017 à 06:22:10
n°50291929
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 08-07-2017 à 23:23:29  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Coup de chance dans l'hyperbole. Extrait numéro 47.

 

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Instantanément, pourtant, le front d’Isa se plisse à la vue de l’Interceptor. Ses yeux se glacent et se vident d’émotion, toute sa physionomie opère un changement radical qui ne laisse plus deviner qu’une seule et froide détermination. Elle fait immédiatement stopper les pitreries de son Kitch pour le rapprocher du vaisseau de son amant.

 

– T’as vu ? fait-elle à Alan, en lui communiquant sa surprise par radio.

 

– J’ai vu.

 

Selon la procédure interne de la WWW en vigueur en cas d’attaque pirate, le brigadier général Vince London s’attribue désormais le contrôle exclusif du Suck my pony et le capitaine Sin Gonnery, ainsi que son second pilote Sidrine Kiberline, lui cèdent leurs prérogatives. Les Águilas Negras deviennent donc les maîtres véritables du transbordeur, auxquels tous les hommes d’équipage se doivent maintenant d’obéir sans discuter. Le cargo stagne cependant inerte au milieu du vide, puisque les ordres donnés par Vince ne concernent en cet instant que le seul et minuscule Interceptor, lequel manœuvre habilement pour se placer sous la coque du Bad Seed. A l’intérieur de ce dernier, Alan Drelon en tête, c’est le branle-bas de combat pour s’apprêter à les accueillir comme il se doit, ou plus précisément à sortir dans l’espace pour balayer cette poignée d’imbéciles. Mais la vedette rapide des gardes se maintient aux environs de la bague semi-circulaire de coursive, où se loge également la bande magnétique de répulsion gravitationnelle. Ce dispositif maintient le Kronenburg cruiser stationnaire, en lui gardant sa position dans l‘espace sans l‘appui d’une rétrofusée. Un peu plus haut, sur le flanc de l’anneau, un renflement cylindrique externe protégé par une plaque de blindage cache un sensible générateur d’impulsions radiales. Les pirates vêtus de leurs scaphandres s’attendent évidemment à une sortie des mercenaires pour tenter de s’introduire dans le corridor et saboter le vaisseau, mais ce n’est pas ce qui se produit. Alors que les hommes du House of shame s’apprêtent à jaillir eux aussi pour engager un duel cosmique et les en empêcher, leur 33 Repeater et leur Lone Star Space Ranger 100 Shot Cap Repeater aux mains, l’Interceptor prouve qu’il n’a jamais été totalement désarmé, puisqu’il possède toujours son Ray Gun Robo Hunter MIB Cosplay LARP, un type de canon laser équipant également les Panzigs militaires. Bien que très modifié et de moindre puissance que sur ces derniers, le canon de la vedette accuse néanmoins une capacité de feu phénoménale. Un jet bleu fulgurant, unique et judicieusement placé, vient le prouver instantanément en frappant la structure en demi-cercle du Bad Seed. Le rayon laser traverse la plaque en plastacier et provoque la fusion en série des freins à balles magnets. Un coup de ce genre, ce n’est pas simplement se prendre un bon coup de pied dans les couilles, c’est se faire proprement déchirer l’aorte. Un coup unique et déloyal mais absolument génial de la part du brigadier général Vince London. Instantanément, le gros vaisseau pirate déstabilisé part en dérive. Générant au passage de fulgurants et brefs éclairs électriques qui lient les deux vaisseaux en cordons de lumière malfaisants, il heurte d’ailleurs rudement l’immense flanc du Suck my pony, sur lequel il rebondit violemment sans occasionner de dommage important à l’un comme à l’autre. Après son coup de maître, l’Interceptor dégage rapidement, s’éloigne, puis revient à la charge pour s’en prendre cette fois au navire d’Isa.

 

– Alan, Alan, crie justement celle-ci à son amant, cette petite merde a toujours son canon !

 

– J’en sais quelque chose, chérie, on est salement touché. Faut que je décroche, attention à toi. Une poussée des réacteurs zionniques éloigne en effet rapidement le Bad Seed du théâtre du combat. Ce faisant, il se rapproche sans trop le vouloir du champ d’astéroïdes, en se donnant un mal de chien pour corriger sa trajectoire.

 

Le kitch d’Isa Djani est conçu pour pénétrer à grande vitesse n’importe quelle atmosphère planétaire, puisque c’est avant tout un engin de liaison. S’il y a un endroit de sa coque qui ne craint pas trop les coups de laser, c’est son ventre, dont le blindage antithermique le protège comme une armure improvisée. La jeune capitaine donne donc des ordres pour cabrer son astronef et s’efforce de le présenter ainsi face à l’ennemi. Il est évident, pour elle comme pour ses forbans, que l’alléchant butin du cargo ne représente plus la priorité, mais qu’il faut en urgence se protéger du dangereux importun qui les menace à distance. Chaque coup tiré épuise complètement les batteries à sous-zithium du canon qui doivent se recharger. Bien qu‘il soit bref, il existe donc un temps de latence plus ou moins important entre les salves. C’est cet instant de répit que vient de mettre à profit le navire pirate pour bomber le torse devant le minuscule Interceptor. La mouche à merde des Águilas Negras est à peine visible sur les écrans du House of shame, elle est pourtant capable de provoquer des dégâts considérables sur celui-ci. Visage fermé, Isa se tient droite sur son siège de commandement en platiskaï et le bout de ses seins se dressent sous le coup d’une excitation inquiète. Alan est là aussi virtuellement, à ses côtés, mais les traits de son visage peints par l’holocast tremblant ne révèlent qu’une simple concentration silencieuse. A pleine puissance de ses turbogens enclenchés, la petite vedette des gardes les frôlent sans tirer, obligeant Isa à manoeuver rapidement en tacticienne rusée ; elle donne des ordres à ses pilotes pour faire pivoter le House of shame sur son axe de giration et éviter qu’il présente son dos, puis elle le fait basculer à nouveau en levant la proue au maximum. Derrière elle, le transbordeur immobile et sa précieuse cargaison d’hytryanide la nargue plus que jamais, massif spectateur d‘une fausse neutralité.

 

– Isa, je t’en supplie, va mettre un scaphandre, maintenant.

 

– Oui, oui, Alan, je crois que j’ai un truc à faire auparavant. Mes gars sont très énervés, tu sais. Ce canon, là, ce n’est pas normal, hein !

 

– Non, c’est nouveau, la WWW vient de changer les règles sans prévenir, on dirait. De notre côté, on va avoir du mal à réparer, sans compter qu’ici, on nage au milieu de cailloux plutôt gros !

 

Quelques débris épars moins naturels issus de la collision entre le Bad Seed et le chaland viennent à cet instant heurter brusquement le vaisseau d’Isa, sans générer de dégâts fâcheux. A ce moment là, la pirate pourrait fuir et rejoindre son amant, sans doute, d’une bonne poussée de ses réacteurs, mais ce n’est pas dans sa nature, plutôt revancharde et belliqueuse. Nez relevé, le House of shame est a présent positionné entre l’enclume du cargo et le marteau de l’Interceptor. Pour ce dernier, l’effet de surprise ne joue plus, les tireurs n’auront pas la chance de toucher le Kitch sur un point névralgique, il déclenche tout de même son feu unique qui se disperse en formidables rayons aveuglants lorsqu’il frappe le ventre métallique de sa proie, sans le traverser. En dépit des vibrations énormes qui secouent sa coque, Isa ordonne de prendre brusquement de la hauteur en effectuant une courte trajectoire parabolique, puis elle fait basculer promptement son appareil en se laissant chuter, cette manœuvre peu orthodoxe met un court instant en échec le système de gravité artificielle à bord, puis il reprend aussitôt du service en envoyant valdinguer quelques pirates, dont plusieurs se blessent gravement en chutant. Cependant, le mouvement de fronde du House of shame renverse les rôles, alors qu’il cogne l’interceptor dans la foulée, sans lui laisser ni l’occasion ni le temps de réagir. Le choc est puissant, sans conséquence réelle sur le navire pirate, mais la vedette des Águilas absorbe toute l‘intensité du violent tamponnement en raison de sa taille ridicule, elle part percuter la baie de chargement toute proche sous l’effet de la poussée, où elle s’y écrase avant d’exploser en une myriade de fragments qui s‘envolent à travers l‘espace. Le reste semble trop beau pour être vrai, puisque la coque malmenée et ventrue du transbordeur est à présent largement ouverte sur le vide. Un bon nombre de stipendiés en scaphandre, armés et agités, y sont même clairement visibles, en train de courir dans tous les sens sur les rails de guidage du hangar, prenant position entre les modules roulants. Leur système d’ouverture gravement altéré, il est probable que les doubles portes de la soute de fret ne peuvent être refermées. La dépressurisation inattendue achève d'ailleurs d’éjecter dans l’espace de nouveaux objets plus ou moins volumineux, y compris quelques corps humains des commandos surpris. Ceux que l’on aperçoit sont équipés pour le grand vide et arrivés après l’accident, ils ont eut le temps de prendre la nouvelle donne en compte.

 

– Chéri, fait Isa à son ami lointain, je viens d’ouvrir le coffre au trésor !

 

Aucune réponse d’Alan. Se sachant désormais vulnérable avec un dock aussi généreusement offert à la rapacité des pirates, le Suck my pony cherche tout à coup son salut dans l’esquive. Au poste de commandement de ce dernier, le brigadier général Vince London sait que la fuite n’empêchera pas l’abordage du cargo sur lequel il veille. Il sait que la jeune femme qui commande l’autre vaisseau est une quasi légende dans le monde glauque de la piraterie interstellaire et que seule la mort la ferait renoncer à son projet. Lui vient de perdre d’un coup les dix camarades de l‘Interceptor, plus quelques autres propulsés dans le vide par l’ouverture impromptue de la soute. Une hémorragie dans ses rangs qui vient sans doute renforcer le sens de son engagement au sein des Águilas Negras. Le mercenaire, pour qui le port de l’uniforme même au sein d’une compagnie privée sera toujours un honneur, sait qu’il lui faut à tout prix conserver l’initiative de l’engagement pour protéger ses hommes et sauver la cargaison. Après un rapide briefing avec le capitaine Sin Gonnery et le second pilote Sidrine Kiberline, le chef de la milice ordonne de prendre un cap qui doit propulser le lourd chaland bien en-dessous du dangereux champ d’astéroïdes, tout en le rapprochant de cette planète éloignée à l’étonnante luminosité verte, la fameuse 8495SK-Rolling Stones aux triples soleils. Le House of Shame est potentiellement plus rapide, inutile de chercher à le semer en fuyant à nouveau aux confins de l’univers, mais cet étrange monde en approche permet à Vince d’obéir à l’une des règles combattantes de la compagnie pour laquelle il officie, qui commande de toujours approcher un vaisseau soudainement abordé le plus près possible d’une planète viable, s‘il s‘en trouve une. Cette planète énigmatique à peine visitée par une ancienne mission ne semble pourtant intégrée à aucune défédération, mais peu importe, il n’en existe pas d’autre dans le coin. Les miliciens connaissent leur chef et lui font confiance, mais tous savent qu’il ne pourra éviter de faire bientôt résonner le fracas des hommes dans l’espace vide de la soute béante, en brûlant les corps sur son tarmac, dont les lumières éblouissantes sont à présent éteintes ou très atténuées. Le positionnement est enfin prêt, les Águilas n’attendent plus que les ordres de tir. Les risques engagés sur ce quai gigantesque seront naturellement les plus élevés, d’autant plus que le poids énorme de la caisse contenant l’hytryanide ne saurait être déplacée rapidement. Et pour la stocker où, d’ailleurs ?

 

Pour l’instant, le Kitch obstiné des pirates navigue bord à bord avec sa proie, mais d’un instant à l’autre, une envolée de pirates déterminés va probablement surgir dans l’espace en une seule vague pour accoster. Avant l’assaut fatal du chaland de transport, Isa tente de joindre Alan désespérément, mais elle ne reçoit des ondes qu’un infâme gargouillis, même l’holocast du pirate s’échappe dans le jeu vaporeux d’un rayonnement flou illisible. Au moment de lâcher ses forbans dans les ténèbres, c’est une Isa Djani inquiète pour son amant qui les retient juste à temps. Une communication en toute urgence des mecatechs et des astroragistes oeuvrant sur le complexe générateur principal à bizions lui signalent un dommage d’impact sur cette zone. La buse de conduite n° 2 du cyclotron est en passe de subir d’un instant à l’autre une rupture d’éclatement, pouvant générer une avarie gravissime du House of Shame. Conséquence du tir de l’Interceptor ? résultat du choc engendré par l’impact du kitch avec celui-ci ? suite fâcheuse du bombardement avec les débris qui tournoient en grand nombre ? Peu importe, le navire pirate n’est sans doute plus en mesure de tenir l’espace correctement. Au pire, il risque même l’explosion imminente. Depuis longtemps, les pirates de ce vaisseau ont confié leur destinée à leur jeune capitaine, mais celle-ci sait à présent qu’elle n’a plus le choix, elle doit absolument se rendre maître de ce transbordeur, non plus pour simplement le dépouiller de son hytryanide, mais sans doute pour assurer leur propre survie. On ouvre les écoutilles et puis, hurrah ! Hurrah ! les forbans s’échappent un à un, flottant en essaim dans l’espace et mus par leurs dorsaux, mais contrairement à son habitude, Isa Djani n’est pas à leur tête. Elle est restée encore un peu à bord, car en ce moment crucial de l’assaut qu’elle est en train de mener, elle se désespère plus que jamais de ne pouvoir joindre Alan.

 

La belle fille au physique avantageux sait que leur amour a réuni deux personnalités hors normes, qui sont jusqu’à présent parvenues à vaincre tous les nombreux obstacles présentés devant eux. Depuis leur première rencontre, elle pense avec une bienheureuse certitude avoir trouvé dans le chef des pirates sa propre moitié. En voguant à son bras au milieu des étoiles pour vivre leur épopée commune, d’une dureté absolument violente et non voilée, Isa Djani s’avoue, à chaque fois qu’elle émerge du sommeil, avoir décroché avec lui une fameuse timballe romantique. Ils ratissent ensemble les galaxies depuis quelques années déjà, mais malgré-tout, cet homme beaucoup plus vieux qu’elle ne cesse toujours pas de l’intriguer. Les plaisirs de la chair qu’il lui donne la rendent brillante et lumineuse, il sait répondre avec brio à ses pulsions les plus inavouées. Tous deux, ils incarnent des chasseurs impitoyables, pourtant leur passion réciproque effaçe en eux toute trace de leurs crimes aussitôt qu‘ils se voient. Isa fait mentir l’adage qui veut qu’en dépit d’une autorisation parfaitement officielle de pornifier, ce qu’ils ne possèdent bien entendu ni l’un, ni l’autre, l’amour peut parfois être aussi éphémère que du sable qui coule entre les doigts. Alan est un animal beau et sauvage, un bandit intelligent contre le ventre musclé duquel elle adore toujours se lover, béate et pourtant parfois anxieuse de le perdre à jamais. Chaque jour qui passe elle découvre une nouvelle raison de l’aimer davantage. C’est pourquoi, isolée dans son cockpit, elle crie avec dépit dans son implant pour vaincre le silence, elle holocaste sans fin pour avoir l’agrément de le contempler à distance en face à face, elle inonde son micro d’appels vibrants, frappe rageusement ses compas au risque de s’y briser les doigts, mais Alan Drelon ne donne toujours pas de ses nouvelles. Inutile de perdre encore du temps, Isa achève de visser son casque sur sa tête, puisque l’heure est venue pour elle de partir au combat.

 

Alors que les premiers pillards s’efforcent de prendre pied sur le palier tournant rotatif, marqué au sol par sa voyante et criarde signalétique rouge, les premiers tirs des Águilas retranchés dans le hangar fondent les visières des assaillants, brûlent les scaphandres et les peaux, criblent les chairs en lambeaux. Les salves envoyées en riposte par les 33 Repeater font de même sur les mercenaires les plus exposés. La baie de chargement est à présent le théâtre d’un effroyable combat. Un chaotique ballet de rayons mortels balaie le pont du dock grand ouvert sur la nuit noire, masquée en partie par l’immense silhouette du House of shame, que son beau commandant s’apprête enfin à quitter pour rejoindre la lutte. Elle n’en a pas le temps, un formidable ouragan de feu secoue son bâtiment terrassé, une désastreuse déflagration qui le propulse malgré-lui loin du cargo, sous les yeux horrifiés et stupéfaits des pirates en train de lutter dans le Suck my pony. Le kitch n’a pas complèment explosé, seul le cyclotron vient de se désintégrer, crevant la coque d’une inquiétante béance, mais en s’éloignant à toute allure, le navire d’Isa n’est plus qu’une épave flottante dont un gouffre tragique a remplacé les cales et qui prive les pirates de leur chef, en les laissant à la merci totale des gardes de Vince London. Les rayons ajustés des Bliss Disruptor-Deslon Atomizer Pistol MK 7 et des Remco ST Phaser percent les corps, paralysent ou arrachent atrocement les bras et les jambes : si, en parfaite et usuelle terreur du transport marchand, les pirates tuent avec une certaine habitude, les Águilas Negras de la compagnie WWW semblent bien décidés dans ce combat-ci à venger leurs frères d’arme, avec une férocité identique. Et en usant à présent d’une force nettement supérieure, puisque les forbans voient tout à coup se déployer devant eux une unité de mercenaire équipée de quatre Wee Gee Ray Gun Gun, des laserguns portatifs si puissants qu’il peuvent percer sans problème de leur tir le blindage d’un Panzig. Les pirates engagés comprennent alors enfin que c’est sans doute le rayon de l’un de ces lourds engins, tiré depuis la baie, qui vient de se montrer fatal au House of shame. Visiblement, pour faire face à la menace des détrousseurs spatiaux, contre qui elle se défendait jusqu’à présent en usant d’une mollesse relative, comme les autres armateurs-administrants, la prétentieuse Wilfrid/Wilbur/William Corporation ne respecte plus aucune des règles du transbordement habituellement en vigueur ; mais il semble bien qu’elle soit désormais décidée à mener contre les flibustiers des étoiles une véritable guerre.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Message édité par talbazar le 09-07-2017 à 03:58:48
n°50355301
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 16-07-2017 à 01:08:57  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La jet larguée. Extrait numéro 21.
 

 

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Shirley roucoulait tranquillement aux côtés de Steward en face des eaux scintillantes du lagon aux couleurs franches et envoûtantes, pour essayer d’échapper aux pensées néfastes. Elle tâchait de sauvegarder ce couple par le biais des souvenirs, en faisant finalement preuve d’un culot déconcertant après avoir si vertement éconduit son mec. Les bouts d’une longue écharpe rose encerclant ses cheveux blonds balayaient son dos nu et l’hôtesse plongeait dans leur passé commun, non pas pour faire souffrir inutilement son ami, mais pour faire taire ses propres doutes et ses angoisses, en se contentant de vivre avec lui le tout petit bonheur d’un instant complice. C’était une soirée tranquille où Shirley dévidait le dérisoire de l’intime susceptible d’occulter la jungle proche jonchée de débris, comme si le rappel des jours heureux pouvait masquer l’ampleur du désastre et lui offrir une puissante lueur d’espoir. Mais, alors que la langue de Steward glissait avec confiance au fond de sa gorge, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’en réalité, elle se contentait juste de flirter et que chaque baiser ne constituait en réalité qu‘un simple point d‘allègement au malheur. Elle se montrait bien entendu charmante avec lui, mais la passion amoureuse n’était plus, la flamme véritablement éteinte, alors qu’au pied de la montagne luxuriante de ce décor grandiose à la richesse florale exubérante, son amour pour Steward n’était plus qu’un mythe envolé. Ils vivaient à présent les choses différemment car si lui la mangeait toujours naïvement à pleines dents, la jeune femme avait bel et bien au fond de son cœur chassé le pauvre homme de son Eden personnel. Les fruits tropicaux et le poisson ne manquaient pas dans cette île au printemps éternel glorifié d’orchidées, mais pour elle et d’ailleurs la plupart des survivants, le pourpre du soleil levant au-dessus de la mer, le triomphe enflammé du couchant ne faisaient pas forcément résonner en eux la bienheureuse douceur du monde. Le splendide corps chaloupé de Shirley avait beau s’enchevêtrer chaque soir sur la plage à celui de son amant, le ciel au-dessus de ses yeux enfiévrés de plaisir se parait bien d’un carmin resplendissant lorsque le soleil tombait dans la mer ; mais pour elle, alors qu’elle revoyait sans cesse les images des cadavres gisant dans les restes de l’avion, les cieux étaient toujours rouges de sang. Steward jouissait et s’arrêtait enfin, épuisé, en profitant près d’elle des derniers instants de la journée, il continuait de vouloir l’épouser, son rêve d’union résistait à tout. Cette soirée exhalait un parfum de citron alourdi d’effluves indéfinissables, Steward s’épousseta et libéra une caisse sans façon, Shirley avait trouvé le sable un peu dur, ils se levèrent tous deux pour rejoindre leur case, au gré d’une lente promenade inspirée. En marchant tranquillement côte à côte sur la grève mouillée, ils savourèrent la fraîcheur de la brise apportée par le flux de l’océan.

 

– Tu te rappelles de notre première rencontre, Steward, quand notre avion avait été frappé par le coup de foudre à 10 700 mètres ? En tout cas, j’avais été prise par autre chose que l’orage au cours de ce vol, touchée par toi bien avant de toucher le sol !

 

– Si je m’en souviens, tu rigoles ! Surtout qu’un des passagers de ce gros porteur nous avait repéré à la sortie des gogues et qu‘il s‘était bien marré, parce que ta jupe était restée coincée haut dans la ceinture de ton collant. En revanche, je ne me rappelle plus trop de quelle ligne il s‘agissait, en vérité.

 

– Paris/Orlando, pas franchement un chemin de traverse, mon vieux. On était ensuite resté au lit trois jours à baiser en folie dans un motel, sans rien manger d’autre que les pizzas qu’on se faisait livrer.

 

– Tu rayonnais tellement sur tes hauts talons.

 

– Et toi, tu avais de la classe et tellement d’humour !

 

– C’est vrai, on a toujours formé un duo épatant, toi et moi.

 

Le soir devenait peu à peu obscur, Shirley se sentait plonger dans un gouffre et sa voix se cassait, puisque à la vue des ombres formées par le campement infesté de moustiques, elle reprenait en pleine figure le cours de son histoire de naufragée. Les quelques heures qu’elle venait de combler en compagnie de Steward se diluaient instantanément en un simple fantasme délétère. Elle lui déclara vouloir dormir seule cette nuit là, il ne rechigna pas devant ce besoin d‘indépendance et lui délivra juste une dernière et bonne pelle d’avant coucher. Peu pressé quand à lui de s‘endormir, il alla lui-même errer un peu autour des cases pavillonnaires qui s‘étaient grandement multipliées depuis leur installation sur la plage, mélangeant habilement pour leur construction le bambou et les matériaux de récupération. Une excavation creusée au pied de la montagne formait un petit lac qui permettait de se ravitailler en eau, mais il n’était nul besoin de s’engager profondément dans la jungle pour ce faire. Des conduites toujours en état apportaient en continu le liquide vital jusqu’aux baraquements militaires ruinés, ce qui permettait à quelques équipes armées de bidons de se relayer pour aller chaque jour puiser de quoi satisfaire aux besoins des survivants. Cette nécessaire randonnée prouvait également que le courage et le sens de l’effort n’avaient probablement guère augmenté chez certains spécimens de l’espèce humaine, en dépit d’une constitution pourtant solide et d’un brassage génétique d’environ 300 000 ans. Par ruse et savantes éclipses, le richissime Michel Tatol n’avait par exemple jamais exécuté sa part de corvée, alors qu‘il prenait effrontément de longues douches toute la journée. Indéniablement, une certaine fatigue pesait sur le moral de tous, même si la météo se montrait excellente et la nourriture suffisante. L’éloignement extrême des survivants avec leurs proches rongeait chacun d’une souffrance insidieuse, au point que beaucoup en perdaient complètement le sommeil. De plus, l’obligation de vivre dans cette communauté forcée demandait à certains de vivre un véritable défi. L’autorité du commandant Steven Eight subissait de ce fait une énorme pression. On se savait piégé entre ciel et mer, mais pour un nombre non négligeable des naufragés, comme par exemple l’actrice Inès Deloncle, l’irritable Eloi de Pouillet, le présentateur TV Woody Woudspeaker ou le chorégraphe Georges Pinson, il leur devenait de plus en plus difficile de s’adapter aux autres. D’autres en revanche faisaient preuve d’une belle solidarité. Le général d’infanterie Karl Ashnigof avait par exemple pris sous son aile le suicidaire patron des slips Rushplug, Louis de Bourvil, lequel dormait dans la case du militaire et semblait se porter depuis beaucoup mieux. L’hôtesse de deuxième classe Summer Undergodmitch couchait avec tout le monde, l’hôtesse de première classe Wanda Vasline couchait avec personne et une amitié sincère, sans que l’on puisse encore parler d’amour, liait à présent l’hôtesse de deuxième classe Kim Kosanshian avec le chercheur Pierre Simon Langevin. Le mannequin Cindy Laurel et la star du rock Carl Wash dormaient chez l’un ou chez l’autre. Dans le village de fortune, on apprenait à se connaître ou à s’éviter, mais tous avaient à présent la conviction d’avoir été abandonnés sur cette île de malheur. Il leur fallait composer avec un nouvel ordre du monde en subissant une aventure commune, dans une nature certes belle et sauvage, mais impropre cependant à effacer la vie simple et sans histoire que chacun vivait auparavant. Parce qu’au fond, ce que tous espéraient au plus profond d’eux-mêmes était l’heure ou s’annoncerait enfin la délivrance et si l’on se donnait une surface en partant en équipe dans la forêt pour aller déterrer un peu de manioc, les jours s’écoulaient dans une attente aussi fébrile que secrète. Toutefois, en dépit de leur promesse aussi hypothétique qu’irrésistible, le grand ciel et la mer restaient vides et après quatre mois passés à s’organiser sur la plage, le monde semblait bel et bien les avoir oubliés. Steward chantait mal, en s’asseyant tout seul près du grand feu de camp qui brûlait en permanence au centre des cabanes et qu‘il alimenta au passage, il essaya pourtant, en sourdine, pour ne réveiller personne. Dans ce grand théâtre isolé, il trouvait tout à coup les autres un peu grotesques, bien qu’il soit en réalité très à l’aise avec tous. La tentative de séduction ouvertement déployée à son encontre par le mannequin Jenifer Hardy le faisait franchement marrer. En tout cas, l’émoi amoureux qu’il avait ressenti devant l’heureux revirement de Shirley venait au moins lui confirmer qu’avec elle, c’était du sérieux. Perçant la nuit aux mille constellations, le bébé de Brigitte Rural se mit soudainement à vagir. Et puis, autre chose parvint également aux oreilles du jeune homme occupé à gamberger sur sa propre histoire, comme un bruit étouffé de succion. Steward renifla, la fumée du foyer irritait ses yeux qui se mirent à couler. Quelque chose qu‘il ne voyait pas, derrière lui, raclait lentement le sable pour s’avancer vers lui.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Message édité par talbazar le 16-07-2017 à 08:41:27
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 17-07-2017 à 22:08:24  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Noeud coulant pour Martin Smith. Extrait numéro 40.

 

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Bien avant que les girls du Tripoli se fassent descendre, Gros Bill était encore à bord du Play boy of the sea, mais plus pour longtemps, puisque qu’il était convenu qu’il quitte le navire pour aller accomplir sa sinistre besogne en compagnie de Sugar Daddy, on connaît la suite. Au moment venu, le Bill en question n’était d’ailleurs pas très content de devoir décaniller du rafiot sans avoir proprement paluché Vaya dans le dos du boss. Un hélicoptère avait fait la navette en pleine mer pour hélitreuiller tour à tour le gros, puis Daddy, avant de les coller sur un yacht imposant qui croisait non loin, avec un pavillon de chez nous. A partir de là, les deux gangsters avaient rejoint le continent pour se lancer immédiatement dans leur randonnée sanglante, afin d’éliminer chez elles Holy Ghost, Câline Grosby et Gypsy Sorrow. Ces poulettes menaçaient de révéler l’entourloupe de leur patronne Blanche Pearl, la vioque protégée du prof Van Degaffe qui se collait par intermittence dans le jeune et magnifique corps de Vaya Condios. Les filles avaient répondu en cœur qu’elles n’étaient pas des putes. Bien entendu, elles n’iraient jamais à Honolulu pour y rejoindre toutes les entraineuses de la boîte, comme l’avait ordonné Blanche en leur vantant le voyage. Elles faisait donc chanter leur patronne à bons coups de biftons et puis Degaffe avait estimé le risque des éventuelles révélations publiques de ces garces beaucoup trop grand pour la nécessaire discrétion de ses expériences. La volonté d’éliminer les bavardes n’avait pas trainé. Chargé de la menaçante besogne, les tueurs s’étaient partagés le boulot avec le même acharnement. Bill avait charcuté Câline et Holy, Suggar la petite Gypsy, en affirmant au passage à son collègue, avant d’y aller, que c‘était plus facile avec les filles. Et puis un couple de flics était venu foutre la merde dans la combine. Alors que Gros Bill restait bien planqué un temps en Italie après ses macabres exploits, il s’inquiéta de rester sans nouvelles de son complice. Des indiscrétions du milieu, issues de la police elle-même, lui révélèrent que Suggar Daddy, tombé d’un toit et soupçonné du meurtre de la Strip teaseuse, venait d’être dessoudé à l’hôpital par Pietro le Corse, un loufiat de Sisco Matteï, le patron de la Rose Noire. L’idée d’une expédition punitive soignée à l’encontre de ce boxon l’avait un instant travaillé, mais il était seul au guidon et la pente un peu raide. C’est alors qu’il avait reçu des nouvelles du patron resté sur son cargo, en quête d’un petit service. Il lui demandait juste, mais expressément, de se rendre rapidement au domicile du sénateur Rupin pour y prendre un colis.

 

La commande précisait de descendre à la cave afin d’y fouiller le rayon surgelé. Gros Bill était un gars pétillant d’érudition dans le crime, mais bourré de tensions récurrentes qui lui faisaient planter son couteau dans les bides, non pas une seule fois à l‘horizontale, mais de cent coups dans tous les sens. L’harmonie universelle qui préside aux hommes et aux choses avait toutefois également doté Bill d’un cerveau, où se logeait d’ailleurs toujours un petit morceau de balle au calibre 45 d’un Colt semi-automatic pistol, model 1911A1. Le gangster devinait donc qu’il lui faudrait sortir un corps du congélo. Ce dernier enterré plus tard sous la parcelle d’un champ, le macchabé deviendrait grâce à Bill un espoir pour l’agriculture du pays. Le sénateur Ruppin n’était pas chez lui, ce vieux con qu’il détestait ne le barberait pas en essayant de vouloir lui donner à tout prix des cours de diplomatie. Bon, le docteur Van Degaffe demandait, il fallait répondre présent. Il quitta l’église, un lieu paisible et silencieux, pour retrouver l’air frais, puis il s’échappa de Venise en empruntant la Strada Nueva sur une gondole qui avait manquée de chavirer en raison du poids conséquent de son passager. Le gondolier avait quand même bu la tasse pour lui apprendre à ricaner. La pieuvre Napolitaine avait le bras si long que Bill s’était retrouvé sans souci dans le midi de la France, pour satisfaire la demande amicale du doc à ses alliés mafieux. En débarquant seul de sa camionnette volée, devant les hautes grilles de la villa du sénateur, Gros Bill apprécia grandement l’humidité qui rafraîchissait ce jour-là cette heure de la belle saison. Un climat à vrai dire plus supportable que le fort gel printanier qui s’était abattu sur la malchanceuse cliente qu’il allait devoir déménager, une moukère qui n‘avait sans doute pas eut le temps d‘établir un contrat concernant les termes de sa succession. Elle était décédée depuis deux mois et le prof ne l’avait pas tout de suite planté en bac, car il avait utilisé une partie de ses organes comme matière première pour ses expériences. Un magniola grandiflora bombait sa large cime aux feuilles vernissées près du portail imposant aux reflets dorés, comme à Versailles. Le sénateur Rupin, ce n’était pas le genre de type à prendre le bus urbain en compagnie des assistés, ni à trop s‘emmêler les pinceaux dans le juteux calcul de ses fraudes fiscales. En tout cas, il semblait nécessaire que Gros Bill fasse un peu de ménage pour lui dans son petit caveau de famille bloqué sur - 23°.

 

Alors qu’à l’étage, Totor Rouquin et Sisco Matteï procédaient à l’inventaire de ce qu’ils allaient voler avant de charger le camion, toujours garé dans le parc devant la belle bâtisse, Dédé la Taloche venait précisément de découvrir la pauvre momie réfrigérée dans la cave. Sur l’instant, la cocaïne draina dans ses veines un méchant coup de fouet qui décupla son étonnement, il manqua de faire tomber ses bouteilles par terre sous l’effet de la surprise.

 

– Ho les mecs, venez voir ! Grouillez-vous les miches !

 

Sur qu’après ça, ce n’est pas un simple rail de schnouff qu’il lui faudrait, mais un large boulevard neigeux. Les deux timbrés du haut ne l’entendirent pas tout de suite. Totor et Sisco parlaient en effet politique au son de Chopin en décrochant les tableaux. Ils causaient politique, non pas sur ses actualités, mais de la façon dont elle s’organisait d’une manière globale. Parce que Totor ne savait pas au juste à quoi servait le Sénat. Sisco reposa délicatement son Matisse sur l‘épaisse moquette.

 

– Les sénateurs, tu vois, c’est des croulants élus par des élus au suffrage indirect.

 

– Un direct du droit, ou de la gauche ? Rouquin fit mine de boxer dans le vide et se marra tout seul.

 

– Quand le débat s’éternise, ils limitent leur nombre d’intervention. La diction appuyée montrait sa volonté pédagogique.

 

– Ah, c’est pas comme les pompiers, alors.

 

– Hé, les mongoliens, mais descendez, quoi !

 

Cette fois, la voix de Dédé devenait audible, puisqu’il avait grimpé quelques marches avant de s’époumoner dans la cage étroite. Ses copains s’empressèrent de le rejoindre, il les invita à se pencher sur le congélo, qu’il avait laissé ouvert. Le ressort principal de n’importe qui est la curiosité, les deux autres regardèrent.

 

– C’est qui ? C’est un suicide ?

 

– Ferme-là, Totor, fit Sisco en dévisageant la morte. Je la connais, c’est la mouche.

 

– La mouche ?

 

– Parce qu’elle aspirait les queues comme une déesse. Je le sais par expérience, c’était une pute du Tripoli.

 

– Ben moi je m’en fous si elle suce mal, du moment qu’elle mord pas. Tant qu’à parler de petites bestioles, j’ai connu une pépète à Marseille qu’on surnommait Mimi la guêpe autrefois, mais elle, c’était à cause de la seringue, d’ailleurs elle en est morte.

 

– Tout se passe bien, les gars ? Lança un Dédé la taloche excédé. On a un cadavre sur les bras, là.

 

Une courte enquête qui se voulait plutôt un jeu de piste sur la vie de la morte s’ensuivit. On avait l’identité et l’adresse de son dernier employeur. On avait sous les yeux la preuve de la mort de la petite qui devait rapporter pas mal au Tripoli, mais ça n’avait pas l’air d’un suicide. Totor en était presque déçu. En tout cas, Ruppin, il était pas clair et le cambriolage contrarié agaçait tout le monde. Comme une victime sacrifiée, la dépouille fut déballée du sac et posée sur le sol, son corps était lacéré de plaies très bien recousues. Elle avait du poil sur la chatte, mais Dédé fit le savant en affirmant que les poils poussaient après la mort.

 

– Celui que t’as dans la main te survivra sûrement. Bon, fit Sisco, c’était pas prévu, faut que je rencarde Teddy la Fouine.

 

A l’entrée de la baraque, Gros Bill s’occupait tranquillement de son côté à composer le code de sécurité. Il ouvrit à peine et passa de l’autre côté, il lui fallut deux secondes pour se rendre compte qu’un camion était déjà là.

 

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Message édité par talbazar le 29-07-2017 à 23:11:53
n°50397211
talbazar
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Posté le 20-07-2017 à 11:47:25  profilanswer
 

Salon littéraire.
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar.
 
Aujourd'hui : Biographie de Gaston Boudiou - extrait Numéro 29.
 

 
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De la rentrée et de la scolarité de Gaston Boudiou, en pension au Lycée Jean-François Champollion de Bripue, nous savons peu de chose, si ce n’est qu’il reste le soir pour donner des cours de rattrapage aux profs. A vrai dire, lui ne va jamais en cours. Il a reçu une lettre d’Emile Pertuis, qui l’encourage pour ses études, tout en l’assurant que ce dernier serait bien entendu heureux de les héberger à Paris, sa sœur et lui. Pour la première fois, il fait allusion au fait qu’il est médecin, alors que son fils ignorait jusque-là tout de sa profession. Près de la signature de son père, il y en a une autre, d’une certaine Antigone, qui dit en un seul mot bisous. Bien entendu, Gaston est toujours un hippie en apparence et ses fringues le trahissent, ce qui lui vaut de nombreux passages chez le proviseur. Il va par conséquent à chaque fois fumer un pétard dans les chiottes avant ces ennuyeux rendez-vous. Fine lame, Gaston reste d’abord muet dans le bureau en se faisant passer pour mort, puis il explique qu’il ne veut pas du tout être transgressif vis à vis de l’autorité, mais qu’il ressent des mauvaises vibrations dans cette école, sans doute parce qu’elle a été autrefois occupée par l’armée allemande. Il assure que sa mission principale est de s’efforcer d’arriver à l’heure en cours. Il déteste la trahison, la faiblesse, l’échec, l’immobilisme, la solitude, le conflit, la masturbation, mais il a toujours une bonne blague sans vulgarité au fond de sa bouche. Il ne sait pas si la chose résulte d’un accident de labo, mais il prouve chaque matin qu’il a un intellect hors normes, il est même en passe de devenir une véritable légende urbaine, à Troulbled du moins. Il profite de cette entrevue pour réclamer au passage que l’albanais, le nyabwa, le khoïsan, le géorgien littéraire et l’orotch deviennent des options valides pour l’épreuve du baccalauréat. Un jour proche, il est certain de pouvoir traverser les solides et de se doter d’une force et d’un courage surhumain pour rester jusqu’au bout aux cours de philo. Pacifiste convaincu, ce n’est pas à lui qu’il faut faire appel pour protéger Alice des soldats de la reine rouge. Il explique qu’il doit composer avec une vie à la durée qui sera toujours trop courte. Il comprend que son intransigeance, vis à vis du besoin vital qu’il ressent de devoir rester indolent et impassible s’accompagne toujours d’une grande franchise ;  ce qui peut sans doute être froissante pour le corps enseignant. S’il avait eu le choix, il précise qu’il aurait préféré être un caillou, pourtant il aime tout autant les majorettes que le cri du pouillot véloce. Il se pourrait bien qu’après l’université, il monte sa propre boutique et devienne un tatoueur talentueux. Il ne voit pas en quoi son allure peut déranger ses camarades. Comme Napoléon lorsqu’il est rentré dans Moscou, l’Education Nationale désire-t-elle vraiment un lycée totalement déserté par ses élèves terrifiés ? Déjà qu’en 1887, l’académie de médecine se plaignait officiellement du surmenage scolaire ! Il affirme cordialement pour finir que lui, Gaston Boudiou, 15 ans, restera quoi qu’il advienne, sans haine ni violence, l’un des derniers grands territoire de ce monde encore inexploré. La vie traverse l’instant et disparaît, carpe diem, paix et amour, Om maṇi padme hum. Pourtant, à chaque conseil de classe, Gaston sauve sa peau et n‘est pas renvoyé, puisque l’on met dans la balance qu’après avoir été contacté très jeune par les E.T et vu en propre la V.M, le jeune garçon a subi une terrible E.M.I. On le branche donc plutôt sur l’infirmière, la psychologue, l’assistante sociale ; lesquelles lui racontent que c’est pas mardi-gras toute l’année et qu’il devrait aller se couper les cheveux, quand bien même ses chemises colorées porteraient la griffe d’une hypothétique créatrice du troisième millénaire. Le jeune comprend bien que pour ces dames influencées par la société de consommation, l’important c’est surtout de cogiter chic, sur un mode occidental. Puisque le rien branler semble être le phare qui éclaire son éthique de lycéen, tout le monde lui file à tour de bras des heures de colle d’intérêt général, Gaston en attrapera un esprit indubitablement collectionneur. Là, avec la modestie des grands, il aide pendant des heures les surveillants à préparer le concours qui va clore leurs propres études. Le lycée Champollion n’est donc pas pour Boudiou un terrain d’excitation idéal. Quand à lui, son copain Jean Micheton est entré comme apprenti chez Gabriel Gromanche, celui qui tient le garage Fina à l‘entrée de Bripue.  
 
 Au lycée, il n’y a qu’un seul prof qui trouve grâce aux yeux de Gaston, c’est Joseph Wronski. Il dessinera en début d’année pour ce sympathique professeur de mathématiques un somptueux portrait de Jimi Hendrix, en échange d’un pacte qui l’exempte complètement de faire ses devoirs. L’homme trimballe pourtant dans les couloirs la gueule sévère et barbue d’un grand maître de l’occultisme. Ses collègues le surnomment Karl. Wronski reconnaît volontiers devant ses élèves être l’objet d’une certaine obsession pour le mouvement perpétuel, sans aucun rapport avec celui des tartes dans la gueule. Il martèle sans cesse en classe des phrases du genre « Tous les mathématiciens croient, seuls les physiciens savent ». Puis il empile ensuite des petites sphères en plastique rouge dans l’espace à 3 dimensions, apprendre aux élèves à jongler, comme à l‘école du cirque. Wronski est ce qu’on appelle un mec perché, qui passe des heures en cours à expliquer l’art de couper les patates à la vapeur, suivant le principe magique de la gastronomie moléculaire, de manière à produire sur le tubercule sept faces absolument planes. Entre Gaston et lui, le courant est tout de suite passé, surtout lorsque son élève a calculé en 10 secondes la racine quinzième d’un nombre de trois cent chiffres, puis rajouté que le dernier chiffre était plus facile à trouver que ceux d’avant. Joseph Wronski était resté devant son élève comme un gosse de droite devant les tranches du merveilleux gâteau préparé par maman, cette tanche de gauche. Du coup, après l’école, le prof et son élève préféré vont souvent se rejoindre chez Jonas, pour picoler ensembles dans son bar « Le Zanzibar », lequel précise aussi sur la même enseigne qu‘il est également le cimetière des cons. Jonas parle en revanche de ses clients comme des gens de bonne volonté. De temps à autre, le patron ferme les rideaux après minuit pour offrir des soirées privées à ses habitués, en profite pour défoncer gratuitement un fût de bière et abreuver sans compter, alors qu’un large matelas accueille dans la cave ceux que l’alcool a terminé de vaincre. Un petit nombre de jeunes de Bripue, scolarisés ou non, en ont d’ailleurs fait leur second foyer, certains logent à l’année dans les cinq chambres du bar, puisque le zinc fait aussi hôtel sans étoile. Gaston va sympathiser immédiatement avec une joyeuse bande de gars et de filles, des consommateurs attirés comme lui par la mouvance hippie. Ces joyeux drilles louent séparément chacun leur piaule, comme ils disent, mais vivent plus ou moins en communauté dans le même immeuble, où Gaston découvre avec surprise que Wronski y occupe pour sa part tout le rez-de-chaussée. Le grand appartement de celui-ci est donc une sorte de quartier général où se prennent ensemble tous les repas des locataires sur un longue table de monastère. La trentaine, donc plus âgé et plus responsable, Wronski incarne de fait le centre référent de cette fourmilière enfumée, bien qu’il ne refuse pas de tirer sur un joint lui non plus. Au 36, rue du couvent, les racines ne sont pas toujours carrées et l‘analyse pas toujours fonctionnelle. Fuyant la pension, c’est dans cette haute maison que pendant presque deux ans Gaston va se passionner pour le dessin et passer la plupart de ses heures buissonnières, entre ses allers-retours au Zanzibar, où il fait ses devoirs en buvant des demis. Et puis, convergence de suites, il retourne à l’école solidement bourré, où en échangeant avec lui des sourires complices, il va écouter Joseph Wronski vanter aux élèves les mérites et le charme de la calculette Hewlet-Packard, en raison de sa notation polonaise. En histoire-géo, Boudiou s’entraine plutôt à dormir en gardant les yeux ouverts. A la cantine, on mange vite et dans un silence absolu, la discipline du lycée est parfois aussi dure qu‘à l‘armée. Etrangement, les absences pour maladie vont émailler toute la scolarité de Gaston, puisqu’il enchaînera les décollements scapulaires, les dos plats, les bronchites, les rhino-pharyngites et les dérangements intestinaux, sans oublier les nombreuses insuffisances thoraciques globales ou partielles. A la bibliothèque de son école, il va emprunter et lire de nombreux ouvrages sur les féroces secrets des féticheurs d’Afrique.
 
 Le week-end, Gaston Boudiou retourne chez sa grand-mère où il retrouve également sa sœur Angèle, scolarisée pour sa part dans le petit lycée catholique de Troulbled « L’apparition de Jésus », suivant la volonté d’Enerstine qui voit là un moyen de mieux la protéger. De quoi et de qui ? Angèle ne l’a jamais su, mais au premier trimestre de seconde, tables rondes et réunions de son école se sont efforcées naturellement d’orienter les jeunes filles comme elle vers une carrière de coiffeuse, pour essayer de leur prouver que cette profession n’est pas forcément la chasse gardée des garçons. Au contraire de son frère, celle qui voulait faire médecine lorsqu’elle était petite avoue désormais un solide désintérêt pour la section scientifique. Elle est en revanche convaincue de devenir une grand actrice et prépare justement avec assiduité le spectacle de Noël que va donner en décembre sa troupe de théâtre amateur, dans la salle polyvalente de Troulbled. Après avoir longtemps hésité à représenter une tragédie de Corneille, la présidente de l’association théâtrale, Janette Toyéstapi, également directrice d’acteurs, décoratrice et chargée des éclairages pour cette pièce, a opté pour une pièce plus accessible, Bali Balo est un salaud, écrite par Alfonso Planku, un scénariste amateur habitant justement la ville. Ce spectacle inventif exige avec intransigeance que les acteurs soient toujours vu de face par le public, qu’elle que soit la situation. Après le décès par pendaison de Planku, en 1971, nous avons pu nous procurer le manuscrit de son œuvre unique, laquelle revendique que l’unité de base de cette pièce est le tour de parole. Histoire de se mettre dans l’ambiance, nous en livrons un aperçu aux lecteurs de cette biographie sur les vies de Gaston Boudiou, en rappelant qu’elle n’a jamais rapportée à son auteur le moindre radis. Précisons juste qu’au cours de la représentation du mois de décembre 1967, le rôle de Juanita sera incarné avec brio par Angèle Boudiou :
 
 Acte III
 
( Bali Balo chantonne, il est guéri de sa rage de dents)
 
 BALI BALO  
 Vous poussez fort, madame, j‘ai renversé mon thé.
 
JUANITA  
 Et moi, je crois que vous aimez ça.
 
BALI BALO  
 Entrerez-vous un jour dans la résolution de vous marier ?
 
JUANITA  
 Non, très cher, je suis destinée à être autre chose.
 
Silence
 
JUANITA  
  Et bien décidemment, hum, hum.
 
Sonnette
 
BALI BALO  
 Tiens, on sonne.
 
JUANITA (petite voix que l’on entend à peine, elle sourit à Bali Balo en continuant de le nettoyer)
  Enfin quelque chose de neuf, nom de dieu !
 
BALI BALO (se frappant le front)
 Quelle chiotte, voilà que ça recommence ! Vous bâillez encore, ma chère, vous bâillez !
 
 La blonde Angèle suce constamment des bonbons et répète des heures durant dans sa chambre décorée d‘une grande affiche des Beatles, en poussant à chaque répartie des cris gutturaux de victoire ou de déception. Un moment, elle appelle son frère occupé à relire son propre bulletin scolaire du premier trimestre où se tracent, sauf en maths, les terribles accusations d’incurie, paresse et toxicomanie. Dans l’encadrement de la porte, Gaston la regarde jouer vêtue de son habit de scène rose, tension artérielle à 18 avec des pointes à 21. Comment intervenir sans la blesser d’avantage ? Invariablement, vient le moment où elle va ensuite demander à son frère de jouer Bali Balo, afin de lui donner la réplique, en l’invitant à ne pas enfermer ses sentiments, mais à se montrer plutôt violent et même convulsif, lorsqu’il doit réciter les bouts de dialogue aux phrases passionnées qui incombent à son personnage.  
 
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Message édité par talbazar le 21-07-2017 à 20:06:46
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talbazar
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Posté le 22-07-2017 à 23:20:14  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : L'épilée du Nil. Extrait numéro 75.

 


 Contents de s’être rencontrés, Vequetum Fourlanus et Tampax Nostrum s’entendaient comme larrons en foire, le Christ en moins, c’était le cas de le dire. En tant que romains, ils s’étonnaient l’un et l’autre de leurs étonnantes capacités réciproques à cohabiter avec les gars du coin. Vu des hauteurs de Rome, la ville éternelle aux colonnades osées, les fresques naïves aux cadrages simplistes de fleurs, d’animaux divers, de plantes et des profils de gus animant les murs d’un caveau égyptien leur donnaient conjointement envie d’aller balancer à la volée des pots de peinture dessus, armés et cagoulés. Sans parler de la bouffe égyptienne qui manquait singulièrement de garum. Aucun des deux ne semblait franchement intrigué par la fameuse culture irriguée. Tout en marchant côte à côte dans les rues animées et parfaitement rectilignes d'Halopolis, ils évitèrent prudemment une troupe patibulaires de types vêtus de leurs tuniques en cuir noirci, bariolé de hiéroglyphes criards, un gang d’âniers qui garait ses bêtes customisées devant une maison de bière. Chacun de ces mecs poisseux de sueur portait les tatouages qui racontaient sa propre vie de routier des pistes, à même la peau. Le fait est que ces sombres et dangereux hors-la-loi du Dark Rebel Donkey Club, pilleurs de tombeaux notoires, portaient tous à leur âne aux sabots argentés une véritable vénération. Vequetum et Tampax s’éloignèrent prudemment, car ces nomades hostiles à toute autorité étaient craints dans toutes les grandes villes de l’Egypte. Ils étaient connus pour être querelleurs et toujours armés. Les romains les dépassèrent, raillant tout de même entre eux ces connards attardés à queue de cheval dans le dos qui n’assumaient pas leur cinquantaine et se trimballaient avec un peu trop de fierté sur des ânes obèses et franchement bruyants. Ils semèrent les hommes en cuir en louvoyant comme des dingues entre les maisons d’argile, après avoir couru à toute berzingue un bon moment. Les amis marchaient à présent plus tranquillement dans la ville, discutant de la vie et du temps qui passe, en échangeant leur nostalgie de Rome et leurs souvenirs de voyageurs impénitents. Passant sous l’ombre élancée du gigantesque pylône ouest, ils enfilèrent les rues animées, dévidèrent les bâtiments, passèrent à côté du marché aux poissons ; puis ils lâchèrent une pièce dans la main d’une danseuse qui ne faisait pas que danser sur le trottoir. Plus loin, près de colonnes tronquées en construction, ils ignorèrent l’invite de quatre pom-pom girls ornées de plumes qui distribuaient des flyers en papyrus pour aller participer à la Gay Pride en cours, près du Nil. Enfin, las de cette ville qui ne dormait jamais et foisonnait de trouvailles à chaque recoin, ils revinrent au palais. Les fils de la louve grimpèrent joyeusement les soixante marches qui conduisaient à la double-porte scellée. Avant de montrer leur laissez-passer au gardien, il fallut détacher avec énergie la danseuse qui se collait toujours langoureusement à Vequetum. Blindée au vin de Gaule, elle parlait avec un accent germain épouvantable. La belle retourna en ville après avoir volontiers exécuté quelques pas de danse sur les degrés, pour plaire aux gardes et les entrainer dans sa chute. Le mercenaire et l’espion de l’empire s’installèrent ensuite sur l’une des terrasses de la maison royale, avachis sur des couvertures moelleuses. Au milieu d’un fatras de turbans, de sandales à bout pointu, de perruques et d’instruments de musique, le staff de l’ONS prenait le thé non loin de là, probablement en conseil d‘administration. Par la grâce de Néefièretarée et depuis les noces somptueuses de sa dame de compagnie, tous étaient à présent les invités permanents du palais, ils ne logeaient donc plus à hôtel. Au loin, sous la bénédiction du dieu Hapi, on pouvait admirer le grand fleuve sacré qui mangeait les berges vertes en déroulant sa vie sur le sable doré. Le vent avait soufflé plus fort la nuit dernière, quelques tuiles d’un toit étaient tombées et gisaient brisées sur le sol. Des plantes en pot avaient été malmenées, de nombreuses feuilles arrachées couraient les dalles.

 

– Dis donc, fit Tampax en mâchouillant sa paille, on dirait que la petite Aménorée a choppé le ballon.

 

– C’est exact, on dit qu’elle a fauté avec un pauvre grec, un certain Lachedékess, un esclave intérimaire. La mère Amétatla en est carrément folle de rage.

 

– C’est drôle, quand-même. Trêmouatoli et Mer-Amen Tesmich viennent de se marier, mais ce n’est pas la copine de la reine qui doit changer de robe. Notre dieu romain Cupidon est injuste, parfois.
 
– En parlant de ces deux-là, on ne les reverra plus, ils sont partis vers Carthage en voyage de noce. Trêmouatoli pourrait bien revenir avec un moutard sur les bras, note-bien.

 

– Tiens, dis-donc, il paraît qu’au pays la Fat 500 vient d’être élue par notre empereur litière de l’année. On dit que s’enfiler sous les arcades avec cette boîte est un jeu.

 

– Ben clairement, elle mérite, c’est une belle litière romaine. Chez nous, au pays de l’aigle, ça va encore jeter la riche jeunesse citoyenne dans les rues et autour des campus.

 

– « Les dix porteurs de la Fat 500 peuvent soulever une énorme quantité de bagages, tout en accueillant à l’intérieur trois personnes tout à fait correctement », ajouta Tampax, en déroulant devant son ami le papyrus promotionnel qu‘il avait attrapé au vol, dans l‘échoppe d‘un concessionnaire de litières étrangères.

 

– Tu parles, à condition de rabattre complètement la banquette arrière, j’imagine !

 

Des soubrettes en tenue typique, bijoux et rien d’autre, mais les bras chargés de plateaux de confiseries, se disputaient avec d’autres serviteurs dans l’embouteillage qui bouchait les entrées étroites donnant accès au belvédère. Il leur fallait dézinguer en passant un grand nombre de collègues pour progresser en toute tranquillité, sans parler du guépard affamé et maussade qui trainait dans leurs pattes. Tépénib fit signe aux romains pour leur dire de venir se joindre à eux.

 

– Alors, fit Veuquetum, en prenant place sur son pouf, Mer-Amen Tesmich est parti à Carthage, pas trop dur de perdre son associé ?

 

– Ma fille Aménorée lui enverra par pigeons des rapports de bilan réguliers.

 

– Elle aurait pas un peu grossi, ta fille ?

 

– Sûrement pas à cause des tartines au beurre de dattes qu‘elle s‘enfile à présent du soir au matin et même la nuit, une vraie manie. Sa mère et moi on ne sait plus quoi en faire.

 

– Faut la marier, voilà tout, ta jolie gamine aux prunelles en amande.

 

– Avec un grec au chômage, ma petite gazelle à la chevelure couronnée d’étoiles, t’es pas dingue ? Sa mère est éplorée, elle passe tout son temps libre à prier dans les temples d’Osiris, de Seth, d’Isis et de Nephtys. Aménorée préfère se réfugier dans celui de Tefnout, déesse de l’humide et du liquide.

 

– La petite salope.

 

– Je te le fais pas dire. Si je l’attrape un jour, ce grec, je transforme sa sale gueule de métèque en fleur de lotus, genre pétales rouges bien éclatées. Tout ça à cause d’un coup de foudre inattendu ! Ce salopard s’est juste donné la peine de venir au monde et rien de plus, tu parles d’un gendre que ça nous ferait s‘il épousait mon joyaux ! Je préférerai encore envoyer mon meilleur chameau chez le vétérinaire pour les faire euthanasier. En tous cas, elle bosse bien pour l‘entreprise, ma petite Aménorée, toujours très polie avec les fournisseurs, je ne peux pas lui reprocher ça.

 

– C’est quand même toujours moche de causer du tort à ses parents.

 

– Avez-vous entendu les nouvelles fraîchement arrivées du Nord ? leur demanda Valisansoùth, en prenant un air grave et pour changer de sujet, parce qu’il en avait franchement plein le dos des histoires de cul concernant sa secrétaire assistante stagiaire ; laquelle, entre parenthèses, serait bientôt en congé de maternité avec obligation de la remplacer. En gros, selon de nombreux intendants de districts, ça racontait que Ramassidkouch était bien mort et qu’on chantait partout que sa sœur-épouse royale se baladait en ce moment sur la route de Memphis (il se racla longuement la gorge) :

 

 Sur la route de Memphis, dans une litière qui se traînait, près du siège avant les porteurs buvaient de la bière en mangeant du beurre, sur la route de Memphis. Sur la route de Memphis, Schrèptètnuptèt attend dans sa robe blanche. Elle vient vers nous, mais pas dans une litière blanche, dans un costume élimé aux manches, à la place du mort son guépard lui jetait un regard d’salopard, sur la route de Memphis. Le chef-porteur lui vantait un truc débile qui l’endormait, sur la route de Memphis.

 Valisansoùth s’arrêta de chanter pour retrouver sa voie normale et reprendre le cours de la discussion. Si cette rumeur est fondée, cela veut dire qu’elle viendrait en personne pour se mesurer avec la pharaonne.

 

– Le général Merdenkorinnanâr va lui régler son compte propre et bien, assura-t-il,  si jamais la petite menotte de Schrèptètnuptèt cherche le combat. Je vous signale que l’armée, c’est nous qui l’avons. Et puis, il enverra après les minables félons de sa cour percuter méchamment de la tronche les solides montagnes d’Abyssinie. Je veux bien vous parier 2 hectolitres de blé hors impôts là-dessus, parole de votre président.

 

– Je te trouve très optimiste, lui répondit Tépénib, mais je ne suis pas étonné, tu es atteint de pensée positive, comme le sont d’ailleurs la plupart des mecs aux cheveux bouclés.

 

– Je te le dis, le souffle brûlant du cobra terrassera les ennemis de la pharaonne. En femme de vérité, le  bâton de berger de la reine fouetra comme il faut les fesses rougies de sa belle-sœur. Il paraît que celle-là s’est acoquinée en secret avec les Hyksos, son peuple d’origine. D’ici à ce qu’on ait sous peu une guerre dans le royaume, il n’y a qu’un pas. Déjà qu’on a la crise.

 

– Pensez-vous, intervint Vequetum Fourlanus en rejetant sur son voisin la fumée de son narghilé, les Hyksos on s’en fout. Schrèptètnuptèt cherche seulement à mettre le pays entièrement sous sa coupe, mais vu le bordel qui règne en ce moment à Thèbes, ça nous promet des jours pires, effectivement.

 

Une grosse pierre de quartzite vola en sifflant sur la terrasse et loupa de peu Aménorée qui s‘approchait. Déjà, sa mère s’apprêtait à lui jeter cette fois un lingot d’electrum pesant au moins une mine au travers de la figure.

 

– Petite chienne offerte au bouc du Péloponnèse ! par Geb notre dieu qui gerbe sur la terre, tu as commis l’injustice contre ta famille, tu as fait le mal et blasphémé les dieux, tu m’as fait tellement pleurer, moi, ta pauvre mère, puisque je te maudis pour l’éternité ! Hors de ma vue, puante chose de la rue au cul lisse, engrossée vierge par un sournois satyre à flûte, ho merde, un plouc mycénien, un porc de l’Egée !

 

– Ho dis c’est bon, il y a des limites, Amétatla, laisse ta fille tranquille.

 

Alors qu’Aménorée se penchait une fois de plus pour éviter le dangereux pilon de mortier qui allait l‘atteindre, Néefièretarée fit sa soudaine et spectaculaire apparition au milieu de ses invités. La reine dissimulait son visage sous une épaisse couche de plâtre des cyclades mêlé à de la bouse de lion assyrien, puisqu’on était samedi, jour du grand maquillage ordonné par le protocole royal. A ses pieds, un charmant joueur de harpe chauve la suivait et s’esquintait savamment les doigts pour la divertir, afin de lui jouer son nouvel air : « Sur la route de Memphis ». Le guépard se délecta aussitôt du mec, lequel échappa de cette façon aux crocodiles. Bien qu’elle fut méconnaissable, les gens de l’ONS savaient que c’était la pharaonne, puisqu’elle arborait le pschent, la schendjit et l’ousekh. Sous la couche de plâtre sec, les parois de ses joues craquaient d’autorité. Phimosis le vizir Kouchite se tenait juste derrière le porteur d‘éventail, avec dans sa puissante main noire un long rouleau figurant le plan du monument funéraire inachevé prévu pour Larnak. Obéissant sans attendre à la domination suffisante et sans charade de la femme qui lui faisait face, sous l‘aspect étrange de la déesse Rattaouy, épouse de Montou, Amétatla s’empressa de vider les quinze éclats de calcaire qu’elle tenait encore dans sa besace, après avoir docilement reposé son lourd pied de chaise.

 

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Bon dimanche.

 

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Message édité par talbazar le 23-07-2017 à 18:46:25
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 25-07-2017 à 13:59:21  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La saga du trône de Fion. Tome 2 - Sus au sein royal. Extrait numéro 28.
 

 

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Située bien au large au sud du Minouland, posée sur la mer de Cybrine aussi vaste qu’imprévisible, l’île de Godapat méritait de figurer en bonne place dans « Le grand livre des mervoilles du monde ». Les Pleugaphiotes se montraient d’ailleurs d’une grande noblesse de peur, joignant la paresse à l’art délicat de chasser et cuisiner le castor sauvage. Le sol de ce royaume maritime regorgeait de riches filons de clous rouillés et de vaisselle brisée. Dans la capitale Godakatpat jaillissaient des sources mitigées et un grand bovidrome jouxtait les habitations populaires des bons sujets obligés du roi Guibert Sonfutal. La navigation n’y avait toutefois pas connue de progrès importants, on continuait donc d’y voguer sur de simples canots en pelures de castors cousues. D’une tannerie identique de celle des peaux trouées de ces bêtes utilisées comme crible pour trier les grains. Voilà pourquoi les espars, les mâts et les voiles des hauts vaisseaux de guerre réparés qui constituaient l’armada du Fion avaient très fière allure. Le rivage autrement désert de la baie des castors abritait en effet un bon nombre de Nefs, Clinquarts, Hulks et Gabannes entourés des pauvres esquifs locaux qui ne servaient qu’aux pêcheurs et à ceux qui désiraient noyer leur portée de castors laineux trop nombreuse. Gaëtan Maldemer de Posegalettabord avait la mort aux trousses, puisque en dérobant la fleur de Pinette des princesses Anaïs et Manon, il venait de causer grande pagaille au château de Pleugaphion. Harassé, son Mérens noir piétinait les champs de ganjablé et broyait les pierres avec ses sabots en chevauchant dans la nuit, les branches fouettaient la capeline du fuyard déployée dans le vent de sa fuite, mais il arriva tout de même sans encombre devant la flotte qu’il commandait. Englué sur la plage dans une épaisse couche d’algues malodorantes jaunes et brunes, il troqua sa bête fatiguée contre une petite barque qu’il lança sur l’eau sans attendre. Souquant ferme au milieu des vagues, il se présenta bâbord avant contre la coque de la Tatie Nique éclairée d‘un seul feu, au moment même où une poulette messagère épuisée par son vol tombait raide morte sur le pont, aux pieds de son capitaine Gaëtan Manquedamour. Comme la cocotte se trouvait naine, puisque d’une sous-espèce du pays de la Godée, sa missive ne tenait qu’en deux mots : « Attaquons Poudkor ». Le minuscule ruban de parchemin portait les signatures conjointes G.Q, V.P et RBDF. Gaëtan identifia aussitôt les noms de Gaultier Quilamolle, comte de Septizémie, sénéchal de Fion et général en chef de l’armée de terre, mais également des vassaux Vladimir Poustapine et Richard Beurre de Fion. La guerre contre Mouyse par voie de terre se voyait donc lancée. Gaëtan se pencha au-dessus du bastingage pour écouter la voix qui l’interpellait :

 

– Gaëtan, c‘est toi ?

 

– Oui.

 

– Qui c’est ?

 

– C’est Gaëtan.

 

– Oui.

 

– Gaëtan, c’est moi, Gaëtan, balance une échelle, j’ai des mauvaises nouvelles, Guibert Sonfutal nous a fait traîtrise, le duc de Médeux est mort, messires Robinet Atétard et notre vizir le capitaine-chevalier Franquette de Labonne sont retenus prisonniers au château, il nous faut mettre à la voile sans tarder pour quitter cette île hostile.

 

– Allons d’abord sauver les nôtres de leur infortune. Comment la flotte du Fion pourrait-elle craindre une simple poignée d’éleveurs de castors ? Nous avons largement les moyens de fracasser ce pays.

 

– Inutile, la reine Amanda paiera plus tard rançon pour eux, Franquette est son vizir, tout de même. Partons-vite, je te dis, ici ce n‘est pas notre guerre.

 

– Voilà donc la raison de ces nombreux sons de cor qui résonnent jusqu’ici en provenance de Godakatpat. J’ai reçu un message de Gaultier, son host s’occupe en ce moment à guerroyer aux murailles de Poudkor.

 

– Raison de plus pour aller luy prêter main-forte, nous n’avons que trop tarder. Obéis à ton amiral, Gaëtan, lève ton ancre, que la Rondelle en fasse autant et que les autres suivent !

 

Un seul bateau, la Morue Fringante, n’était pas encore en état de naviguer, on décida de l’abandonner. L’échouage s’étalait sur deux cent mètres, mais compte tenu de la marée haute, tous les autres étaient à flot. Les navires de guerre s’élancèrent d’un même vent sur la mer de Cybrine, où on pouvait profiter à cette heure d’un courant favorable. Chacun de ces vaisseaux remorquait prudemment une chaloupe remplie de baquets pleins de résine et de soufre en attente d’être enflammé, destinés à combattre Mouyse par le feu. L’idée première de Gaëtan Maldemer avait été de brûler sa propre flotte par ce moyen avant de s’enfuir sur un bateau de pêche pour rejoindre Fion. Il s’était pourtant rendu compte que l’entreprise se montrait ardue pour lui seul, sans compter que les côtes de l‘Hyperbourrée se trouvaient désormais très éloignées. Ainsi, il commandait à présent plus raisonnablement l’escadre qui roulait hardiment vers Mouyse, mais sous son matelas, il avait caché dans sa cabine personnelle son précieux brin de Pinette, avec la ferme intention de fausser compagnie à ses hommes au plus tôt. Grâce à cette plante sorceresse, il reluirait comme il se doit et de belle façon la reine Amanda Blair, deviendrait par le fait roi du Fion, chasserait à jamais le côté nocturne de sa vie et envahi par une sorte de satisfaction bienveillante et particulière, il collerait à Milady l’imburnée quinze marmots issus de ses propres coilles. Homme simple, handicapé par une fesse blessée qui l‘empêchait de s‘assoir, d’une piété sincère envers Kramouille, le seigneur Gaëtan Maldemer de Posegalettabord méprisait tellement les serfs producteurs qu’il aurait préféré se donner la mort plutôt que de se salir les mains sur un tour de potier.

 

A la lueur d’un foyer rougeoyant du château de Pleugaphion, le roi Guibert Sonfutal se tenait coi et observait moult ferment les sieurs capitaine-chevalier Franquette de Labonne et messire Robinet Atétard, qu’il avait désarmés et délogés sous bonne garde de la tour Pucelle, en leur collant la dure hart au cou. Le voleur de l’herbier des jumelles s’était enfui, on avait libéré trop tard le treuil des chaînes qui barrait les rues de la ville. Les jumelles Manon et Anaïs Bourrelareine de Sonfutal plouraient tendrement au pied du trône, en déplorant la mort brutale du courageux valet Valentin Douceverge et la perte de leur trésor botanique. Les deux princesses n’estoient point laides enfançonnettes ni mal gracieuses, mais elles n’avaient pour l’heure guère envie, comme à leur habitude, de se montrer garnements, espiègles ou sémilleuses. En bonne dame, la reine Hildegarde avait le cœur amolli et regardait ses filles en si grande pitié qu’elle ne pouvait soutenir, de grand chagrin elle se sentit gonfler de l’aine et des aisselles. Sortis du fond de leur cabinet, le Captal maréchal Thiébaud Kentudor accompagné de sa gracieuse épouse La Pompadore se tenaient également dans la sombre pièce, ainsi que les nombreux seigneurs de l’ordre des chevaliers Tétonniques, tous en armure et parés au combat. En face des prisonniers, tenant haut la bannière de Godapat, taffetas blanc et lance à queue de castor, la plupart des conseillers du roi criaient « à mort, à mort ! ». La noble duchesse Yolande d’Estragon releva haut son giron devant les gars du Fion pour leur montrer son cul, en leur disant « point n’y souperez ou passerez la soirée ! ». Franquette de Labonne secoua vers le roi ses mains liées par solides chevestres :

 

– O gentil roi de cette île grasse et plantureuse, il n‘y a pas femme qui sache filer à Fion qui ne filera pour payer notre rançon en bons marcs et livres tournois, c‘est peu présumer de notre royaume. Notre bonne reine Amanda trouvera bien avec vous un moyen de conciliation, nous ne saurions payer pour la faute impardonnable d’un seul ladre d’entre nous ! Noubliez-pas que je suis le noble vizir du Fion.

 

– Cuidez-vous ? Vous vous mettez à prix trop haut, grigna Guibert, l’affaire ne saurait se dégâster d’elle-même. Pendant des générations, nous avons conservé pareillement loyauté aux grands royaumes de Fion et de Mouyse, en sage gouvernement de notre île qui contrôle le marché intercontinental du castor. Dans l’observance des lois strictes édictées par nos aïeux. Mais vous, tourbe de voleurs que nous n’avions pas invités, je vous ai donné mon châtel à votre plaisir et vous avez saccagé ma confiance en toute liberté, pour fait sortir des gorges de mes filles des plaintes lamentables. C’est grand méchef d’avoir ruiné notre ancestrale amitié. Mille tourments ne sauraient effacer votre odieuse offense, je vous le dis, votre sang ruissellera sur ces murs !

 

– Gentil roi, votre seigneur, pria Robinet, vous avez enduré maint mal et mézaise de la part de notre amiral et nous comprenons votre courroux. Nous vous prions donc d’envoyer ce soir même une poule messagère devers la reine Amanda Blair, nous espérons en elle tant de gentillesse qu’à la grâce de notre Sainte Kramouille, votre intention changera.

 

– Trois fois hélas, messire Atétard, toute plaidoirie est inutile, je ne puis désormais vous laisser fouler, vous serez décapités et tous ceux qui logeaient avec vous dans la tour Pucelle seront comme vous décollés.

 

L’accueil de ces propos dans l’assemblée fut tel que la reine Hildegarde Bourrelareine souleva sa robe à son tour et déjà les huissiers prenaient requête du désir de leur roi. Mais Thiébaud Kentudor retint la manche de la capuce rouge du prêvot, lequel s’en allait déjà vers l’hôtel pour prévenir le bourreau.

 

– Laisse, Martinet, je le ferois seul et ici-même, car j’ai sur les hanches suffisamment de quoi le faire. Il dégagea sa forte épée du fourreau. Il me faut faire respecter le droit et la loi de Godapat envers le reste du monde. Allons, vous deux, messires du Fion qui honnissoient et trahissoient notre royaume, à genoux, inutile de faire attendre plus longtemps votre paiement. Vous n’êtes ici que pour nul bien, ainsi que je vous le montre. Les gardes forcèrent Robinet et Franquette à se tenir au sol, ils furent frappés à mort sans avoir eu le temps de pousser un cri. Leurs têtes aux airs graves volèrent dans les bras avides des jumelles excitées par un transport de joie et le sang clair gicla sur la robe d’Hildegarde. Une seule pensée traversa leur esprit, ils auraient bien voulus auparavant boire un grand verre d’eau froide. Devant ce geste perpétré par son mari, La Pompadore en tourna de l’œil et tomba évanouie sur les dalles colorées.

 

–  Père, firent Manon et Anaïs, pourrons-nous récolter les quenelles de ces gens pour les mettre en bocaux ?

 

Un hérault essouflé demanda passage aux chambellans pour aller se poser aux pieds de son roi. Il revenait de la plage avec quelques chevaliers Tétonniques partis pour courir sus à Gaëtan mais, en témoin oculaire, il voulait préciser lui-même que les bateaux du Fion n’étaient plus là.

 

– Sire, la baie des castors est vide, ils ont tous rembarqué !

 

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Message édité par talbazar le 26-07-2017 à 06:16:02
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 27-07-2017 à 10:29:33  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Coup de chance dans l'hyperbole. Extrait numéro 48.

 

Franck Sonotrou le sait comme tout le monde, un Sharsherman au long cours combat uniquement dans l’espace et ne se pose jamais nulle part. Somme toute, le stationnement sur Photos n’a été qu’une heureuse exception. Toujours caché dans les entrailles de celui de l’amirauté, la proximité de Mars provoque donc chez lui un soupçon de frustration. L’occasion d’observer le Tsar à son aise compense cependant cette situation, il remet donc à plus tard le projet de rejoindre la planète rouge. Derrière l’étroite grille de sa console, l’oberleutnant espionne le général Digoule qui se promène d’un bout à l’autre de l‘habitacle, droit comme un I, en lévitation douce. Celui-ci s’arrête enfin devant un nouveau venu, tout juste transféré d‘un Shaleclair autorisé pour venir à son bord, puis il pince protocolairement le téton de cet avocadoc oeuvrant pour l‘académie de justice sur 4887BN-Henrico Macias. Un expert reconnu en boboloss-lobotomie judiciaire, que le général invite à s’asseoir en face de lui. Digoule prend place lui-même dans un confortable sustentateur invisible. Il ordonne d’un geste de la main au Sharshermankapitän tout proche de faire silence, alors que ce dernier lui signale un gain inexplicable du poids du vaisseau de 79,25 kilos, depuis son départ de Phobos. Puis le chef des armées martiennes reprend sa conversation avec l’expert judiciaire, un type dont sa sévère formation technique avait finie par lui sculpter un visage d’une désagréable froideur. Même le reste de son corps semblait plus de marbre que de chair, mais il n‘avait rien d‘un androïde.

 

– Le congres est avec vous, camarade avocadoc Clark Goebbels, gavarit maskva. Vous avez souhaité me rencontrer pour faire un point sur la situation de Flash Gourdin, auriez-vous des éléments nouveaux que vous désirez me faire connaître ?

 

– Comme vous le savez, Flash Gourdin a été victime d’une déconnexion soudaine, inopportune pour vous, due à l’explosion d’une mine qui ne l‘a pas tué. L’accident a provoqué une brutale dislocation de son Moi, un échappement total des données implantaires et un effacement brusque de ses commandes programmées. A présent seul pour penser sans ordres, nous estimons qu’il agit à présent au sein de bribes de réalité qu’il ne perçoit qu’en partie, en situation probable de saisissement épisodique. Vous avez complètement perdu cette partie de son Moi conscient que vous contrôliez et nous supposons qu’elle se mélange désormais au matériel inconscient d‘origine du prisonnier, ce qui doit par instant le rendre fou. Sa pensée préconsciente n’est plus court-circuitée par la raison, mais prend chez lui des droits qu’elle ne devrait pas posséder chez un homme normal. En permanente crise intérieure, il ne peut sans doute ni réprimer ni refouler ses pulsions correctement, ce qui, compte tenu du passé effrayant de l’individu, le rend sans doute potentiellement très dangereux.

 

– Il n’est plus apte à exécuter sa mission, de toute façon, n’est-ce-pas ?

 

– Non. L’élément perturbateur provoqué par l’explosion doit sans doute le plonger par moment dans un état de transe corporelle, perdu dans un songe qui brasse désespérément sans ordre un hallucinant réservoir de données personnelles. Les illusions référentielles dans lesquelles il se trouve obligé de puiser pour affronter sa nouvelle réalité, sans les motivations externes implantées par nous auparavant, lui font sans doute vivre de pénibles épisodes hallucinatoires, peuplés de songes angoissants tout à fait blancs. Flash Gourdin a probablement perdu beaucoup de sa lucidité intellectuelle ; mais à vrai dire, nous nous en tenons aux hypothèses, tant que nous n’aurons pas étudié son cas matériellement.

 

– Laissez-tomber votre quincaillerie verbale, avocadoc. Pour ma part, je me fabrique un portrait mental de ce type moins nuancé. La seule chose qui peut m’intéresser, c’est qu’il soit toujours vivant. L’obscurité de sa pensée, la solitude de ses idées, le silence de sa mémoire, bien fait pour sa gueule, ce monstre aujourd’hui en caoutex était un odieux criminel, un fleuron de la déviance interplanétaire, mais aux dernières nouvelles, il serait encore en vie pour aider nos ennemis. Répondez à cette seule question : le cerveau de ce schizoïde puant peut-il éventuellement être remis en couveuse, histoire de faire remonter à la surface, morceau par morceau, le souvenir pressant de sa mission passée ?

 

– Il faudrait pour ça qu’il ait conservé son implant neuronal. Tout laisse à penser que les rebelles lui ont enlevé. Livrée à elle-même, sa mémoire sémantique, celle des connaissances générales, télescope à présent sa mémoire épisodique, celle de l’événement unique, pour n’en former qu’une seule. Ce phénomène provoque forcément l’intérêt d’un avocadoc justicier sur cette question de système mnésique inédit, mais je crois devoir vous dire que ce Flash Gourdin désencodé n’est plus que l’expérience objective de son propre souvenir. En d’autres termes, dans l’état actuel des choses, il est bousillé, il n’a peut-être même plus aucun sentiment d’identité à exprimer. Mais…

 

– Vous rigolez ? Il m’a détruit presque à lui seul vingt Scootkijets Stratosniffs Powerjets XT et les gars qui étaient dessus, ce pourri ne m’a pas l’air trop perdu dans les brouillards Vénusiens !

 

– Mais, comme les lois défédérées l’exigent, nous conservons dans les archives du bagne planétaire un holotonne de son psychisme complet, une copie virtuelle de son cerveau effectuée lors de son entrée en détention. Il y a peut-être là un moyen d’atteindre le sujet  indirectement, de manière à le reprogrammer. En fonction de vos valeurs propres, bien entendu, de manière à créer avec ce cerveau un second et inaliénable lien vassalique.

 

– Vous me proposez de transformer à nouveau l’esprit fumeux de ce taré en sac à dos rempli de mes ordres ?

 

– Disons qu’il serait pour la deuxième fois votre fantassin à liaison intégrée obéissant au poste de commandement. Contrôlé par holocast et moins performant sans doute que par implant, mais certainement manipulable, nous le croyons. Ma guilde est prête à vous vendre cette éventualité.

 

– Hors de question d’engager ma responsabilité devant le congrès là-dessus, quand bien même je suis entré en dissidence avec lui. Je veux bien vous autoriser à reprendre les commandes de notre lascar, peut-être, mais uniquement si vous parvenez à lui ordonner de s’auto-détruire. Une fonction que vous auriez d’ailleurs dû lui implanter dès le départ.

 

–  C’est certainement réalisable, mon général, certainement. Et la ponction sur votre budget devrait se montrer raisonnable.

 

–  Dans ce cas, c’est entendu, mon armée vous paiera son élimination. Je laisse en votre gardiennage la nouvelle santé mentale de Flash Gourdin, laquelle doit impérativement le conduire à s’anihiler dans le plus bref délai. Bien, mon vaisseau représente un instrument de sécurité près de cette planète en guerre, vous pouvez y demeurer à votre guise avant votre retour sur HM. Mais si vous le désirez, je peux autoriser auprès de Grand Contrôle l’entrée atmosphérique du Shaleclair qui vous a conduit ici, dans ce cas elle aura lieu dans trois heures. Toutefois, je vous tiens au secret défense, nul autre que moi dans la sphère martienne ne doit être au courant de notre projet. Résidez dans un dômus communautaire, mais si vous voulez que vos eullars soient payés, n’approchez pas du dômus gouvernemental. Jamais.

 

–  J’ai justement une cousine qui loge du côté d’Acidalia et que je n’ai pas vue depuis longtemps, c’est là que j’irai, avant de repartir vers l‘académie de justice pour mener à bien notre opération. J’aurai naturellement besoin d’un sauf-conduit à ce moment là.

 

– Très bien, je le validerai, mais rappelez vous que le moindre manquement au secret constituera une faille impardonnable dans notre contrat. Vous avez cependant ma confiance, agissez au mieux et au plus tôt pour nous débarrasser de ce tordu. Deux fois charcuté du ciboulot, à mon avis on atteint largement son quota de missions.

 

Un robot Star Strider avance silencieusement pour venir proposer une canette d’Ormognok aux deux hommes, avec un peu de retard. Il en est quitte pour raccompagner l’avocadoc vers la cabine du Sharsherman qu’il va occuper provisoirement avant son départ. La menace pesant sur Flash Gourdin n’est pas rentrée dans l’oreille d’un sourd, puisque Frank Sonotrou a tout entendu. Il comprend aussi qu’il doit profiter de cette aubaine de Shaleclair pour rejoindre le sol de Mars. Une chance unique, bien entendu. Mais avant, il voudrait rencontrer en tête à tête le cénazteur dissident d’Arsia Mons, Vlodim Pourichine. Sous les ongles de Franck, dorment les minuscules implants prélevés aux types des Forces Spéciales qui l’ont agressés. Il colle celui de droite contre sa tempe pour entrer en com privée avec le Star Strider. Docile, le robot lui délivre la voie à suivre pour rejoindre le quartier personnel du cénazteur. L’oberleutnant rompt le contact aussitôt, une fois reçue la précieuse information. Trois heures avant la descente prévue du Shaleclair, pas question de rester assis les bras croisés, l’agent spécial doit composer avec ce délai, mais, impatient de le voir, il est fermement décidé à faire nager Pourichine dans les eaux claires de la vérité. Sans plus attendre, l’oberleutnant rampe sous le plancher et réitère sa circulation dans les parois techniques non fréquentées, son objectif est à présent de joindre la zone résidentielle du vaisseau de guerre. Petite fourmi humaine galopant dans l’immense machine, applaudi au passage par le bruit lancinant de quelques gros déclencheurs, il ressent vraiment le besoin de se dégourdir les jambes. Assis dans sa nacelle d’observation devant son pupitre mobile, l’un des Sharshermankapitän du knowledge center interpelle pendant ce temps le Sharshermankommandeur le plus proche de lui :

 

– C’est bizarre, je viens de noter la com erratique d’un FS à l’intérieur de ce vaisseau.

 

– Tu as son contenu ?

 

– Non. Seulement le signal, plutôt bref, dirigé vers un rob.

 

– Bof, une fréquence parasitaire, probablement, il n‘y a pas de gars des Forces Spéciales à bord et ces robots sont tellement cons. Laisse-tomber.

 

– T’as raison. Comme rassuré par l‘appréciation qu’il partage avec son collègue, il ne juge pas utile d’informer un supérieur Sharshermankommodore sur cette anomalie. Un appel de routine du poste blindé de veille et de tir au poste de manœuvre AR sur la rampe arrière achève de distraire les deux hommes.

 

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Message édité par talbazar le 27-07-2017 à 20:06:59
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 28-07-2017 à 16:07:17  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La jet larguée. Extrait numéro 22.

 

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Le son produisait l’effet d’une foule de bottes s’extirpant de la vase. Mais autour du campement, il n’y avait qu’une plage aux grains durs. La lune éclairait peu les environs et le fracas normal du ressac couvrait de moins en moins ce susurrement aussi insolite que menaçant, au fur et à mesure qu’il se rapprochait. Steward se leva, sous l’impulsion d’une indéfinissable impression de danger. L’énigmatique chuchotis qui se dirigeait vers le foyer ouvert portait une signature animale, selon toute vraisemblance. Et puis, dans la lueur rougeoyante des flammes, il le vit. Perlin aussi, le petit chihuahua qui devait s’offrir une petite ballade nocturne et sanitaire dans le coin se mit à aboyer avec la puissance d’une meute de chenil ; en veillant à garder malgré-tout une distance prudente vis-à-vis de cette créature effrayante. La première chose qui frappait l’œil en observant ce monstre était la taille démesurée des pinces, lesquelles jaillissaient de son corps en poire aux reflets orangés. En plus de ces deux appendices coupants brandis haut devant lui, il montait sur six pattes et possédait la taille d’un mouton ; l’envergure hors-norme de ce crabe insolite le rendait proprement terrifiant. Les formidables cisailles cartilagineuses s’ouvrirent brusquement en grand, alors que la bête n’était plus qu’à quelques mètres de Steward. Perlin continuait de produire un raffut infernal qui réveilla un bon nombre de personnes à l’intérieur du camp. Steward s’échappa sur le côté, mais cette saleté d’araignée géante se rapprochait encore, il était à présent évident qu’elle considérait l’amant de Shirley comme sa proie. C’était le bruit trépidant des formidables mâchoires qui produisait sans arrêt l’immonde gargouillis. Les hautes extrémités épineuses frottaient le sable rapidement en procurant au crabe une course véloce, le pauvre homme savait qu’il serait rapidement rattrapé. A pleins poumons, il cria au secours. Redoublant d’ardeur, Perlin ne lâchait rien et hurlait dans la nuit, comme s’il prenait à témoin un puissant dieu des chiens. L’effrayant crustacé ne semblait pas penser, pourtant il paraissait se tenir dans une expectative dangereuse, calculant peut-être la juste distance qu’il lui restait à parcourir pour dévorer l’homme apeuré. Celui-ci se saisit d’un brandon enflammé et le tint devant lui, procurant l’illusion qu’il fouettait dans l’air une épée de feu. Les petits yeux durs et mobiles de l’autre saleté s’arrêtèrent de rouler au sommet de sa coque luisante, elle dressa ses quatre longues antennes à l’unisson, puis elle se rapprocha encore, en effectuant un glissement hachuré. Son obstination eut un instant raison des aboiements de Perlin, le minuscule canidé recula prudemment. Muni de son arme dérisoire, Steward faisait face en foulant la plage, tétanisé par une angoisse entremêlée d‘une urgente volonté de survie, son corps ne voulait pas s’enfuir. Les autres arrivaient enfin, mais ils restèrent bouche-bée, vaincus par un même sentiment de terreur irrationnel, en constatant la taille énorme de cette menaçante goule marine.

 

– Nom de dieu, fit Ewin Talbaway, Steward, tire-toi !

 

Le chihuahua cessa d’aboyer, il courut comme un diable faire la ronde entre les jambes de Summer, puis revint vaillamment à la charge, les pinces claquèrent au-dessus du courageux clébard. Steven, Karl et Loraine agitèrent les bras en tous sens, un vent de panique soufflait sur le rivage, Steward recula pour rejoindre la foule, cherchant quelque salut au milieu des humains. Sans doute surpris par l’agitation nouvelle qu’il était en train de provoquer, le crabe géant se redressa et instantanément ne bougea plus. Puis, sans prévenir, d’un galop effréné de ses membres aussi pointus que des aiguilles, tenailles puissamment ouvertes, il fonça sur eux. Un coup de feu claqua dans la nuit, puis un autre, suivi d’un troisième. Shirley venait de tirer en marchant, elle tenait dans sa main le pistolet de Moktar Bouif. Dès la première détonation, le monstre s’était affaissé sur lui-même, on n’osait croire que l’hôtesse l‘avait effectivement tué. Tous avaient les yeux braqués sur les vagues, on espérait que cet étrange prédateur mort fût apporté par les flots en démon solitaire. Les goélands, si calmes une fois la nuit tombée, piaillaient à présent par chapelets de grincements dans le ciel obscurci, mais nul ne pouvait dire si, en survolant le camp, les oiseaux marins se réjouissaient du gros tas de viande échoué sur la plage, ou s’ils protestaient avec véhémence de leur brusque réveil. Sur l’instant, personne ne fit cas de l’arme providentielle que cramponnait toujours Shirley, tous étaient trop contents de savoir la colossale araignée de mer finalement terrassée. Perlin fut le premier à se décider, il s’élança vers le cadavre pour le renifler, puisque son instinct lui dictait que la chose avait cessé de vivre. Il grimpa même dessus, en se tenant très droit sur ses petites pattes grêles, fixant les hommes qu‘il invitait sans doute à venir constater de plus près son triomphe usurpé. Voyant qu’effectivement le petit chien ne risquait plus rien, les naufragés s’approchèrent lentement de cette horreur immonde pondue par l’océan. Les lueurs du feu de camp tremblaient sur la masse chitineuse aux griffes repliées, elles léchaient le corps boursouflé en lui donnant l’aspect tremblotant d’un véritable diable sorti des enfers marins. Shirley pouvait sans doute s’enorgueillir de savoir viser, ses trois balles avaient frappé juste.

 

– Faites attention à vous ! cria l’actrice porno Laetitia Doujouet, sans oser suivre le mouvement.

 

– C’est un avertissement, vitupéra Eloi de Pouillet, le grand ciel cherche à vous punir de m’ignorer ! Il n’y aura de salut que par la sage initiation que je suis capable de vous offrir, à condition que vous m‘écoutiez. Toute votre science n’est que l’image de la raison des hommes, c’est donc la meilleure preuve de dieu qui a créé cette monstruosité pour vous éprouver. Une seule loi pour une seule cause divine, croyez-vous que le néant puisse engendrer autre chose que rien ? Mais lui non plus ne bougea pas.

 

– Ferme ta gueule, lui fit en passant l’un des deux charcutiers de la Kelien, qui s’appelait Roparz Ouznavire. Il remarqua tout de même que deux ou trois soumis volontaires de l’autre cinglé mystique avaient les poings fermés, alors que d’autres encore serraient les putains d’arbalètes qu’ils utilisaient pour flinguer les singes. Des engins qui sur ce coup-là n’avaient servis à rien. Seuls survivants de leur groupe de vacanciers, son collègue Meriadeg Euzenat et lui concoctaient un projet plus marrant que de chasser le macaque, ils essayaient de produire du vin de palme en grande quantité. Pour faire passer le pâté de primate.

 

Jenifer Hardy s’était précipitée vers Steward pour s’assurer qu’il n’avait rien. Elle lui caressait les bras, le cajolait, l’assurait qu’ils venaient de vivre une crainte commune, en le serrant d‘un peu trop près. Un an plus tôt, Shirley aurait peut-être levé son pistolet vers elle. Illustrant la terrible tension qui l’animait encore, son ami ne lâchait pas sa torche. Steven s’approcha de son hôtesse, il désigna l’arme de poing qu’elle laissait pendre contre sa cuisse.

 

– Où tu l’as trouvé ?

 

Elle lui en expliqua la provenance en prenant, il faut bien le dire, un petit air coupable, comme à chaque fois que sa cleptomanie se révélait au grand jour.

 

– J’ai été réveillée par les jappements de Perlin, j’ai bien compris que ça n’était pas normal. Je suis sortie et j’ai vu cette grosse bestiole qui vous attaquait. Au départ, c’est à toi que je voulais confier ce pistolet, mais tout est allé très vite, je n’ai plus réfléchi, j’ai enlevé la sécurité et j’ai tiré. Ce flingue est finalement d’un fonctionnement très simple, mais tu te rends-compte ? c’est la première fois de ma vie que je tire avec une arme à feu !

 

– Et tu as bien fait, on te dois tous une fière chandelle. Pour une fois que ta manie de piquer les affaires des autres ne fiche pas la pagaille. Il passa sous silence le fait que ce pétard allait certainement susciter une énorme convoitise au sein de la communauté. Je crois que maintenant, tu ferais mieux de me le donner.

 

Shirley confia bien volontiers l’arme au commandant de bord, en ajoutant qu‘il lui restait dans sa case une boîte de munitions qu‘elle lui confierait plus tard. Puis ils allèrent rejoindre les autres près du curieux cadavre. Elle embrassa longuement Steward avec sincérité, mais elle pensait aussi que c’était pas plus mal si ce câlin intime allait faire chier l’autre grue. Le plus intrigué par cette horreur délirante semblait être Pierre Simon Langevin, parce qu’il affirmait qu’un tel animal atteint de gigantisme ne pouvait appartenir à aucune espèce connue.

 

– Qu’est-ce que vous en savez, fit Michel Tatol sur un ton méprisant, vous avez probablement filtré vous-même l’océan pour pouvoir trier l‘intégralité de son contenu, sans doute ?

 

Bien que l’expression de son visage suffise à formuler une réponse silencieuse, le chercheur préféra l’ignorance, il examinait avec attention l’étrange carapace jaunâtre que les trois projectiles avaient percé. L’allure et l’apparence générale de ce monstre hybride noctambule, au corps épineux, rassemblaient clairement des traits communs aux crabes et aux araignées de mer, mais également aux homards et autres langoustes. Le botaniste avait hâte qu’il fasse jour, pour le prendre en photo sous toutes les coutures, avec un des nombreux appareils qu’il avait récupéré dans les soutes de l’avion.

 

– Cette saloperie doit pouvoir se bouffer, c’est jamais qu’un gros crabe, après tout. En plus, vu sa taille, y’en aura pour tout le monde, lança Roparz Ouznavire, en partie pour lui-même, mais surtout pour son pote. Les gars de Breizh, partout dans le grand monde, c’est comme deux doigts de la main.

 

– Ce qui est certain, fit Wanda Vasline, c’est que ce drôle de chasseur s’apprêtait à s’offrir un festin cannibale. Ses pinces sont de véritables étaux, voyez la puissance de ces pattes !

 

– Oui, renchérit Georges Pinson. On devrait se ramasser, il a peut-être de nombreux copains dans le secteur.

 

Dans la fraîcheur relative de la nuit, Summer frissonna brièvement en caressant le Perlin calmé, qu’elle retenait d’un bras. Elle jeta un regard de dégoût devant l’horreur délirante aux pattes longues et crochues, puis tourna les talons en marchant vite pour retrouver sa case, où Dominique Quenique allait probablement la retrouver un peu plus tard.

 


La suite à la prochaine livraison.

 

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Message édité par talbazar le 28-07-2017 à 19:25:34
n°50482438
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 29-07-2017 à 15:22:03  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Noeud coulant pour Martin Smith. Extrait numéro 41.

 

L’évidence claqua dans la cervelle de Bill comme une balle de P38 : de sombres connards étaient en train de hanter les lieux. Méditatif, le gros passa trente secondes à réfléchir sur le sens de leur existence, mais on pouvait conclure que ces gars-là ne menaient pas la vie rangée de bons pères de famille. Sa petite enquête se terminait là, pas besoin de quelque don divinatoire. A présent, il fallait que ces visiteurs imposés trépassent, puisque c’était leur destin. Mais que faisait la police, pour laisser tranquillement les mains libres à des loufiats décidés à cambrioler la villa hautement protégée d’un homme comme Rupin ? Où allait-on dans ce pays, si la bourgeoisie avait besoin de la pègre pour se défendre ? Il avait pourtant autre chose à faire que de s’occuper de ces ploucs venus piquer les cendriers, ce qui venait salement compliquer son petit trafic du morceau de viande congelée qu’il devait sortir de la chambre froide. Un brin de colère passa comme un charme dans ses pensées à l‘idée de servir de larbin à l’antigang, en lui donnant au passage le mental d’un chasseur de buffle. Il préférait largement tuer les flics. Quand même, il n’y aurait pas de poches dans les linceuls de ces combinards indésirables pour qu’ils y fourrent leur lot de montres et bijoux volés. Enfin bon, cent boulots, cent misères, maintenant fallait bien se mettre à l‘établi. Prenant le risque d’être vu, il planta son poignard dans les quatre roues du camion, pas le temps de jouer avec les valves. Un acte prudent, puisqu’on ne sait jamais. In the baba, les gars, pour retourner tranquilles et peinards sur les chemins vicinaux ! Nécessairement discret, Buffalo Bill obliqua ensuite sur la gauche pour contourner la maison, en utilisant l’écran d’une haie de troène élevée. Il tenait bon la crosse d‘un excellent Springfield de calibre 45. Puisque, par une certaine habitude, il répondait à une violence par deux violences, en offrant gratuitement aux gens trop nerveux un surcroit de malheur. Le résultat éclatait toujours comme un coup de tonnerre et la somptueuse demeure qu’il longeait allait probablement se transformer dans un petit moment en marmite infernale. Gros Bill aimait bien la bonne cuisine, c’est pour ça qu’il n’était pas maigre. Les ploucs qui officiaient là-dedans en bravant micros et caméras étaient en train de s’offrir un témoin hors de prix, ils allaient vite le comprendre et le payer très cher. Il ne doutait pas non plus que tout le système de protection sophistiqué de la demeure avait été mis hors-service. Un chat sale comme un vieux peigne fila en trois bonds sur la terrasse, le gangster n’avait rien contre les chats errants, il regarda la petite bête rousse s’enfuir à toutes pattes dans le parc du vaste domaine. L’ensemble jouxtait de lointains champs de blés mûrs, mais le complice du docteur Van Degaffe n‘était pas là pour admirer la beauté du paysage. Âme forte, sinon belle, Gros Bill se colla comme une bête à l’affut près d’une grande baie vitrée aux volets relevés, deux fois plus large que la porte du garage de ton voisin. Il jeta un œil, pas d’invités spéciaux au salon du prêt à crever, l’immense pièce était vide, mais la plupart des tableaux avaient été décrochés et rangés contre un mur.

 

La chasse était ouverte. Cependant, il n’allait pas rester planter dehors ou s’asseoir confortablement sur une chaise du jardin, en attendant que les visiteurs veuillent bien sortir prendre l’air. Ni d’ailleurs rentrer dans la pièce pour se tourner les pouces sur le grand canapé. Il fallait qu’il les trouve rapidement, pour débattre avec ces vagabonds sur la petite part d’ombre qui les forçait à s’introduire chez les braves gens, afin de les voler, surtout quand le riche proprio voyageait en confiance à l‘étranger. Mais Bill savait déjà qu’il n’était nullement disposé à pardonner cette attitude et ça commençait même à virer à l‘obsession vengeresse. Rendre la justice à toujours son petit côté flatteur et rassurant, il était somme toute urgent de restaurer un peu de paix dans cet univers en déroute. Encouragé par cet écho gratifiant qui résonnait en lui, il délaissa la grande fenêtre pour aviser une porte deux mètres plus loin. Puisque lui en avait la clef, passer par là serait aussi simple que de rentrer chez soi, ce qui représentait un avantage énorme en lui procurant un gain de temps certain. Il essaya de faire la chose sans bruit, pour ne pas alerter les idiots du village, dont il comprenait certes les motivations, sans néanmoins les approuver. La gentillesse faite porte, l’ouverture se laissa tranquillement faire pour qu’il puisse pénétrer dans la maison. Il redoubla de vigilance, parce qu’il semblait douteux que les cambrioleurs soient dans leur bain, en train de se savonner le dos mutuellement. Pourtant, il régnait là-dedans un silence suspect, ce qui donnait à ses plans une version un peu plus alarmante. Peut-être avait-il été vu par les intrus, en train de crever les pneus de leur camion. Allons, se rassura Bill aussitôt, mais non, si ces types étaient armés, les balles auraient déjà sifflées au dessus-de sa tête, ou même dedans. Il y aurait quand même quelque chose d’indécent dans le fait que ça soit lui qui se fasse surprendre. Sa quête individuelle le mena vers un escalier, mais toute réflexion demandait à présent une concentration millimétrée pour occuper le terrain, puisque les lapins qui se promenaient ici défendraient à coup sûr âprement leur terrier. Oui, évidemment, mais il fallait bien à un moment ou l’autre les faire sortir du chapeau. Puisque ces marches s’offraient gracieusement pour satisfaire son appétit de découverte, il les grimpa aussitôt. Tout de suite à gauche, un chiotte lui donna un bref aperçu sur la vie quotidienne de l’humanité, mais à côté, il osa ouvrir la porte d’un petit bureau. Gros vit tout de suite que ces branleurs avaient ouvert le coffiot pour le vider, ce qui confirmait d’une manière éclatante qu‘ils n‘étaient pas venus chez Rupin pour boire un thé.

 

En dépit d’une approche très clinique, l’étage ne donna rien. Plus que jamais décidé à sauver les meubles du sénateur en exercice, Bill redescendit, son calibre bien dressé devant lui. Rien dans les chambres et rien dans les deux salons, mais ils étaient où, ces cons qui jouaient les passe-murailles ? Arme en proue, il commençait à s’user d’impatience et sa vaine déambulation édifiait un défi plombant à sa bonne humeur. Alcôves, cuisine et salles de bains désertes, ce vide permanent ne l’incitait pas vraiment à l’allégresse. Toutes ces salles abandonnées commençaient même à puer l’embrouille. Il s’agaçait ferme dans chaque couloir de ne pas rencontrer ses amis clandestins en face de son canon, entre adultes moyennement consentants. Ce qu’il traquait, c’était eux, pas la poussière accumulée dans les recoins. Reste que ce foutu sentiment de solitude n’allait pas tarder à ouvrir une vilaine brèche dans son harmonie personnelle. Dans ce genre de situation, le petit éclat de balle qu’il avait dans le cerveau commençait à chauffer au rouge et le mec d’en face ne mourrait jamais sereinement. Ce qui n’empêchait pas qu’après l’avoir refroidi en lui offrant le repos d’une nuit éternelle, Bill allumait tranquillement sa clope et buvait un scotch fameux. Il regarda par la fenêtre ce maudit camion avec ses roues à plat, il n’était quand même pas venu là tout seul, cet engin. Le fascinant objet architectural que constituait le palais, cette sale baraque de merde, était forcément l’écrin d’une odieuse occupation étrangère. Il fallait chercher encore, en essayant de ne pas se blesser, forcément. Gros fut un instant tenté de s’asseoir pour faire le point. Il était un poil dépité parce que, normalement, une maison vide que l’on cambriole est toujours le théâtre d’une bruyante activité. Et puis, d’un seul coup, il ironisa sur sa propre connerie, parce qu’il venait de comprendre que les Pieds Nickelés se trouvaient probablement dans le sous-sol, le seul endroit qu‘il lui restait à visiter. Là où dormait provisoirement la petite Mouche givrée. Comme il venait certainement de résoudre l’énigme de son petit problème immobilier, il serra plus que jamais les phalanges sur le Springfield, avant de se diriger vers la cave. Très doucement, il ouvrit la porte qui condamnait l’escalier. Un son de voix mâle lui parvint enfin, il avait finalement découvert ses perdrix.

 

– Alors Sisco, il dit quoi le Teddy ? t’imagine quand même pas que je suis venu ici pour des prunes.

 

Sisco Matteï, le patron de la Rose Noire, qu’il connaissait, un petit costaud binocleux et un mec à chevelure, avec la gueule défaite d’un drogué misérable. Et puis, allongé sur le sol, un bel ensemble de beauté et de talent malheureusement refroidis, lequel accumulait un peu partout sur le corps d‘affreuses blessures. Son putain de colis. Gros bill baissa les yeux sur le trio comme un vieux bison en rut les pose sur un jeune branleur de l’année venu reluquer ses femelles, puis il releva lentement son arme, avec pour objectif de dégommer trois cibles, tout de même plus coriaces que prévues. Seulement voilà, la porte derrière lui était grande ouverte et l’air plus frais d’une cave attire toujours les courants d’air, un claquement sec et brutal referma brusquement le battant. Sous l’effet de surprise du phénomène bruyant qui joua sans prévenir dans son dos, Gros Bill hésita trente secondes. Les trois autres cons relevèrent le nez, virent le pétard pointé sur eux et s’égayèrent comme des cafards dans le sous-sol fortement encombré, avant de canarder les premiers, selon des angles qui ne valaient rien. Ouais, pour Bill posé dans les hauteurs, ça se corsait quand-même un peu, à trois contre un, valait mieux reculer. Il lâcha lui aussi sans succès deux pruneaux au jugé, puis il repassa vite fait la porte, non pas pour s’enfuir, mais pour la surveiller. Les œuvres des autres avaient bien labouré les murs dans l’escalier, il s’en était tiré vraiment de justesse. La seule certitude pour Gros, à présent, c’était que Sisco et sa bande n’appelleraient sans doute pas la police à leur rescousse. En revanche, il ne savait pas combien de temps ils mettraient pour se décider à sortir au grand jour. Histoire qu’il puisse les traiter correctement avec ce non-respect de leur personne qu’ils méritaient. En attendant de revoir leur sales bobines, la main sur la crosse, il bouillonnait.

 

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Bon week end à tous.

 

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Message édité par talbazar le 30-07-2017 à 05:31:40
n°50488269
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 30-07-2017 à 15:12:01  profilanswer
 

Revue de presse

 

Aujourd'hui : tir groupé - C'est la guerre ! / cinglante réplique ! / Trahison ! ( La Gazette des éboueurs de la ville de Troulbled - archives municipales de Troulbled)

 

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Message édité par talbazar le 30-07-2017 à 15:19:17
n°50510461
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 01-08-2017 à 18:11:06  profilanswer
 

Salon littéraire.
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar.
 
Aujourd'hui : Biographie de Gaston Boudiou - extrait Numéro 30.

 

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Il neige fortement sur Troulbled ce jour-là. Les corneilles animent la campagne figée de leurs croassements rauques et les flocons balayent en continu les environs blanchis des misérables ruines de l’ancienne ferme du grand-père papi Léon Cocominute de Givenchy. Devant la façade aux vitres brisées, un pauvre arbuste perce la couche froide et immaculée avec une branche sombre et griffue, comme la main d’un type qui va se noyer surgit au-dessus de la mer. Monsieur le baron de la Tronchedecon regarde ce triste paysage gelé au-travers du pare-brise de sa Jaguar, un modèle déjà ancien qui vient de le conduire jusque-là. Après la mort de sa fille Marie-Charlotte, il a quitté le pays pour s’installer avec son épouse dans sa vaste propriété située près de Rambouillet. Miné par le scandale et l’horrible décès de sa fille en compagnie de ses amis hippies, dans l’incendie qui a ravagé la petite bâtisse, c’est la première fois qu’il revient sur ce lieu tragique. Il est légèrement bourré, puisqu’il s’est mit à boire beaucoup, le ballet des émotions qui l‘agitent ne joue pas la comédie. Il éteint l’autoradio qui balance du Brel, lequel braille qu’il ferait un domaine où l’amour sera roi, où l’amour sera loi, où tu seras reine, ne me quitte pas. Une chanson qui date de 59, elle prend pourtant dans l’esprit du baron une pénible résonance. Sa pauvre fille droguée voulait que l’amour soit loi entre ces murs en train de s’écrouler, mais le fantôme somnambule, hilare et défoncé de Marie-Charlotte ne hante plus que de misérables pierres noircies, sur lesquelles ne luira plus jamais la lumière aguichante des photophores de la joie. L’atmosphère silencieuse a définitivement claqué son bec aux vociférations des chanteurs de rock.

 

 La virée du baron Amaury-Louison de la Tronchedecon dans ces ruines a une allure de défaite personnelle, mais il n‘a plus envie de reconstituer le puzzle des motivations qui ont conduit sa fille unique à se rebeller. Un épais brouillard, identique à celui qui cerne les champs alentours, a recouvert tel un lourd linceul les rires enfantins de la petite, ainsi que son désir à lui de la voir épouser, au minimum, un diplomate, ce qui n’aura constitué qu’une amère utopie. Il n’avait jamais été pour elle ce riche démiurge qu’il souhaitait incarner pour Marie ma crotte, ainsi qu’il l‘appelait des fois familièrement, en faisant son possible pour qu’elle soit à même de perpétuer la reluisante saga familiale. Il a commis l’erreur impardonnable de l’envoyer en Amérique pour qu’elle y finisse ses études, au lieu de ça elle en est revenue avec dans ses valises un troupeau de dégénérés. Mr le Baron ne guérit pas de sa blessure récente, il observe, impuissant, le spectacle de cet endroit maudit qui lui donne envie de se trancher la gorge avec un rasoir. Parce qu’il a aimé sa fille en dépit de tout et qu’il va bientôt divorcer, accablé sous les insoutenables reproches de sa femme Faustine. Ni mari, ni père adoré, il se sent étranglé par une culpabilité mutique qui lance une violente charge dans l’équilibre de ses sentiments. Le prix à mettre sur la table pour effacer l’ardoise qu’il doit payer à ses intimes délaissés semble beaucoup trop lourd à payer. Marie-Charlotte a quitté la page sordide des faits divers et ne reviendra pas, son épouse anéantie par le Valium n’en peut plus de le lui reprocher chaque jour. Ce même foutu Valium auquel Les Rolling Stones feront allusion deux ans plus tard dans leur chanson Mother’s Little Helper : « quel enfer de vieillir ! » En ce qui le concerne, sa mission de père digne a manqué. En somme, les regrets s’accumulent en lui pour former une couche aussi étouffante que épaisse, exactement comme les flocons de neige s’amoncellent à présent sur le capot désormais refroidi de sa voiture. La disparition de sa fille ne lui fait pas vivre une simple expérience éprouvante, elle le plonge dans un cauchemar personnel, en balayant chez lui les certitudes qui donnaient autrefois, avec tant d’illusion, tout sens à son existence. Il bannit pour de bon toute tentative de bonheur dans ses projections. Il aurait dû serrer la bride plus fort sur cette gamine qui changeait toutes les règles avec autant d’audace. Mettre un embargo sévère et puissant sur ses projets d‘amour universel, au lieu de financer sans rien dire son insolente connerie.

 

Il descend de sa luxueuse voiture dont il ouvre le coffre, il fait froid dehors, très froid. Il prend son fusil de chasse avant de se diriger vers le lieu de débauche où sa fille a trouvé une mort affreuse. De longues minutes passées devant la maison aux poutres calcinées le font d’abord pâlir, puis elles lui rosissent comiquement les joues et le nez ; son haleine fume en courts panaches dans l’air glacé. En compagnie de son imbécile troupe de cirque californienne, Marie-Charlotte fumait aussi beaucoup, à longueur de journée, en se baladant dans les rêves multicolores que ces bouffées lui procuraient et où rien n’était prévu pour y gagner de l’argent. Amaury-Louison cramponne la crosse de son fusil au canon unique et marche lentement, le tempo n’est même pas haletant. La décision de son épouse qui veut se séparer n’est qu’un prétexte au geste qu’il s’apprête à commettre, il est dorénavant en demande de justice expéditive et l’alcool lui servira de courage. Il rentre par l’ouverture sans porte et va s’asseoir sur les pierres salies de la cheminée, en contemplant les gravats enneigés eux-aussi, puisque le toit n’existe plus. Il imagine les rires francs de sa fille grimpée à l’étage, mais le monstre ensanglanté de son mariage les transforme immédiatement en cris de loup-garou. Une longue rasade prise à sa fiole d’armagnac bat en brèche la morale bienveillante des gens de son milieu, qui laissent la cuite aux pauvres. Lui boit un dernier coup aux dérives de la société qui lui a kidnappé Marie-Charlotte, sa petite puce si bien habillée qu’il revoit sans arrêt gambader dans ses souvenirs, en se rappelant par exemple ses premiers pas malhabiles lancés dans le parc du manoir familial. Cette belle demeure à présent vide et située à quelques champs de là, juste à côté. Il n’a plus de fille, bientôt plus de femme et il était une fois l’économie, la pression du marché récent vient de le ruiner complètement. Pas de possibilité d’emprunt, plus de capital et plus d’épargne nécessaire pour espérer s‘en sortir. Comme disent si bien les revues d’économie financière, Business as usual. La cartouche conçue pour le gros gibier lui emporte tout le haut du crâne et asperge le mur derrière lui, en lâchant brusquement un geyser sanglant de cervelle écarlate.

 

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Message édité par talbazar le 02-08-2017 à 12:05:23
n°50528935
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 03-08-2017 à 13:47:51  profilanswer
 

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Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : L'épilée du Nil. Extrait numéro 76.

 

Par qualité d’instinct plus que de réflexion, Néefièretarée fit claquer sur le sol les semelles de ses sandales en cuir d’hippopotame, pour se faire entendre. Une attitude d’autorité qui provoquait toujours l’hilarité de son guépard. Le fauve bavant s’en alla finalement éparpiller une gazelle peu méfiante, aux quatre coins de la terrasse. Moins concerné par le commandement impératif de sa maîtresse, Phimosis termina tranquillement dans son coin de siroter sa coupe de jus d’orange, puis il alla s‘allonger plus loin dans un hamac, afin de se plonger en solitaire dans la lecture ardue des plans de la future nécropole royale. La reine observa finalement son petit monde avec une attitude bienveillante. Ses pieds crépitèrent toutefois quand même un bon moment, pour réclamer une meilleure attention des romains Vequetum Fourlanus et Tampax Nostrum, occupés à l’applaudir pour marquer le rythme, par malentendu. Voyant la pharaonne froncer subitement ses sourcils emplâtrés vers eux, les romains cessèrent aussitôt de claquer les mains sur leurs cuisses, au moment même où Tampax s‘apprêtait à fredonner. Ils n’eurent pas besoin d’hypnose pour retrouver la mémoire de leur rang et se calmer.

 

– Messieurs et mesdames de l’ONS, vous avez, je pense, eu largement le temps de découvrir tous les trésors cachés de cette ville d’Halopolis, si riche en merveilles. Un endroit ou il vaut mieux soigneusement enlever la peau des fruits achetés sur les marchés, sous peine de perdre ensuite 30% du poids de son corps dans les chiottes.

 

– Oui, noble Splendeur de Rê, osa l’interrompre Valisansoùth, j’ai moi-même eu quelques problèmes en buvant de l’eau glacée importée d’Helvétie, parce qu’elle était devenue tiède, mais les désinfectants intestinaux n’ont servis à rien pour me calmer les reins, devenus aussi durs que de l‘airain. J’ai pas mal forcé sur mes hanches, cette fois-là.

 

– Bon, le programme que je vous propose à présent, c’est sac à dos, bivouacs, soirées ballade à dos de chameau, feux de camp et veillées au clair de lune, en pleine autonomie. L’occasion pour vous de visiter l’Egypte à moindre frais, en retournant dare-dare dans le nord. L’occasion aussi pour vous, les romains, de danser cette fois librement devant la grosse enceinte Aménorée, parce que vous allez tous les deux escorter nos amis en conduite accompagnée. Terminé de glander au dépend du royaume dans les guinguettes au bord du Nil.

 

– Hey, fit Tampax, je ne suis pas mercenaire comme peut l’être mon pote et compatriote. Je n’ai même pas dans ma valoche une paire de calcei cloutés spéciale rando.

 

– Non, mais tu remonteras quand même jusqu’à Thèbes, ou je te fais expulser par voie diplomatique. Si tu oses encore me contredire, je te garantis qu’en plus, le cuir solide du fouet de Merdenkorinnanâr glissera à merveille sur la peau tendre de ton fessier.

 

Un peu agacée d‘être interrompue, elle agita ses pendentifs à breloques aux pierres facettées. Sa perruque protégée par une formule sans alcool, parée et enrichie de paillettes aux scintillements étincelants, capta les rayons du soleil en sublimant son visage pour lui donner un aspect lumineux. Mais sur sa figure, la couche de plâtre qui dosait son capital soleil se fendilla un peu, dilatant les petits vaisseaux sanguins de ses joues, car elle était rasée d’avoir été coupée. Face au brouhaha que son ordre provoquait, elle retapa fortement du pied pour calmer l’assistance, se fit mal aux orteils et ordonna à une esclave de lui apporter sur le champ ses espadrilles vertes d’antilope, nettement plus confortables.

 

– Face à l’arrivée rapide de ma belle-sœur Schrèptètnuptèt, il est primordial d’anticiper. Motivation, organisation, autonomie, l’éternelle règle de trois des Troyens pour réussir. Et pas question d’abandonner en cours de route, ou je vous retrouverai pour vous filer aux crocodiles, soyez en sûrs. Elle tapa dans ses mains pour qu’on aille chercher une splendide robe à top dos nu en coton froissé de couleur mastic, qu‘une domestique présenta avec précaution au bout d‘un bâton. L’absence de manche de ce beau vêtement permettait largement de frimer des épaules. Impressionnée, Amétatla voulu éprouver du doigt la qualité du tissu, en parfaite connaisseuse.

 

– Ne la touche pas, malheureuse ! Cette robe est imprégnée d’un poison violent, c’est radical et ce vêtement dispense de s’encombrer d’une assurance maladie. On l’enfile et vlan, c’est immédiatement la paralysie ; puis celle qui la porte s’en va directement dans l’au-delà se faire peser son âme par Osiris. Elle caressa de satisfaction sa barbe étroite et tressée. C’est la seule chose que je souhaite à cette chienne de rivale, mon propre verdict la voue déjà à la damnation éternelle, je le ferais d‘ailleurs bien graver partout dans le pays à coup de cartouches explicites.

 

Dépitées, Amétatatla et Aménorée regardaient cet objet de luxe en exprimant sur leur visage un certain regret, mêlé d’une évidente réprobation navrée. Ce n’était pas une robe issue de leur collection été, mais sa destination funeste risquait fort de jeter le blâme de la clientèle sur leur entreprise de grossistes en fringues. Valisansoùth et Tépénib restaient muets, mais on voyait bien qu’ils n’en pensaient pas moins. La comptable Katikèlsalop estimait quand elle dans sa tête le prix de cette merveille à au moins quarante buffles bicolores. Un beau gâchis. Depuis toujours, l’« Organza et Nylon à Sion » cultivait le plus possible des prix qui donnaient le sourire, pas des larmes de deuil. Et pas question sans doute d’imaginer le moindre allongement dans le délai de livraison. La marque de prestige associée aux tissus et créations de l’ONS exprimait un luxe plus conforme, surtout plus paisible, à l’idée d’un développement durable exprimée par ses clients. Quand bien même Schrèptètnuptèt aurait un pouvoir d’achat plus conséquent. Cette robe jouerait certes son rôle, en participant au mieux dans l’effet de mode actuel, mais ce serait pour la sœur du défunt Ramassidkouch son dernier cadeau, lequel réduisait à néant l’intérêt de ses points fidélité.

 

– Majesté, fit Valisansoùth, nous ne sommes que des nains face aux géants du tissage chinois, je crois aussi que votre projet risque fort de ne pas rencontrer l’adhésion de mes salariés et va les faire grincer des dents. Personne ne souhaite à l’ONS que la toile évolue vers un modèle proche du linceul, sur le modèle interne que vous nous proposer d’explorer. On bouge là sacrément les lignes au niveau national.

 

– Allons, allons, monsieur le président, il ne s’agit somme toute que d’une réalisation à petite échelle, il n’est pas question dans ce projet de flinguer toutes les dames de sa cour. Simplement de porter utilement témoignage, par une technologie adaptée, au souci que nous avons d’être à l’écoute de cette grande garce, afin de lui faire preuve de notre savoir-transmettre, en lui apportant un soulagement utile et surtout efficace.

 

– Ouais, enfin, ce que vous nous proposez d’offrir à Schrèptètnuptèt présente une stabilité apparente qui masque apparemment une évolution plus fine. En terme de préparation de l’avenir, ce truc va forcément générer une pénurie de main-d’œuvre, surtout si les employés de ma caravane tripotent cette robe par inadvertance.

 

– Bon, ça va suffire maintenant, arrêtons de causer, ça retarde bêtement ma sortie de crise. J’offre par ailleurs à ton entreprise un régime fiscal avantageux et te libère au passage d’une bureaucratie excessive, mais rappelle-toi que le royaume a parfaitement les moyens de déclasser tes diplômés, en leur faisant gonfler l’épais rang des chômeurs. Je suis carrément imperméable aux suggestions et je vous ordonne de partir dès demain matin, en emportant précieusement sur un âne mon petit cadeau.

 

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Message édité par talbazar le 04-08-2017 à 08:13:46
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 05-08-2017 à 13:40:39  profilanswer
 

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Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La saga du trône de Fion. Tome 2 - Sus au sein royal. Extrait numéro 29.

 

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 Nullement étouffée par le moindre faste de décorations, la pauvre cabane de Mélisende Byzenet n’avait rien d’un château. Construite de bric et de broc, envahie par toutes sortes d’insectes nuisibles, la masure branlante démontrait chez sa propriétaire d’un amour plutôt confiant dans la vie. D’une simplicité de lignes merveilleuse, la cahute misérable se pourvoyait de quatre murs en planches et d’un toit en ajonc, au sein desquels régnait un savoureux bordel d’ado, alors que la lumière chiche dispensée par une unique fenêtre possédait le charme exquis d’une pénombre salutaire. Il était cependant impossible de lutter efficacement contre l’odeur, en particulier celle de Jean-Marie, qui dormait très souvent sur le lit. Entièrement dévoué à sa princesse, le sanglier aux poils drus renâclait avec plus de vigueur que les chausses de Belbit le Huelabit, si la chose fut possible. Attablée jovialement avec ceux de la communauté, Mélisende retraça encore une fois pour eux la dramatique odyssée de sa vie singulière, laquelle la faisait vivre à l’écart du monde, puisque la farouche gamine aussi vierge qu’esseulée n’était jamais en relation avec quelque membre qui soit. Son opulente chevelure dorée faisait la fierté légitime de cette sauvageonne, en lui donnant l’avantage de masquer les innombrables brins de paille qui s’y trouvaient mêlés. Elle leurrait visiblement d’une figure enfantine, mais sa vie rude dans les déserts forestiers du Mont Chauve l’affublait parfois d’un sadisme facile, pour de simples raisons de survie. Elle raconta avoir souvent tué, juste pour se protéger de quelques rôdeurs audacieux. Ce petit démon de femme libre menait dans les bois de Tamerlaput une existence périlleuse, nourrie des ressources variées de la vallée de Bogland, mais elle évitait soigneusement de fréquenter ceux de son pays, avec lesquels elle avait pratiquement rompu tout lien. Le profond traumatisme de son enfance délaissée lui conférait un quotidien plus trépidant que celui d’une vendeuse de marché, ce qui exaltait en elle une jeunesse apparemment saine et heureuse. La poussiéreuse casaque noire qu’elle portait en permanence comme unique vêtement s’incrustait de boutons de métal et ses bas, noirs également, accentuait la finesse de ses guiboles assez menues. Mélisende Byzenet n’était guère une fille du type larmoyant, la petite ermite démontrait au contraire un caractère mélangeant avec autant de force la capricieuse à l’ingénue. Elle était persuadée de former avec son cochon le couple idéal. Jean-Marie représentait à ses yeux le symbole le plus explosif de la séduction, surtout lorsqu’il bourrait de la hure dans ceux qui se risquaient à venir l’emmerder, au fond de sa futaie. Car chez les Troglobites, elle se trouvait reconnue, sinon célébrée, comme faisant partie intégrante de la contrée. La blonde était considérée par les différentes grottes comme une sorte d’objet fétiche, appartenant corps et âme au mystère de leurs bois et tous se gardaient bien de rôder dans son fief ; car ils avaient par trop la crainte de se faire éventrer, comme tant d’autres distraits, par les dents aiguisées de son gros cochonnet.

 

Jean-Marie les quitta pour aller s’allonger dans l’appentis qui jouxtait la hutte. Après son départ, un vent d’air plus frais s’engouffra aussitôt dans la pièce unique. Belbit triquait en douce, parce qu’à chaque fois que Mélisende se penchait pour leur offrir des poires, il possédait vision par l’échancrure du corsage des beaux nichons que le nain souhaitait fort un de ces jours malmener. Le mage se disait ouvertement fasciné par cette vie prodigieuse et solitaire que la gosse développait, à grand renfort de discours imagés. Hivalanoué la réprouvait quand à lui en silence, puisqu’il n’y voyait point l’avenir d’une sage damoiselle qui ne connaissait ni l‘art de la broderie, ni celui de lessiver. Mélisende ne donnait pas l’air de démontrer un goût très ardent pour les études. Pour le chevalier indigné, les gorets se mettaient en broche, mais jamais dans la couche d’une jeune fille à marier. Au fond de lui-même, Erald prenait cette destinée en grande pitié, il maudissait la parenté cruelle qui l’avait vilainement délaissée pour la laisser courir dans les bois au milieu des dangers. Il se désolait de la voir croupir dans sa cabane, aussi démunie des joies de l’existence que pouvait l’être la triste cellule d’un archidiacre de notre sainte Kramouille. William se tenait coi, mais il accusait sans le dire la destinée de Mélisende de grande pestilence, puisqu’il tenait bien ferme qu’aucune pucelle ne saurait par le diable épouser dignement un verrat des forêts. Mirlen cracha par terre les pépins de sa poire, car il ne voyait point la raison de se gêner pour respecter ce grand foutoir. Ils buvaient de la gnôle issue du chariot d’un marchand que la petite avait un jour grandement malmené, prenant, avant qu‘il ne file en courant, sa cargaison d’alcools en paiement.

 

– Grand merci, mademoiselle, fit le magicien, de ne pas nous avoir fléché promptement, comme vous auriez sans doute aisément pu le faire.

 

– Ayoye, wesh, mon cousin, ça pressait tout de même en maudit, mais t’en va pas pelleter des nuages, je vais parler franc, c’était pas long que je vous saute en face. Si l’un de vot’ maudit gang avait dêcrissé Jean-Marie, j’aurais été ben dans mes crottes et mes flèches seraient parties drette dans vos ciboires de fioles d‘estrangers, tabernak.

 

– Bien. Mes amis, fit chevalier Hivalanoué en levant sa corne, trinquons ce jour à l’amitié, car nous sommes le vingt et un d’april, jour de birthday de notre queen Amanda la givrée !

 

–  Zêtes pas rendus à la réchaudir, c’te fille, moué qui le dzi. J’aurais ben mon flux de grimper par le Mont Chauve, parce que c’est ben platte, il vous faudra passer par le royaume des Amazonardes, des énervées de Beauport qu‘on des bibittes dans le traineau. Des ostie de bonnes femmes qui font la fraîche entre elles et pis qu’aiment pas les gars. Des cibouères de greluches qui se pognent le beigne dans leur cité de Lukycuni, au cœur de la vallée du Mikosik. D’après ce qu’on m’en a dit, ces swing la marde montent des buffles à trois bosses, avec des couilles énormes. Elles se tapent leurs steaks crus et tiennent sans cesse la garde en arme, debout sur les remparts de leur grande capitale.

 

– Bof, fit Erald, la chose fera charivari si jamais elles tentent de nous causer misère. Nous avons bonne épées pour tanner le cuire de plus d’une de ces garces, ce me semble. Mais il n’est pas séant que des bourgeoises se donnent avec autant d’audace des allures de guerriers.

 

– Ben voyons donc, tu verras bien, taouin, comment qu’elles vont te heurter la bouilloère avec leurs sabres qui sont vingt fois plus longs que ta maudite kékette.

 

– On jugera bien le moment venu pour coller ces drôlesses au tombeau et leur faire ravaler toutes les pompes de leur saleté d’empire, puisque jamais d’hommes n’aimèrent, lâcha William, pris d‘une sainte colère à l‘idée de ces gueuses qui vivaient soigneusement entre elles à l‘écart des bonhommes. Mais leur règne est encore bien loin. Pour l’instant, par la bénie Kramouille, partageons feu et pot sans se soucier du lendemain, car il nous reste encore grande route à parcourir.

 

– Oui, répondit Erald, seul le diable va vite, puisqu’il a deux grandes ailes dans son dos.

 

Un jour nouveau passa sur la colline boisée. Au matin, Jean-Marie dégagea de sa soue et trotta sur les traces de Mélisende, partie magasiner dans les fourrés pour y tirer quelques pigeons. Le suint du sanglier ne pouvait se comparer à l’odeur exquise d’une charretée de foin, mais cognait d’avantage les narines qu’un fromage oublié. Or, voici que dix gaillards troglobites en armes rôdaient dans la contrée, apparemment trappeurs d’élan, mais plus sûrement des larrons meurtriers. Alors que Mélisende se lavait au ruisseau et s’ébattait dans l’eau, la vue de son jeune corps travailla très durement celui des vagabonds.

 

– Ah mes gars, lança Kanar Laquay, le chef de ces malandrins, voyons donc là-bas cette criss de maudite sirène qu’a pas de chemise. Deux mois qu’on chasse sur le Mont Chauve, si c’est pas Kramouille qui nous l’envoie, c’est bien imité.

 

Mais Belbit épiait aussi, puisqu’il se rinçait l’œil derrière un marronnier. Il souffla dans sa flûte, pour alerter ceux de la communauté. Brassant les vagues, Mélisende tourna la tête et prit immédiatement conscience du danger. Elle était loin de ses vêtements et plus encore de son arc. Se sachant vulnérable, elle ordonna à Jean-Marie d’attaquer. Le sanglier chassait tranquillement la truffe à l’amont de la rivière, il lui fallait du temps pour arriver. Cherchant rapidement à rejoindre la berge, Mélisende lâcha sur les malfaisants des cris de rage d’une haute volée. Kanar Laquay faisait main basse sur l’armement, sa bite dressée offrait la même surface osseuse qu’un péroné.

 

– Hors ça, fieffés, hurla Erald en surgissant à point, l’épée pointée. Il frappa l’un des rôdeurs en dix coups bien distincts, le laissant mort sur le terrain.

 

La bataille était engagée, puisque William et Hivalanoué s’en mêlaient également. Les duels qui s’engagèrent dans le sous-bois n’étaient pas farces de gamins. Un autre trappeur devint cadavre froid sous la force d’une lame qui le perça tout bon. Jean-Marie arriva brusquement pour s’en mêler. Imitant le bruit d’une croisée que l’on ferme, les os d’un des vilains craquèrent sous sa formidable poussée.

 

– Taillons les gars, cria Kanar Laquay à la vue du monstre déchaîné, ces tabarnak de sphincters de lépreux ont la force pour eux !

 

Les cruels brigands décampèrent, laissant deux morts dans les fourrés. La corde de l’arc de Mélisende claqua trois fois dans l’air, sans qu’elle n’atteigne les fuyards d’une seule flèche. Elle était toujours nue, maintenant que le danger semblait passé, elle s’occupa plutôt à se rhabiller. Jean-Marie vint se frotter contre elle, un peu d’amour fusa pendant quelques secondes dans le chaos ambiant.

 

– Merci à vous messires, vous êtes ben dadon. Sans votre aide survenue juste à temps, ces côlisse de têtes de pissette m’auraient sans doute violée.

 

– C’est toujours bon devoir, lui répondit Erald en nettoyant sa lame avec de la fougère, que de s’obliger à sortir victorieux d’une glorieuse lutte à mort, il n’y a là que l’honneur d’un preux chevalier. Jamais ne planera sur ma tête le soupçon de trahison. William à la moustache épaisse baissa la sienne sur ces dires, en regardant ensuite ailleurs, avec un air coupable.

 

Hélas, Mirlen vint chanter un autre air, car en fuyant, les coquins venait de brûler la cabane abritant toute la maigre fortune de Mélisende. La sauvageonne résidait à présent par le fait sans un toit pour s’endormir paisiblement. La jeune fille droite et courageuse hurla de mauvais sons, jurant qu’elle décidait sur le champ d’abattre les uns et de supprimer les autres. Belbit eut le plus grand mal à la calmer, elle termina sa juste colère en affirmant qu’elle arracherait elle-même avec ses dents cariées les sales balloches de ces gros tas de marde. Mais nul ne doutait que les fauteurs de trouble étaient déjà très loin, à soigner les blessures cuisantes que Jean-Marie leur avait infligé, en les signant d’un style plutôt rude. William regrettait de ne pas leur avoir donné à tous une fin déshonorable. La troupe se regroupa finalement en silence devant les ruines fumantes, un fouillis brasillant au milieu de hautes volutes blanches qui lâchaient dans les airs surchauffés leurs fumées méprisantes.

 

– J’ai plus de logis, murmura sans pleurer Mélisende, puisqu’elle voyait s’envoler toute sa vie devant ses yeux. Elle parla comme en se réveillant d’une pénible léthargie. Chevaliers du royaume de Fion, je vous dois paiement de mon honneur, vous vlà bien mes chums en câlisse. Si vous le voulez, moué je vous mènerai de par les terres farouches des sentiers du Mont Chauve, avec mon Jean-Marie ; au cas bien sûr ou vous seriez d’accord pour m’accepter. C’tu correct ?

 

– Fort bien, répondit Mirlen en secouant son bâton, nous sommes des âmes charitables et voulons bien, car vous êtes certainement qualifiée. Point besoin de maintes paroles, il serait vain de nier que nous ne savons par où passer pour franchir cette dangereuse contrée.

 

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Message édité par talbazar le 07-08-2017 à 05:16:52
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talbazar
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Posté le 09-08-2017 à 11:43:10  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Coup de chance dans l'hyperbole. Extrait numéro 49.

 

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Placentia se pose en majesté au cœur de la jungle étincelante de la planète Kourdukon et regorge d’étranges activités. Des tâches que semblent apparemment se partager, sans hiérarchie exigeante, les hommes aussi bien que les femmes. Un climat social bien différent du matriarcat dominant Utruss semble régner ici, loin des lois implacables mises en place par la cour de la Goween Amygdala et sa fille Olila, contre lesquelles une guerre est désormais déclarée. Les naufragés de la Marie-Jeanne sont conduits par les légionnaires jidouilles de la Société secrète des Francs-Plaquistes, Oubli-Wan Kianobite, Dark Ouater et Lurke Salwater à travers des rues animées, où l’on aperçoit parfois des scènes curieuses ; tel ce rituel étonnant, où des passants se passent de bouche en bouche de minces tuyaux qui produisent des bulles enivrantes et colorées. Ces petites sphères fragiles dansent un moment dans les airs, puis sont avidement consommées par des nuées de petites méduses en lévitation, qui paraissent s‘en délecter. Cela constitue même, selon Dark Ouater, leur principale source alimentaire. Ainsi nourris, les petits animaux de la taille d’un pouce produisent à l’unisson une envoûtante chorale. Cette symphonie céleste se déverse dans les rues de la cité pour lui donner un charme musical extraordinaire, puisque ces bêtes molles et volantes s’accordent à diffuser chacune un son unique, mais qui s’additionne aux autres pour former un concert d’une grande harmonie. Même si chaque méduse possède sa note particulière, l’ensemble de leurs chants résonne dans Placentia avec bonheur sur la ville, en lui fournissant une couleur auditive extrêmement agréable. Indéniablement, cette musique possède pour les humains un curieux pouvoir apaisant. C’est peut-être la raison pour laquelle les ruelles de Placentia n’affichent pas la nervosité ambiante de celles d’Utruss, beaucoup plus trépidantes. Les murs des maisons aux formes courbes, percées d’ouvertures plus ou moins larges, forment toutes un langage architectural à présent familier aux visiteurs, la multitude des bâtiments ronds témoignent à l’instar d’Utruss d’un esprit extrêmement créatif, très emblématique de cette planète perdue. Les couvertures bombées de fines tuiles dorées se confrontent d’ailleurs avec bonheur au ciel vert percé de ses trois soleils, pour porter au cosmos un message d‘une grande poésie de la part des habitants. Des protozoaires géants apparaissent et disparaissent au coin de chaque rue, mais les étrangers n’y prêtent plus attention. Tout près d’eux, quelques organismes ovales se contorsionnent comiquement sur le sol, libèrent soudain leur courte queue et l’agitent brusquement pour se mouvoir lentement. D’autres grandes bactéries piriformes se déplacent au contraire à grande vitesse sur un nombre inimaginable de petites jambes cillées. Lurke Salwater montre juste du doigt un groupe de Paramécies paresseuses aux membranes translucides, en recommandant de ne pas toucher par mégarde leurs filaments paralysants. Celles-là poussent en sourdine des sons rauques qui contrastent terriblement avec la suavité du chant délivré par les méduses mangeuses de bulles. Au gré de navettes erratiques entre la ville et la jungle, un bon nombre de cette faune exubérante de toute beauté qui parcoure librement Placentia consomme des substances minérales libres, sans autre forme de nutrition. Certains animaux s’abreuvent toutefois à l’eau d’un petit fleuve qui se disperse en mares, fontaines et lavoirs. De rares tacots collectifs à vapeur pétaradent dans les rues et viennent bruyamment apporter au chant des méduses leurs notes discordantes.

 

La ville abrite de nombreux artisans des deux sexes, dont l’activité semble très dépendante des ressources offertes par la forêt lumineuse. Les habits et les outils divers de ce peuple en témoignent, tout comme ils le faisaient dans la cité rivale d’Utruss. Seul le mode de sociabilité ayant cours dans Placentia et l’autre ville rebelle Ovarie porte témoignage d’une différence essentielle, puisque les hommes et les femmes y apparaissent absolument égaux, en dépit du fait que les légionnaires Jioduilles composent au sein de leur société guerrière une indéniable majorité masculine. Reste que chaque pas effectué ici représente un véritable égarement onirique. Sans cesse bercée par sa chorale mélancolique, la ville inciterait presque à l’allégresse, si l’ombre du conflit menaçant ne venait pas jeter quelque noirceur sur son décor attrayant. Basile, Emeline, Arnold, Charlie et Jhon Piol sont ainsi conduits vers une grande maison commune, centre des décisions politiques de Placentia qui n’offre pas la magnificence du palais de la reine Agmydala. De gros lézards bleus et placides à double-queues se reposent, collés au bulbe d‘or qui en forme le toit. Un réseau de lianes couvre également les murs sphériques de cette énorme bâtisse, devant laquelle sont garées quelques crache-scories. Les chaudières des machines à l’arrêt sont complètement éteintes, mais des couples s’activent autour d’elles pour les charger en bois dans la réserve dédiée. En s’approchant encore, les visiteurs constatent que ces véhicules blindés d’un métal épais ont une destination guerrière et s’équipent d’un armement singulier, composé de lance-harpons, de balistes et autres scorpions. Le groupe pénètre à la suite de leurs guides dans une haute salle voûtée à l’acoustique décuplée, laquelle fait résonner chaque pas et réverbère en écho la moindre parole. Là, plusieurs hommes en armure offrent une galerie de gueules sévères, qui contraste avec la joliesse des filles en robes avec lesquelles ils discutent. Visiblement, l’heure n’est pas à l’euphorie et les visages sont graves. Oubli-Wan Kianobite se dirige vers cette foule et particulièrement vers l’un d’eux, un homme au nez rond, avant de revenir avec lui vers les naufragés de l’espace ; puis l’homme aux cheveux longs ultra-blonds se présente finalement comme étant Branlan Solo, le chef des Jidouilles. Il donne l’apparence peut-être trompeuse d’un être froid dépourvu d’émotions, en tout cas plutôt réservé.

 

– Gens des étoiles, vous venez de provoquer un beau chaos au sein du palais d’Utruss en relançant la guerre avec la Goween, mais ce n’est qu’un abcès de plus qu’il faut percer. Elles hésiteront tout de même un bon moment à venir nous attaquer jusqu’ici.

 

– Branlan, fait Basile en prenant la parole au nom de ses amis, nous voudrions rejoindre au plus vite notre fusée en panne, avant qu’elle ne soit définitivement détruite. Nous ne croyons pas pouvoir la réparer aisément, mais c’est notre seul espoir de quitter cette planète pour rejoindre l’espace.

 

– Vous faites là un rêve éveillé, votre engin est posé sur leur territoire, il doit y avoir à présent un sacré paquet de combattantes en train de la surveiller.

 

En prononçant ces mots, il fait jouer nerveusement sa large mâchoire. Il donne toujours l’impression de regarder les autres de travers, d’observer un point derrière eux sans vraiment les voir. La gravité de sa voix colle bien avec ses traits anguleux et le leader des Francs Plaquistes semble d’une fermeté imperturbable. Placentia et Ovarie lui doivent certainement une grande partie de leur indépendance préservée. Un cri d’alarme strident lancé par une nouvelle venue retentit dans la pièce, des Matriarches sont signalées à deux pas d’un poste avancé dans la jungle, chargé de protéger quelque productions agricoles. Cessant toute amabilité, Branlan Solo explose comme un volcan :

 

– Aux armes, aux armes ! On prend la voie du fleuve.

 

Tout le monde s’engouffre en plein air par l’unique sortie pour se diriger vers la rivière, que percent de grands rochers lisses où s’accrochent des grappes de moules jaunes, munies de coquilles énormes qui se parent de reflets changeants. Sous le ciel d’un turquoise vivifiant, des radeaux en grand nombre s’amarrent aux anneaux perçant ces pierres non taillées. Rejoints par une multitude de citadins armés, Hommes et femmes équipés d’arcs, d’épées et d’arbalètes y prennent place avec discipline, alors que Dark Ouater se tourne vers les étrangers qui ont suivis comme tout le monde le mouvement précipité.

 

– Il nous faut défendre cette place forte, ses murailles qui verrouillent le fleuve sont solides, mais ses défenseurs ne sont guère nombreux et ces chiennes doivent le savoir. Les lots de terres que défend cette forteresse sont vitaux à notre approvisionnement. Son occupation signerait un drame pour nous, elle permettrait aux matriarches de nous envahir par les eaux, il nous faut la défendre à tout prix. Restez dans la ville en attendant notre retour, victorieux, nous l‘espérons.

 

– Pas question, j’en suis, fait Charlie dont le sang irrigue une âme de guerrier. J’ai un compte à régler avec ces cinglées.

 

– Oui, renchérit Jhon-Piol, vous êtes en guerre contre ces dévoreuses d’hommes par notre faute, nous allons régler cette dette avec vous.

 

Basile et Emeline sont plus réservés, voir effrayés, mais ils ne veulent pas se séparer de leurs compagnons. Quand à Arnold, il se dit également décidé à combattre. Obligés de prendre une décision rapide, Le couple grimpe donc lui-aussi avec un brin d’angoisse sur l’un des radeaux que dirige Lurke Salwater. Les chaudières des barques Pop-pop ronflent et dégagent une petite fumée blanche.

 

– Allons-y, hurle Branlan Solo en faisant un signe de la main à Oubli-Wan Kianobite qui se tient debout à l’avant d’une autre embarcation. Il porte lui-même comme les autres une longue épée sur les hanches.

 

L’efffervescence de l’embarquement hâtif étant calmé, les moteurs au bruit caractéristique entrent enfin en marche pour conduire la cohorte des radeaux chargés de combattants au milieu du fleuve. Toutes ces barques avancent grâce au simple transit de l’eau chauffée dans un long serpentin, dont les tuyères percent la poupe sous la ligne de flottaison. Rien n’arrêtera plus ce moteur à vapeur rudimentaire sans mécanique mobile, tant qu’il sera approvisionné en combustible. L’atmosphère calme de la navigation régulière pousse aux confidences, c’est ainsi que les naufragés des étoiles apprennent par la bouche de Lurke qu’en réalité, la plupart des femmes composant la population des villes rebelles sont des descendantes des nonnes de son éminence, les fameuses portées disparues qui accompagnaient autrefois dans sa mission le Gourou Ouzy Osburne, du temps de la très grande aîeule d’Agmydala, la Goween Klito. Des missionnaires qui ne sont donc pas mortes au cours de ce siècle, et qui se sont reproduites avec des indigènes pour donner aux mâles de Placentia et d’Ovarie des pénis normaux.

 

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Message édité par talbazar le 10-08-2017 à 13:54:14
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talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 12-08-2017 à 12:08:15  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La jet larguée. Extrait numéro 23.

 

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Située au bord d’un lac à deux pas d’un bidonville, dans la banlieue de Newscou, la Maison Rouge dominait la place étoilée de ses murs imposants. Assis confortablement dans le bureau carré de cette résidence officielle, le président de la Russique, Bronislav Enjoyourself, se demandait où commençait la vraie vie et où finissait le théâtre, dans la tête du haut-gradé en train de lui faire face. Un candidat à l’Oscar du plus gonflant des militaires en charge des services spéciaux du pays. Un homme du renseignement ployant sous les médailles, certes, mais placardant l’air irascible du mec qui bat souvent ses gosses, sans même la justification d‘avoir picolé. Alors que cette affaire d’avion perdu sur l’ancienne base secrète russicaine perturbait sensiblement les chaînes de télévision internationales, le général Ruskoff Dream faisait resurgir devant le président le souvenir des événements ayant émaillés l’occupation de l’île de Badigooince par l’armée russicaine. Oui, pensait Bronislav, ce type aurait certainement passé haut-la-main une licence d’art dramatique sur le seul score d’une option casse-couilles. Ce bidasse de l’ombre venait de poser sur le bureau un lourd dossier frappé du sceau top-secret « Confidentiel-Défense » et intitulé « The king crab experiment ». Ce document contenait des révélations propres à faire tourner à l’aigre l’excellente mayonnaise des cuisines présidentielles. La conversation très privée entre les deux hommes roulait, non pas sur le génocide des Gouroungourous orchestré par les troupes d’occupation de la base à l’époque, un fuel formidable qui avait laissé les mains libres aux soldats pour opérer en toute tranquillité, mais sur les résultats d’une manipulation génétique vraiment extraordinaire. Le président Enjoyourself restait stupéfait par les divulgations qu’enchainait son vis-à-vis, lequel répondait instantanément à chaque question, sans hésitation ni effort, comme si les écrits tracés dans ce dossier étaient intégralement inscrits dans son cerveau, à la virgule près. Il suffisait d’appuyer chez cet interlocuteur une sorte de bouton on/off pour recevoir des informations précises sur les bidouillages savants qui avaient engendrés des crustacés monstrueux sur la base perdue, entrainant de fait le départ définitif de l‘armée. L’expérience menée là-bas en laboratoire restait bien entendu ignorée du reste du monde, mais Ruskoff Dream n’en finissait pas d’en évoquer tous les détails pour le président, en la truffant sans aucun état d’âme d’anecdotes croustillantes. « The king crab experiment » ne constituait pas la compilation de simples notes de travail, il racontait par le menu le déroulé d’une histoire effrayante, laquelle avait amené les scientifiques militaires à accoucher en catimini d’une nouvelle espèce de crabes géants mangeurs d’hommes. Une grande performance de bricolage chromosomique qui avait finalement plongé l’île dans une effroyable désolation, en raison d’une perte regrettable de contrôle sur ces satanées bestioles. Le général portait un témoignage secouant sur la réalité de ce désastre, en qualifiant au passage l’expérience engagée sur Badigooince de sinistre victoire. Les crabes modifiés s’étaient échappés, puis ils avaient trouvé le moyen de retourner dans l’eau pour se reproduire, en infestant ensuite la base armée tropicale, forçant de fait la Russique à fuir pour toujours cette position stratégique. Alors que l’autre lui débitait son résumé stupéfiant, Bronislav essayait vainement d’imaginer ce général guindé assis dans sa bagnole, en train de bouffer comme tout le monde ses crottes de nez. Pas plus qu’il pouvait se représenter Dream en train de langer, de pouponner et de bercer autre chose qu’un fusil d’assaut. Une simple masse de muscle sous un torse probablement très velu.

 

– Ainsi, monsieur le président, pour la poignée de soldats présents sur l’île de Badigooince, la multiplication de ces crabes les a brutalement jetés au cœur de l’horreur. La base est devenue un milieu hostile, en raison d’une hécatombe sanglante qui a fini par mettre nos militaires en KO technique. La plupart des survivants ont disjonctés en essayant de se protéger du baiser mortel de ces araignées de mer. Il est absolument regrettable que le crash de ce vol PJ 612 PK vienne à présent mettre un coup de lumière sur les petits secrets de notre ancien territoire.

 

– Je m’interroge quand-même pour savoir comment une armée telle que la nôtre a pu capituler devant ces effrayants déchets de labo.

 

– Une véritable guerre contre ces créatures a effectivement eut lieu, beaucoup de ces saloperies ont été éliminées, mais il a été jugé plus prudent par vos prédécesseurs d’abandonner purement et simplement cette maudite base. La profondeur de l’océan est un refuge efficace, vous savez, monsieur le président.

 

Bronislav ouvrit le dossier confidentiel pour en examiner les nombreuses photos. Il tenait en main les clichés en couleurs des œuvres de la honte, de gigantesques crabes au corps jaune apparemment avides de sang humain. Sur l’une des images, floutée par l’action d’une manière évocatrice, on distinguait l’une de ces ordures océaniques aux pattes démesurées, mais également sur le sol la paire de bottines et le reste des jambes d’un corps arraché. Agité sous le lustre scintillant de l’office luxueux, le tirage faisait plutôt trash. La révélation apportée par ce huis-clos ajoutait un élément plutôt dérangeant sur cette affaire d’avion égaré. Sa découverte porterait sans doute à nue la sale magouille scientifique et cet éclairage brutal sur l’île de Badigooince compliquerait certainement les relations politiques avec les pays riverains, quand bien même ce coin mystérieux fut très éloigné de ses voisins. D’un autre côté, si ce zinc s’était effectivement crashé là-bas, tous les survivants potentiels avaient probablement été déjà bouffés par ces maléfiques fruits de mer carnivores. Il fallait évidemment à tout prix faire désormais l’impasse sur les recherches appliquées à cette « survival zone », pour éviter un scandale politique international. Sans parler du fait qu’une armée qui baisse aussi facilement son froc devant de simples mutants rôdeurs arpentant les rivages sous un ciel bleu idyllique allait faire hurler de rire la planète toute entière. La découverte de ces crabes géants par une équipe de journalistes télévisés serait une véritable catastrophe et la Russique prêterait le flanc à une critique sans précédent. Sans parler du massacre regrettable des indigènes qui allait forcément revenir sur le tapis. Non, décidément, cette île de Badigooince n’avait vraiment rien du paradis pour hippies. Le président regarda pensivement l’éventail des photos étalées sur son bureau.

 

– Je me demande si cet avion se trouve réellement là-bas, il a pu tomber dans la flotte, après-tout.

 

– Nous avons un porte-avions qui pousse l’écume assez loin, mais vous pouvez donner l’ordre à une unité spéciale héliportée d’aller vérifier. Je ne vous cache pas que ça ferait certainement gueuler l’état-major. Le retour, même bref, sur cette île sanglante ne vas pas évoquer pour lui un souvenir émouvant, ni le rappel d‘une bluette sentimentale avec la faune locale.

 

De son côté, le général Ruskoff Dream observait le président assis devant lui, solennel, avec le feu de bois qui crépitait dans son dos dans la belle cheminée sur laquelle trônait une immense pendule dorée. L’agent secret ricanait à part lui de l’avoir fait frémir avec son talent de conteur, il regardait le chef d’état le toiser en silence et pour ce qui constituait son propre avis, il le prenait pour un grand con portant des pulls avec des étiquettes brodées à son nom.

 

– Non, cet avion doit resté à jamais porté disparu. Si le sang de la patrouille que vous suggérez venait à gicler encore sous les dents de ces crabes terrifiants, on finirait d’instituer pour notre armée une désagréable tradition burlesque. Cette saleté d’expérience ne doit pas être révélée, cela causerait au pays un extrême préjudice.

 

– Je vois, en quelque sorte, le futur est à nos trousses ! Ok pour laisser pourrir les passagers sur leurs banquettes, mais il sera néanmoins difficile de claquer aussi facilement le bec aux familles des victimes. Elles remuent en ce moment sacrément la merde, je ne vous apprend rien. Sans même parler du fait que les palmiers du bled prennent racines sur un bon nombre de cadavres de Gouroungourous enterrés. Il adorait jouer la mouche du coche sans le moindre humour.

 

–  Ce n’est pas votre affaire. Contentez-vous de garder un silence de mort sur ces bestioles cannibales, puisque c’est la règle d’or de votre métier. Pour le reste, laissez-moi me démerder. Rassurez-vous, ce n’est pas demain la veille qu’un promoteur aura l’idée d’aller monter un institut de thalasso dans un coin aussi paumé. Ce salopard d’en face plissa quand même les yeux en le regardant, avec une gourmandise patiente de vieux chat.

 

–  Je vous confie ce dossier, monsieur le président, mettez-le en coffre et prenez-en soin, il n’a pas son double.

 

Le président Bronislav Enjoyourself regarda l’autre connard lui tourner le dos pour quitter son bureau. Il l’aurait bien envoyé se balader tout seul sous les tropiques, celui-là, histoire qu‘il aille en bottes pêcher le dormeur dans les rochers. Le chef de la Russique resta seul à ranger les photos éparpillées, pour refermer ensuite l’archive unique dont les confessions faisaient l‘éloge de la folie ; pas le genre de truc à lire avant de s’endormir ! Acquérir une île est somme toute facile, l’entretenir est toujours plus compliqué. Oui, sur ce coup-là, les militaires avaient sacrément dérapés en faisant surgir des vagues d‘aussi redoutables dépeceurs. Les images repoussantes venaient même de le mettre vaguement en colère. Il savoura un instant le silence de la pièce comme un luxe, puis il se leva à son tour, l’odeur âcre de la fumée lui piqua un peu les narines.

 

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Bon WK à tous.

 

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Message édité par talbazar le 12-08-2017 à 14:25:59
n°50672682
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 18-08-2017 à 14:28:17  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Noeud coulant pour Martin Smith. Extrait numéro 42.

 

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– Gros Bill, cet excrément du monde, qu’est-ce qu’il peut faire ici ? J’aimerais bien être celui qui aura la chance de lui faire la peau. Sisco Matteï se montrait nerveux, il fallait bien se rendre à l’évidence, c’était bien l’évadé qui venait de les pointer.

 

– On est trois, fit le Rouquin, il finira par déguster. Ah bordel, pour un plan peinard, Sisco, tu repasseras !

 

Dédé la Taloche rechargeait tranquillement son pistolet, mais sa main tremblait comme une feuille agitée par le vent. De longues mèches raides en désordre lui barraient son visage en sueur. L’action sous cocaïne venait de provoquer un court-circuit spectaculaire dans sa sérénité et il ressentait à présent le besoin urgent de percer l’ennemi. L’envie de coller un coup de pompe dans le corps de la Mouche le travailla trente secondes, mais il avait des usages, il s’en abstint. C’est dans la gueule de l’autre bonbonne qu’il calmerait ses nerfs à vif, lorsque ce crevard serait lui aussi étendu sur le sol.

 

– En attendant, coincés dans cette cave, c’est nous les cibles. La drogue lui donnait des yeux de merlan en train de moisir au soleil sur le pont d’un bateau.

 

L‘odeur âcre de la poudre trônait encore dans l’atmosphère pesante du sous-sol, portant la signature olfactive du danger imminent. Dédé ne tenait pas en place. Sisco et Totor réfléchissaient en silence, plus calmes. Tenter une sortie avec l’autre con planqué derrière la porte ne les enchantait guère. Pas sûr qu’il entende, mais enfin,  Sisco tenta tout de même le coup :

 

– Ho Bill, laisse-tomber, ça vaut pas le coup de s’entretuer. C’est ok, on va se barrer !  C’est la petite que tu veux ? On te la laisse et on touche plus à rien, d’accord ?

 

Pas de réponse. Somme toute, vraiment, cette affaire ne reniflait pas très bon. Son flingue en pogne, Dédé fit le tour de la cave, mais il ne semblait pas y avoir d’autre issue que la porte donnant sur l’escalier. Le mastodonte ne pardonnerait pas la suprême audace de sortir par là. La Taloche revint sur ses pas, regarda le cadavre roide de la Mouche, puis ses deux acolytes, sa réflexion n’augurait pas du réjouissant. Il se demandait seulement si c’était une idée à lui, ou bien si la gamine en train de décongeler sur le béton commençait pas un peu à puer ? Au milieu de son visage couleur de cendre, ses yeux injectés continuaient encore à fouiller le fatras environnant. Ses oreilles bourdonnaient du battement vif de ses artères, il était bourré d’une énergie pratiquement impossible à contenir. Il pressa de la main son front en sueur, les gouttes coulaient comme des perles brillantes, puis s’accrochaient aux cils. Tout sa peau pâle était d’ailleurs luisante comme celle d’un lutteur abondamment frottée à l’huile. Dédé détestait qu’on puisse l’empêcher de courir librement et on faisait, selon lui, trop d’honneur au gros prétentieux. Tout en nerfs, prêt à faire feu, le mal peigné s’élança vers les marches sous le regard stupéfait des deux autres.

 

– Qu’est-ce que tu fous, Dédé, t’as perdu la boussole ?

 

Rendu à la porte, la Taloche n’esquissa qu’une grimace. Il colla son oreille sur le pan de bois, sans entendre le moindre bruit. Un seul frisson lui traversa le dos et puis, brusquement, il ouvrit, se jeta sur le côté, fit feu en essayant de liquider Gros Bill, dont il pensa distinguer la tronche et le bras armé, derrière le canapé. Dédé avait le diable au corps et une chance de cocu de lui avoir échappé dans la première seconde. A peu de distance l‘un de l‘autre, les deux hommes tiraient à la volée, canardant le mobilier. Une balle toucha la Taloche au revers du bras gauche, près du coude, mais il ne hurla pas, il tirait sans compter dans le foutu sofa, tout en essayant de sortir par la grande porte-fenêtre, dont les vitres venaient évidemment de voler en éclat. Sans plus réfléchir, Sisco et Totor s’encouragèrent d’entendre la fusillade se prolonger ; si Dédé tenait bon, alors que les balles giclaient dans tous les sens, il fallait lui prêter vite-fait main-forte pour croiser les feux. Ils se précipitèrent à leur tour dans l’escalier, alors que l’une des balles de Gros Bill venait enfin de porter un coup fatal à son adversaire, lequel demeura ce coup-ci allongé sur le carreau. Comme, en les entendant arriver, le gangster se doutait d’avoir à lutter en même temps contre les deux autres, Gros bill s’était élancé entre temps dans le parc par la baie brisée, cherchant à l’extérieur le couvert d‘un buisson pour recharger. Ses adversaires hésitaient à le suivre.

 

– Salope, cria Totor en s‘exposant un peu pour tirer, je vais te mettre à l’air tes boyaux, tu m’entends ? On va te saigner, te foutre en bouillie.

 

Une prune de métal lui traversa un poumon, puis tout de suite après, une seconde lui explosa le cœur. Le Rouquin tomba tout droit, face en avant sur la terrasse en bois, mais Sisco, qui venait de riposter trois fois pour la forme, avait une autre idée en tête que de chercher à venger ses potes. Il tourna les talons sous la grêle nourrie du 45, avant de prendre une direction diamétralement opposée à celle de son ennemi. Franchissant la porte d‘entrée, il ne tarda pas à se retrouver penché au-dessus du tableau de bord du camion, dont il avait la clef de contact. Faisant fi des pneus crevés, il démarra aussitôt. Gros Bill pesta de rage en entendant le moteur ronfler, il se dégagea à découvert, en cherchant à contourner la maison. Mais en raison de son poids conséquent, il ne courait pas vite. Il vida son chargeur pour balayer le cul de l’engin et ses balles miaulèrent avant d’aller percer la carrosserie. Sisco Matteï avait toutefois le pied enfoncé sur l’accélérateur, il fonça en trombe dans le portail que Gros Bill avait laissé entrouvert. Savourant sa chance, le patron de la Rose Noire roulait sur les jantes, cette conduite qui balançait ferme n’allait pas toute seule, mais elle lui permis de croiser tout de suite une bagnole sur la gauche qui, dans ce coin désert, ne pouvait être que celle de l’ordure. Il tourna le volant pour foncer dedans à bonne vitesse, l’énorme masse massacra en passant le bloc moteur sous le capot broyé de la berline, puis la calandre du camion heurta violemment la portière. Sisco redressa péniblement et roula encore un bon moment à toute allure en creusant le bitume, puis il abandonna le pauvre véhicule cabossé aux pneus en charpie, pour traverser cette fois un champ à pied. Il tourna la tête vers la villa, en la voyant si loin il savoura le plaisir d’être sain et sauf, sous l’euphorie d’un bonheur animal. Un pari réussi en partie grâce au coup de folie de ce dingue de Dédé, mais les petits papiers du sénateur Rupin avaient été abandonnés sur place, Teddy la Fouine n’allait pas trop se marrer de la blague. En tout cas, Sisco voyageait à présent sans valise et il crachait ferme sur la panse adipeuse de l’autre fossoyeur, dont les sales pruneaux venaient de porter en plein sur ses deux employés. Il soupira profondément, avant de s’engager au pas de course dans les blés, une sorte de mouvement de bielle animait ses bras en cadence, dont le droit était encore crispé par les tirs récents. La foulée rapide l’obligea à stopper deux minutes pour tousser beaucoup. D‘une quinte rauque et habituelle, il cracha un peu de sang malade sur les épis. Ces cons de toubibs étaient vraiment des bons à rien. L’effort était pourtant son refuge, alors qu’il courait en dératé entre les tiges blondes, une entreprise à la fois rude et simple, mais il savait qu’il allongeait la distance entre lui et l’autre pomme. Le vent tiède portait le piaillement des oiseaux, dont quelques uns s’ébattaient sur sa droite dans le grand ciel presque vide. Deux gros nuages blancs se partageaient seuls l‘horizon. Le fuyard arriva enfin à la lisière d’un bois, s’y engagea dans la pénombre et continua son périple au milieu des troncs. Ce n’est qu’en s’arrêtant vraiment pour prendre du repos, cracher une nouvelle fois et souffler un peu, qu’il vit le sang qui abondait à l’arrière de sa cuisse. Il eut mal immédiatement, la balle l’avait juste effleuré en zébrant le pantalon, mais pour le coup, la douleur qu’il ignorait auparavant se fit tout de suite cuisante. Il avait du en foutre plein le siège du camion. Ombre et silence du sous-bois, la paix rustique ne pouvait apaiser la colère de Sisco Matteï devant le terrible fiasco de son aventure, un grabuge qu’allait lui faire payer sans doute très cher Gilbert Tricard. En faisant au passage à nouveau sangloter, comme une Madeleine éplorée, la pauvre Comtesse Monique. Il voyait déjà également très bien le regard sévère que lui lancerait sa femme en soignant cette foutue blessure. Il sortit enfin des frondaisons, avant de pousser la barrière basse du jardinet accolé à une modeste habitation. Il frappa à la porte d‘entrée, puis, le poussant sèchement, il pointa son feu sur la petit vieux pour lui réclamer les clés de sa bagnole. Une fraîche jeune fille apparut à son tour en roulant de grands yeux effrayés par le sang, le bonhomme qui devait être son grand-père lui ordonna de ne pas bouger. Plus menaçant que jamais, leur voleur grimpa dans le véhicule sans que le couple ne cherche à s‘y opposer. Ils auraient bien du mal à nettoyer cette caisse après lui. Très bien. A présent, Sisco Matteï pouvait enfin remonter dans le nord, en laissant derrière lui un carnage et une opération piteusement manquée. Même pas eu le temps de licher au passage un verre de Petrus !

 

Nom de dieu de merde, se disait Gros Bill pendant ce temps-là, en débouchant par contre une bouteille dans la cave sans se gêner, je deviens vieux. Il venait de constater l’état de sa bagnole, elle avait une roue qui ne respectait plus l’angle droit et le moulin avait sa raclée. Quand au camion, il aurait fallu des rails à présent pour le déplacer. Ce putois de Matteï ne perdait rien pour attendre. Il regagna le salon pour siroter son pif luxueux. Assis sur le sofa au dossier percé, il contempla un instant les corps de ces branques inconnus qu’il venait de fumer. Celui de Dédé gisait sur le dos au milieu des éclats de verre, une mouche à merde envoyée par le Seigneur se baguenaudait déjà sur son nez biffé de cheveux. Gros Bill leva son Springfield et tira dans le cadavre, comme ça, pour s’amuser. La mouche ne s’envola même pas. Ensuite, la baleine attrapa le téléphone pour appeler Jim Main Folle en priorité. Il serait toujours temps d’informer Van Degaffe sur le grabuge imprévu. Pas de doute, le doc allait l’avoiner sévèrement.

 

– Allo Jim ? c’est Bill. Comme je sais que tu habites pas loin, il faut que tu rappliques tout de suite chez Rupin avec Moonshine Booze, si le négro arrive à s’extirper de sa dernière gonzesse. Ramène un fourgon vide. Parce qu’aujourd’hui, le magasin affiche des promotions au rayon boucherie et justement, je viens de faire de bonnes affaires.

 

Il raccrocha et en tira une autre sur Totor Rouquin, avec plus de plaisir, parce que l’autre macchabée se trouvait plus éloigné. Malraux disait que la vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache, mais cette citation ne pouvait s’appliquer à Gros Bill. En dépit d’une mère costumière de théâtre qui ne l‘embrassait jamais, lui ne s’emmerdait pas à dissimuler, il était même clair comme l‘eau de roche dans chacun de ses actes. Renfrogné dans la vie, peut-être souvent, mais toujours appliqué dans le crime. En tout cas, si lui prenait le temps de s’écouter, c’est ce qu’il aurait voulu entendre.

 

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Message édité par talbazar le 18-08-2017 à 14:48:18
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talbazar
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Posté le 19-08-2017 à 08:25:51  profilanswer
 

Salon littéraire.
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar.
 
Aujourd'hui : Biographie de Gaston Boudiou - extrait Numéro 31.

 

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Le suicide du baron achève de rendre damnée l’ancienne ferme de papi Léon, ainsi le formidable sanctuaire estival de l’amour gratuit propre à Gaston restera longtemps à l’abandon et ne sera racheté et reconstruit que bien des années plus tard. On se souvient qu’au grand dam du nouveau propriétaire, le lavoir proche est encore aujourd’hui l’objet du ballet incessant des amateurs d’ovnis. Un seul champ sépare cette ruine de chez leur grand-mère Ernestine, Angèle et Gaston vont donc quelquefois s’y recueillir, effarés de voir ce temple joyeux de leur petite enfance commune à présent démantelé, brûlé, écroulé et transformé de surcroît en maison maudite. Hantée, selon la rumeur, par les fantômes de Marie-Charlotte et de son noble papounet, voir de Léon Cocominute de Givenchy. Parce que justement, en ce mois de novembre 1967 où la neige tombe toujours sur Troulbled et la campagne environnante, Gaston Boudiou, lui, les a vus. Alors qu’il se rend dans cet endroit solitaire, pour une fois sans la compagnie de sa sœur, il pose une fesse sur la margelle du vieux puits dans le but de se rouler tranquillement un bédo, comme on dit aujourd‘hui. Il fait froid, mais le ciel bleu est dégagé, sans couverture nuageuse, cette journée d’hiver s’annonce donc fort belle. Cherchant un raccourci aux idées sombres que lui inspire ce lieu, un sentier mental apaisé qu’il ne trouva d’ailleurs jamais, il remarque qu’aujourd’hui est la date du 13, chiffre magique s’il en est. Nous jugeons bon de préciser que ce détail offre déjà, d‘évidence, une précision étonnante aux phénomènes vécus par le jeune garçon. Soudain mal à l’aise sur la pierre gelée, ce dernier se lève pour aller s’asseoir sur un rondin, un fait que nous révèle les archives du comité local de la Société Troulbézeuse pour la Recherche Psychotique dans l’étude de ce cas précis, une enquête minutieuse qu’elle a intitulée en anglais Maybe Impossible. Peut-être vaut-il mieux s’éclipser pour laisser Gaston décrire lui même les étranges envahisseurs avec émotion et pudeur, tel qu’il nous le transmet dans l’un de ses quatre livres fort bien vendus qu’il a écrit à leur sujet. Nous piocherons donc, avec l’accord des veuves de Boudiou et de son éditeur qui nous enchante en la republiant, sans omettre un seul mot, dans la troisième réédition actualisée de : « L’esprit frappé - La Grande Sélection des Raideurs Digestes du Moi - 1985 », puisqu’il s’agit là d’un témoignage de premier plan sur les ectoplasmes qui font aujourd’hui le bonheur des touristes, en grande majorité écossais, lesquels visitent chaque été en masse le bar des Goélands de Troulbled jusqu‘à sa fermeture, dans l’espérance de les apercevoir eux-mêmes.

 

(…) Je me suis levé, un peu ankylosé, pour aller m’asseoir sur une grosse bûche. C’est là que j’ai compris que si la méditation est la base de toute pratique spirituelle, elle est aussi à l’origine de pas mal de crampes. Il faut savoir que le corps humain comporte un certain nombre d’articulations qui paraissent se moquer de l’esprit. Travail corporel et regard intérieur se déphasent parfois, surtout si l’on reste à glander de nombreuses heures sous la neige. J’étais donc là, à digérer le contenu émotionnel de cette ruine qui venait raviver tant de blessures anciennes, dénouant le nœud affectif que me faisait dans la tête le souvenir récent de la savoureuse petite chatte poilue de Marie-Charlotte, si tragiquement disparue. Puisque évidemment, seules les putes se rasaient le pubis en 1967 à l‘usage de leurs clients pédophiles, les femmes n’étant pas encore le jouet des lobbys commerciaux hygiénistes et des marques américaines de déodorant. Je travaillais sur cette matière en travaillant fortement sur moi, mais me trouvant seul, il m’était impossible d’entrer en phase de verbalisation. Le rappel brutal du père de ma copine qui s’était explosé la tête dans cette maison perturbait également profondément l’ensemble de mon édifice psychique, à l’image de ces murs écroulés, abominable théâtre de son geste ultime. Comme ceux de toutes ces portes brûlées, quelques verrous ont sautés en moi, ma vision devint floue. Les idées en désordre, je jalousais les gens qui se lèvent chaque jour avec un projet très clair, tel que celui de perdre trente kilos. J’étais orphelin, ma grand-mère Ernestine se faisait vieille et je ressentais à présent le besoin de posséder un modèle de réussite. La ferme de mon enfance fabriqua l’événement qui allait dans le sens de mes attentes, doublant au passage les ventes de cette présente réédition. Les longues stalactites de neige emprisonnaient la pauvre masure entre ses mâchoires blanches, le soleil traçait un cercle pâle dans le ciel glacé redevenu à moitié gris, il chauffait cependant suffisamment pour élever de petites spirales de vapeur des poutres noircies. Je fumais un nouveau joint de ma bonne ganja, en quelques minutes mon cerveau se mit à produire des ondes alpha. Je me répétais mentalement les maximes d’amour qu’avaient récité chaque matin mes amis hippies dans ce lieu devenu sinistre. J’ouvrais mon cœur à la blessure que me causait la disparition de ceux qui étaient morts ici, sans plus prendre garde à mes membres endoloris.

 

Et puis, en plein réceptivité, je vis une sorte de lumière se dégager des vestiges, illuminant en son sein une étrange silhouette qui ne pouvait en aucun cas être un clone de moi-même. Il portait l’uniforme bleu d’un poilu de la grande guerre. Lorsqu’il s’approcha vers moi, je vis que c’était le fantôme de papi Léon. Le vieil homme aussi transparent qu’une fine brume vint tranquillement s’asseoir à côté de moi, en faisant mine d’allumer une pipe qui n’existait pas, puis il m’adressa la parole d’une voix caverneuse :

 

– Je vais te dire une chose, Gaston. Un type tel que moi ne devrait jamais mourir. T’étais chiant, toi, quand tu venais me voir, à jamais vouloir mettre tes chaussons en rentrant de l’école. Et puis je vais te dire, moi, l’ancien combattant, j’ai toujours pensé que tu tapais pas assez sur tes camarades pour avoir raison. Angèle, en revanche, elle aurait fait une excellente cantinière.
 
 J’étais très ému. Papi Léon était un homme extraordinaire, qui adorait les gamins et s’amusait tant de voir leurs visages s’éclairer et leurs fous rires éclater, quand ils leur racontait comment avec sa division il massacrait les boches à coup de baïonnette. La neige qui s’était remise à tomber lui rentrait par la bouche et le nez, pourtant, il n’étouffait pas ; il est vrai qu’à Verdun, il en avait vu d’autres. Avec une fascination mêlée de terreur, je sentais ma ceinture abdominale se relâcher à la vue de mon ancêtre revenu un instant bavarder avec moi dans le monde des vivants. L’incroyable et brève scène émouvante se distanciait tellement de toute réalité que j’appréhendais un peu qu’elle me mis à l’avenir en difficulté scolaire. Ce fut d’ailleurs l’argument imparable qui m’attira au lycée la compréhension indulgente de tous mes professeurs, tel ce bon Joseph Wronski. Pourtant, confronté à cette perception extérieure de l’image grand-parentale peu propice à me libérer du passé, je m‘efforçais de regarder ce fantôme avec la froideur du naturaliste. Au moment où j’étais en train de signaler à mon papi que le déterminisme biologique d’un corps humain n’est pas de revenir casser les burnes des vivants avec un organisme en forme de buée, il jura fort comme il le faisait toujours et s‘évapora sur le champ. Je pensais que l’étrange renaissance de mon grand-père était la rencontre la plus émouvante de mon existence, je vis que je me trompais, puisqu’à son tour Marie-Charlotte s’est présentée à moi. Nue et radieuse, comme si elle franchissait l’ouverture mystérieuse d’un dolmen, elle passa à son tour par la porte en donnant l‘impression de danser. Vaporeuse, elle semblait flotter lentement au-dessus du sol. Je restais moi-même suspendu dans mes émotions mêlées devant une telle vision singulière. Je dessinais naturellement en coréen dans ma tête les trois caractères ancestraux Hee/Aa/Lak, joie-tristesse-plaisir, mais l’événement me laissait interdit, en proie tout de même à un étonnement combiné d’effroi. Marie-Charlotte approchait, son fantôme souriant semblait enveloppé dans une mince chrysalide de lumière blanche.

 

– Salut Gaston, tu veux baiser, mon chéri ?

 

Face à ce bel ange revenu de l’au-delà qui fut mon amie, j’eus la pire difficulté à maintenir intacte ma capacité d’étonnement. Il fallait malgré tout rester sur mes gardes, je ne pouvais jurer que ce nouveau spectre n’allait pas vomir sur moi des flots de sang pourpre. Pourtant, je luttais pour ne pas me laisser aller sur le versant de la panique, je lui répondis d’un ton neutre qu’on aurait bien du mal à y arriver, tous les deux. Elle parut déçue, puis son rire s’égrena comme une pluie bienfaisante dans mon cerveau. Ce son charmant me rappelait tellement nos baisers brûlants sous la douche, en compagnie de Wendy. Il est vrai que la réapparition des formes de cette mineure produisait chez moi un événement majeur. Marie-Charlotte me traversa avant de revenir sur ses pas, si l’on peut les appeler ainsi. C’était la première fois qu’elle entrait ainsi en moi. Le temps d’un clignement de paupières, cette âme en peine au corps plein n’était plus là. Les fantômes ont une manie vraiment crispante de passer subitement du visible à l’invisible. De s’offrir à l’œil nu avant de rejoindre en une seconde leur mystère insaisissable. Une détonation puissante fit brusquement taire le gazouillis faiblard des oiseaux frigorifiés. Mes narines reniflaient à présent une odeur de peur et de sang. Comme né de la brutale coulée sonore qui venait d‘exploser dans la ferme, le baron de la Tronchecon se montra devant moi, avec la gueule triste des mecs qui pleurent seuls dans le métro. Je n’osais lui dire qu’il venait de louper sa fille de peu et je n‘avais pas de mouchoir à lui offrir. En vérité, il lui manquait la moitié du visage. L’horrible figure effrayante mettait tellement en évidence l’échec de tous ses espoirs d’adulte, sa fille avait tellement souffert de son incompréhension. Monsieur son père n’aurait à présent plus le loisir de vieillir ou de douter. Perdu au fin fond de cette campagne triste, son fantôme relâchait devant moi à présent par sa bouche mutilée des relents d’alcool fort. Il lança sur moi au travers de son œil crevé un regard de haine mêlé d’une certaine ironie qui portait la touche du surnaturel. Celui qu’il avait de son vivant toujours posé sur la jeunesse soviétique. Grandement effrayé par cet irrationnel dépressif belliqueux, je détalais vivement. Sa voix grailleuse, autoritaire et forte me poursuivit longtemps.

 

– Sale petit con, je vais te buter !

 

Il portait en effet dans les mains un fusil qui semblait plus réel que lui. je suis retourné de nombreuses fois dans cet endroit sans revoir les singuliers habitants de l’infini revenus de la mort. J‘ai pris à tout hasard beaucoup de photos qui n‘ont rien montré d‘autre qu‘un paysage morne et désolé, propre à engendrer la plus désespérante mélancolie. Je sais cependant qu‘ils existent et qu‘ils rôderont éternellement dans ce lieu sous la lune rassurante, comme ils le font à présent dans les pages de ce livre, jusqu‘à la fin des temps. (…)

Gaston Boudiou. L’esprit frappé - Traduit du patois par le professeur Talbazar.
La Grande Sélection des Raideurs Digestes du Moi - 1985.

 

Voilà. Les quatre cent autres pages sont par ailleurs consacrées aux réflexions personnelles de Boudiou sur l’éventualité d’une vie post-mortem, qu‘il tient toutefois à différencier de sa propre expérience de mort imminente, laquelle fait l‘objet de nombreux autres ouvrages. La force du récit de Gaston, dont la mémoire cesse tout à coup d’être orale, réside évidemment dans ses 14,5 millions de livres vendus sur l’apparition des fantômes de Troulbled. Des ouvrages abondamment disséqués depuis par les historiens locaux, les archéologues en stage et les créateurs amateurs de BD. Le territoire de la campagne proche de cette ville témoin de ces phénomènes, devenue malgré elle en quelque sorte une zone expérimentale pour les chasseurs de fantômes du bar des Goélands, est d’ailleurs aussi vaste et inexploré que l’énigme fantomatique elle-même. Pendant très longtemps, en face du débit de boisson, un chien blanc n’a d’ailleurs jamais cesser de japper. Nul doute que cette observation a fait de notre témoin privilégié le garant d’une solide passerelle entre les vivants et les morts, lui ayant toute sa vie offert de rester calme en toute circonstance, très content de son côté de voir le soleil se lever chaque matin, sentiment sans doute partagé avec son éditeur. Les silhouettes spectrales qu’il décrit semblent avoir eut une vie réelle, ce qu’en dit Boudiou à ses lecteurs dans une sorte de brouillard ne saurait prêter à controverse. Le détail décisif étant, au cours de sa narration, sa façon explicite de les faire marcher, puisque les fantômes humains semblent toujours parfaitement répondre à une telle constante logique. Si le moindre contre-argument se perdrait forcément dans un gouffre de lacunes cruciales, Gaston Boudiou, magnifié de son vivant par la bonne fortune de son aventure, n’a quand à lui jamais douté de ses triples visions, une expérience qui l’a sans doute grandement enrichi.

 


A noter :
Mercredi 13 septembre 2017, entretien avec Talbazar sur les apparitions des fantômes vus par Gaston Boudiou, à partir de 13 h, au bar des Goélands de Troulbled.
Entrée 13 euros.

 


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Bonne fin de semailles à tous.

 

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Message édité par talbazar le 19-08-2017 à 09:08:56
n°50719876
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 23-08-2017 à 12:24:09  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : L'épilée du Nil. Extrait numéro 77.

 
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La nourrice Keskiya baladait le gosse dans l’oasis de Bangasirup où ils avaient finalement échoués. Elle promenait l’enfant royal au milieu d’un patchwork de bruns formés par les tapis de dattes en train de sécher au soleil. Monté sur ses guiboles de traviole, Moisi montrait un peu de mal à suivre, surtout qu‘il essayait à chaque pas d‘écrabouiller les escargots vecteurs de la bilharziose, des mollusques qui pullulaient dans toutes les allées. Le projet de sa protectrice était de quitter l’endroit en litière-stop pour aller plus au sud, vers la sixième cataracte environ. Sur la pierre immaculée, elle venait d’astiquer le bazar tendu à bloc du dieu Min dans son temple, selon le rite ancien, puis ceux des 40 babouins vivants alignés dehors, avant de puiser deux timbales dans l’eau saumâtre tirée du puits. Au moment de quitter l’endroit, elle fit un pieu doigté à la statue de la déesse Neith, on n’est jamais trop prudente. Claquant comme un seul drapeau, un essaim de voiles blanches passaient sur l’eau au vent du Nil, on entendait les capitaines engueuler leurs rameurs pour éviter le piège vert des jacinthes d’eau engraissées par les nitrates et les phosphates berbères. Un dépôt d’allusions plutôt imagé. Six bœufs nageaient patiemment pour traverser le fleuve dans sa largeur. Opportunistes, quelques ibis blancs grimpés sur les dos ronds en profitaient également. Une pyramide moche et isolée se détachait sur les collines, traduisant le boulot de sacrés feignasses, vues les dimensions vraiment réduites de ce monument. Dans la rue principale, quelques pélicans effrontés fouillaient les poubelles en se disputant quelques maigres trouvailles. Riche de limon, Bangasirup n’offrait malgré tout aucun intérêt, autre celui que de circuler sur les dattes qui jonchaient le sol pour nourrir les escargots toxiques. La moisson venait de se terminer, les paysans planquaient leur blé en lieu sûr pour qu’il échappe aux impôts, avant la grande manif prévue pour protester contre l‘armée de fonctionnaires chargés de régler leur compte. Le coin suintait l’immobilisme, sentait le crottin d’âne et le fruit séché des femmes qui remplissaient leurs jarres avec l’aide de leur maris. Les bijouteries n’étaient qu’un rêve charmant de ménagère et des calèches attendaient en vain le débarquement d’hypothétiques touristes. La fête de l’ouverture du canal principal d’irrigation se terminait, on allait enchaîner aussitôt sur celle de sa fermeture, genre kermesse sur la pelouse, avec cris et gesticulations insensées de gamins insupportables. Plus malins que les égyptiens, les romains n’emmenaient jamais leurs rejetons voir les combats humains, de peur qu’ils fassent le cirque.  
 
  Alertée, Keskiya baissa les yeux en croisant des soldats qui escortaient deux types enchainés pour aller les mettre à mort. Les gardes aux gilets métalliques tenaient en laisse deux trafiquants de faux-papiers notoires qui utilisaient des peaux de bananes pour remplacer le papyrus, en le vendant au même prix. La patrouille menaçante étant passée, Keskiya et Moisi allèrent s’installer dans l’ombre d’une grande roue de noria, située à côté d’une autre qui pompait l’eau grâce aux rondes d’un pauvre âne attelé. La bête trottait sec pour éviter son ânier qui la poursuivait sur la promesse d’un amour physique. Du coup, l’âne remontait davantage de flotte que le grand cercle hydraulique en bois. Avec un peu de chance, une litière emporterait loin de là les fugitifs, avant la fin de la journée. Quinze jours plus tard, ils étaient toujours sur le bord du chemin, installés cette fois dans une modeste cahute de roseaux délaissée par les pêcheurs au filet. La nuit tombée, la nourrice volait des poissons, des légumes et autres denrées pour se nourrir. On leur donnait parfois quelques vivres, les fellahs avaient pitié en voyant le gamin estropié, ils ne pouvaient savoir qu’ils avaient en face d’eux l’erpatrès, le fils héritier du trône de l’Egypte. Le don du Nil avait cependant ses limites et Keskiya payait bien souvent de sa personne, sous les injures de vagabonde et de mère d’un marmot monté à l’envers. Un seul palanquin passa sur le chemin pendant ce temps-là, une Ford Capri Sfini chargée de manifestants, venus prêter main-forte aux paysans pour protester contre l’extension urbaine prévue le siècle prochain dans Bangasirup. Mais aucune n’était toutefois sortie de l’oasis pour s’en aller vers un avenir meilleur.  
 
 Près de la hutte, un atelier de menuisier produisait un bruit incessant. L’artisan s’aidait d’un esclave-guide latéral, pour régler les coupes biaises et un réglage des profondeurs du couple. Occupés à scier le panneau destiné à indiquer le kilométrage de la bourgade jusqu‘à Perpignan, ça perçait, ça ponçait et finalement ça meulait. En se demandant comment elle allait vieillir, mais en parfaite harmonie avec le site, Keskiya faisait la clocharde entre eau et collines, blottie au pied de la noria sous le grand soleil. Même le cri strident des mouettes était toujours présent dans ce bled, pour énerver. C’est pourtant un crissement puissant de sandales qui la fit sortir de sa sieste, alors que Moisi lançait des escargots aux crocodiles. Elle vit se garer une riche litière d’une jolie teinte flamme agrume, affichant un impressionnant cossu de palace. Les nombreux porteurs n’avaient pas l’air d’être des coupés mais l’engin révélait pas ses ouvertures une bonbonnière douillette, laquelle signait un véhicule diplomatique appartenant au palais Thébain. Des papyrus autocollants au souvenir du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie prouvaient que l’engin avait beaucoup bourlingué. Sans doute issu d’un cortège royal, ce véhicule devait en annoncer d’autres à venir, beaucoup plus nombreux. Alors que la litière reposait enfin sur le sol, le contacteur et le démarreur antivol prirent position dans les brancards, en remplacement des esclaves chargés de la transporter. Devant tous les villageois assemblés, l’homme richement habillé qui en descendit révéla s’appeler Lâchetessous-Mécétrocher, organisateur événementiel, chargé de précéder le cortège de la bénie d’Isis Schrèptètnuptèt, laquelle venait de péter un câble en assassinant une serveuse de bar dans l’oasis de Banania, avant de leur fausser compagnie sur la nouvelle route de Memphis. Déjà, les porteurs fatigués allaient se ravitailler aux pompes à bière en chantant : « Il fait beau ho, ho, ho, ho. C’est la bière qu’on préfère, quand on a du goût et du palais ». Et justement, les nouvelles du palais n’était pas trop réjouissantes, selon ce Lâchetessous-Mécétrocher. Alors que ses hommes s’en allait refaire le plein, il raconta en détails comment la belle-sœur de Néefièretarée s’était fait mordre par un cobra en allant faire pipi dans un terrain vague de Méwé et comment, depuis, son comportement déjà très suspect avait radicalement changé. Profitant d’une pause nocturne, elle avait disparue et de nombreux Shardanes se lançaient depuis à sa recherche, sans l’avoir retrouvée. Tout le monde souhaitait en secret que les crocos puissent la bouffer, tant elle se montrait menaçante avec le petit personnel qu’elle n’hésitait plus à tuer.
 
 Cette arrivée provoqua la crainte chez Keskiya, elle perdit immédiatement 5000 calories. Des hommes de la cour pouvaient reconnaître Moisi, une très mauvaise nouvelle pour la pseudo-maman, parce qu’elle offrait à l’enfant le fer du glaive de sa véritable mère. Déjà qu’une consultation chez un oto-rhino s’imposait d‘urgence, vu que le petit entendait mal de l’oreille gauche et que la bilharziose de l’escargot l‘avait atteint. Assises sur leur tapis à la mode, faussement indifférentes, les autres femmes de l’oasis essayaient de retenir l’attention du nouveau-venu, pour tenter de lui vendre le dessin qu‘elles n‘allaient pas lui faire. Un mirage les abusait toutefois, puisque l’homme préféra rejoindre ses porteurs dans la taverne, fuyant le soleil qui transformait ce soir-là les nuages dans le ciel en boucliers d‘or. Là, se trouvaient également attablés les caciques locaux en longues tuniques de coton, discutant des bakchichs pour utiliser le service des mules de l’unique coopérative. Le mec en train d’essayer de prendre la parole se faisait traiter par les autres de gamousse bufflonne. Le barman leur commanda de baisser le ton, vu qu’il avait un noble dans sa gargote. Il leur cloua finalement le bec en insinuant tout fort que la population de Bangasirup augmentait six fois plus vite que les récoltes, en dépit des champs qui se multipliaient. Dans un grand silence, Lâchetessous-Mécétrocher commanda un pichet de rousse. Il jeta un œil au papyrus posé sur la table, le texte traduit en celte et en latin proposait des activités telles que planche à voile, pétanque, tir à l’arc, aquascope et plongée libre. La qualité des prestations garantissait la réussite du séjour. Le nouveau-venu n’aurait pas cracher sur une petite ballade en felouque avec une jolie bédouine, mais il devait attendre le reste du convoi. Voyager en litière est meilleur marché, alors que si on est pressé on prend généralement le bateau. Ainsi, la disparition de Schrèptètnuptèt venait de causer un grand trouble au sein de la cour thébaine et le chef des porteurs de la Simkâ royale, Amékel-Vachar, ne savait s’il devait continuer vers le sud, ou remonter au nord. Il avait finalement choisi de continuer la route prévue à vitesse réduite. Une serveuse avec sourire et disponibilité apporta du pigeon farci, des fèves, du poulet et du fromage blanc. Elle lui fit la gueule en repartant, Lâchetessous-Mécétrocher ne cachait jamais dans sa tunique de menue monnaie. Une des collègues de la fille attendait assise au bar à peine éclairé, tout en caressant une chatte aux longs poils bruns. Liquéfié par la chaleur, l’homme de Thèbes savoura son repas qui chemina ensuite dans un étroit boyaux, puis il fouilla l’ombre de la taverne en plissant une sorte de douloureux sourire. Il venait parfaitement de reconnaître Moisi à son arrivée, en dépit du foulard que lui avait noué sa nourrice sur sa tête démesurée pour le protéger de la poussière.  
 
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n°50732873
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 24-08-2017 à 14:13:11  profilanswer
 

L'univers est un temple où siège une franche rigolade.
On googuelise Gaston Boudiou et on tombe sur ça :
 
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Ami Scout, amuse toi aussi avec les moteurs de recherche, grâce à la Moyenne Encyclopédie.

n°50761569
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 27-08-2017 à 12:03:04  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La saga du trône de Fion. Tome 2 - Sus au sein royal. Extrait numéro 30.

 

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Sur l’île de Godapat, le roi Guibert Sonfutal de souveraine noblesse se trouvait dans sa chambre, après avoir congédié ses comtes, barons et chevaliers. Le roi dégrafa la topaze de son manteau, claqua du doigt pour chasser les ménestrels qui s’incrustaient encore et regarda la bonne Hildegarde Bourrelareine, sa femme, en train de se mettre aimablement à genoux pour qu’il soit plus à son aise. Car ils se trouvaient ce soir-là enfin seuls et sujets à de coquines aspirations.

 

– Ah, madame, vous me priez tant et tant que je n’ose vous opposez refus. Cela m’est très dur et je vous les donne volontiers. Il cramponnait dans sa main tout l’attirail que Kramouille donne aux hommes afin qu’ils puissent se reproduire.

 

– Monseigneur, très grand merci. Elle bailla fort sa bouche aux dents parfaites et lui montra d’un œil velouté qu’il avait bien raison de ne point vouloir ce soir-là heurter sa volonté.

 

Cette grande goulée nocturne n’estoit pas suspecte de transmettre une quelconque descendance, roi Guibert répara tout de même cette folle erreur en prenant juste à temps Hildegarde à l’envers, par cet endroit dédié que tous les mâles envient, tout en priant Sainte Kramouille de lui donner ce soir-là un fameux prince. Il célébra donc par gentille et opiniâtre levrette la fabuleuse beauté de toute création.

 

– Ah mon roi, bel ami, comme je vois et le sens, vos faveurs ne sont jamais trop minces ! Mon beau guerrier, vous qui n’êtes point mon frère, venez donc à présent en mes fesses accueillantes, sans feinte inutile, ni paresse dommageable !

 

Et certes, son mari dans l’effort pouvait à grande peine endurer plus longtemps. Mais, rendu curieux, voici que lui se demandait combien de seins avait sa mie, car il en pelotait un nouveau qu’il lui découvrait bien gonflé sous l’aisselle gauche. Il s’interrogeait en ahanant comme une bourrique sur l’origine d’un tel plaisant maléfice, quand il vit tout le corps de sa femme s’inonder de sueur pénible et de formidables coulées malveillantes, de curieuses fuites qui suintaient en chlinguant d’un horrible pus. Le corps de Guibert voulait jouir, mais son opinion désirait grandement ouïr ce qu’Hildergarde pouvait en dire. Elle bavait en effet par sa bouche un sortilège vraiment alarmant, une sorte d’écume bouillonnante un peu blanchâtre qui lui rendait l’aspect assez fâcheux.

 

– Madame, qu’avez-vous ? Auriez-vous donc trop picolé hier au soir, lors du bal en veillée des tanneuses ?

 

– Ah oui ! ah oui ! criait plutôt la reine, car elle était presque pleine de ces doux venant et d’allant orchestrés par son homme. Ta besogne est bien faicte, ne te chaille, mais vas-y donc, mon bougre, que se passe-t-il, pourquoi diantre tes parties se retraictent tout à coup ? Il est encore trop tôt pour courir à l’étuve !  Finis donc de labourer ton champ, maudit bœuf !

 

– Point de babiles, je ne veuil plus de baveries, vous avez nouvelle niche sous le bras et vous puez comme ruisseau en aval de lavoir, ma mie.

 

C’est ainsi que, le cœur rempli de mort angoisseuse, Hildegarde escorcha sans retenue goupil sur le tapis. Autrement dit, elle se mit à vomir les goûteux croustillons avalés juste avant de se faire déglinguer par derrière ; puis son mari se rendit compte qu’elle venait d’être atteinte par la noire wérolerie, une maladie hautement contagieuse qui flattait indifféremment d’agonie les gens nobles, les castors et les vilains, mais pas les goélands. Aussitôt, la pauvre femme disloquée de douleur se jeta sur le lit, évanouie d’épouvante. Las ! fit son cher Guibert en replaçant hâtivement ses chausses, car il voyait devant ses yeux pourrir le bon grain de sa lignée, puisque sa femme n’était plus qu’une mauvaise plante stérile et wérolée, appelée sans doute à trépasser bientôt. Il s’alarma aussi grandement, car il était sans doute lui-même atteint par la même affection, car homme qui aime ne connaît plus de mesure. Il venait en effet de peloter savamment ses trois nichons, de la bisouiller sans retenue tout partout entre les cuisses offertes, sans omettre de partager en bouche sa chaude salive d’avec icelle ; ainsi, nul doute que le grand mal venoit sournoisement de rentrer dans son propre corps en entier. Compte tenu de sa nature déchue, la pauvre reine occupée à délirer de la fièvre n’estoit cependant point capable de dire autre chose que son regret sincère. Elle pleurait également beaucoup, vu qu’elle craignait que ses jumelles Manon et Anaïs furent à leur tour empoisonnées. Habitué à songer à tout, Guibert Sonfutal quitta la chambre, après avoir exigé des gardes que la porte en fut murée. Il lui fallait en toute hâte réunir à nouveau les gens de sa maison, non point pour assister à l’exécution de nouveaux traîtres du Fion, mais pour traiter urgemment de cette affaire fort grave d’épidémie de la grande wérolerie, odieuse calamité qui s’abattait sans prévenir sur son île.

 

D’aucuns, comme le maréchal Thiébaud Kentudor, y voyaient bien entendu une contamination rapide par les castors sauvages, alors que d’autres, telle la noble Yolande d’Estragon, dénonçaient plutôt le cadeau pernicieux apporté par ces bastards d’éstrangers venus du continent. La Pompadore, elle, jurait d’y voir à coup certain une transmission monastique. Il était de notoriété discrète que la reine s’en allait quelquefois visiter la nuit les moines les plus jeunes au temple de Kramouille. Pourtant, en moins d’une heure, son corps à elle se chargea également de pustules disgracieuses. Peu importait du reste, chose vue, chose sue, l’île de Godapat était à présent gravement infectée de pollution invisible. Un processus quasi inéluctable qui opposait sans aucune pitié la mort à la vie. Par ordre du roi leur père, Manon et Anaïs furent mises en quarantaine dans leur chambrée, au milieu de leurs collections, où trônaient en bonne place les bites et les têtes de messires Robinet Atétard et Franquette de Labonne, récemment embaumées. Les fillettes dansèrent force passe-pieds pour protester contre ce dur traitement, puis les gamines en profitèrent pour chercher un remède et sauver leur maman, en fouillant dans les pages jaunes du précieux fatras de leurs manuscrits. Encore noircie du deuil de son amant Valentin Douceverge, la servante Huguette Donnsapine fut tout de même autorisée un temps à les servir. Elle plongea donc les deux fillettes dans une baignoire contenant 6000 pintes de vinaigre de vin blanc, alors qu’elle-même portait en précaution sur son bedon un sac en toile rempli de camphre, de pisse de crapaud, de jus de vipère, ajoutés aux indispositions régulières d’une chapelière naine récoltées en moitié de lune. La brave femme leur colla chacune en bouche un bâton d’angélique, puis elle fut prise de violents crachotements, les princesses lui ordonnèrent qu’elle s’en aille prestement. La pauvrette au cœur gros quitta donc sans baiser les petites damoiselles, pour aller séjourner en pleurant dans une obscure maladrerie. Elle mourut sur la route, dix mètres avant d’y arriver.

 

En moins de trois jours, toute la population de Godapat mourut de la wérole. Les prêtres firent inutilement processions, appelant les valides à se mettre à genoux pour expier leurs fautes que punissait le terrible fléau de Kramouille. Une crainte raisonnée de la contagion poussa un grand nombre de malheureux à noyer leur famille dans la mer de Cybrine, avant d’embarquer seul vers des rivages plus accueillants. Les barques transportant leurs hideux cadavres échouèrent peu après sur les côtes de l’Hyperbourrée. Après le décès de papa et maman, impuissantes par le fait à en reprendre le flambeau, Manon et Anaïs éteignirent à leur tour la future royauté de l’île en expirant d’une grave sueur de nuit, venue souffler tragiquement sur la flamme de leur jeune vie. Thiébaud Kentudor et tous les chevaliers Tétonniques succombèrent à l’impact dévastateur du traître bacille. Ce dernier faisait fi des cocktails de plantes délivrés par les médecins aux longs nez de cuir, moyennant juteux commerce, avant qu’eux et les apothicaires ne meurent eux-aussi, sans pouvoir profiter de leur trésor nouvellement acquis. La Pompadore, femme de Thiébaud, que Kramouille absolve, lutta trois jour contre une virulente diarrhée aérienne, avant de se faire définitivement rappeler à l’ordre par l’agent infectieux. La noble Yolande d’Estragon mourut pour une fois de sécheresse, en raison d’une recombinaison de nuit et d’un transfert horizontal des gènes de la wérole, au phénotype dit « mutateur », uniquement pour elle. Les populations de castors d’élevage et sauvages furent à leur tour rapidement décimées, provoquant un déséquilibre scandaleux sur l’écosystème de Godapat, sur laquelle les goélands régnaient à présent en maîtres absolus. Il n’y avait plus rien à faire, le microbe de la wérole s’introduisait de force dans les corps humains ou animaux par l’intermédiaire de ses différents trous, par souci de proximité avec ses hôtes qu’il finissait toujours par tuer. les charrettes de la mort remplies de cadavres s’arrêtèrent enfin dans les rues en raison de la mort de leurs chevaux, les cendres des bûchers de ceux qu’on avait accusés d’être à l’origine du fléau, filles trop belles, garçons trop moches, contrôleurs des impôts et braconniers de castors illégaux, se dispersèrent au vent marin. Maudite et à présent désertée de tout habitant, symbolisée par son noir château de Pleugaphion devenu inutile, l’île de Godapat au cruel isolement redevint pour longtemps un territoire sauvage, aux landes silencieuses balayées d’embruns. Plus impitoyable que la pire des guerres, la wérole avait vaincu son trône, en provoquant au passage une hécatombe effroyable.

 

Pendant que se déroulaient ces dramatiques événements qui rayaient l‘île entière de la carte du monde, l’impressionnante flotte du royaume de Fion croisait en mer pour rejoindre les sables du rivage de Mouyse qu’elle comptait attaquer. Les bateaux poussaient l’eau en ordre, dans la pluie et l’orage, mais les écus protégés dans leurs housses étaient encore loin de servir. Sur la nef la Tatie Nique où s’agitait le gonfanon de sa patrie, Gaëtan Maldemer de Posegalettabord veillait toujours sur son trésor au-dessus duquel il couchait, puisque la précieuse fleur de Pinette dormait toujours cachée dans son matelas. Il était particulièrement heureux d’emporter ce souvenir, imaginant être grâce à lui le prochain roi du Fion, une ascension qu’il ferait célébrer en tapisserie par des centaines de brodeuses bénévoles. Il n’omettrait pas d’y rappeler le rôle joué par les fillettes du royaume de Godapat, en témoignage émouvant de leur rencontre. La course contre l’ennemi était lancée, mais Gaëtan se demandait plus que jamais comment fausser compagnie à son armée. Cette campagne ne l’intéressait plus, il s’enivrait en secret des visions qui l’assaillaient chaque nuit, puisqu’il rêvait avec une joie extrême en imaginant les cris d’allégresse et les acclamations du peuple de Fion lors de son proche couronnement. La pensée de ce bonheur lui tirait de chaudes larmes qui coulaient sur ses joues. Mais la cohorte de ces gens qui jetteraient leurs bérets sur son passage ne serait que la juste récompense de sa propre victoire dans le pieu d’Amanda Blair du Fion la frigide, my lady l’imburnée, reine des mandales, pleine des derniers hommes, l’amère des officiers dragons. Conquérant d’un victorieux assaut fripon réputé impossible, lui se pensait vraiment digne de cette charge héroïque. Il ne serait peut-être même pas impossible qu’il finisse par être aimé d’amour par la reine reconnaissante. La guerre cependant était proche et les navires progressaient rapidement. Alors qu’il venait de lissebroquer par la fenêtre du château de poupe, on frappa à la porte de sa cabine. Avant d’aller ouvrir, il jeta malgré-lui un coup d’œil vaguement alarmé vers son trésor, puis il se rassura. Allons, se dit-il, il n’y a de véritable noblesse que celle qui se mérite, et le brin de Pinette était bien caché sous les draps. Il débarra la porte derrière laquelle le capitaine Gaëtan Manquedamour se présentait à lui, en compagnie d’une jeune ribaude de la ville de Godakatpat, aussi belle que soleil de printemps et que sa mise affolante trahissait être une trace-putain embarquée clandestinement. Venue porter réconfort aux marins et aux soldats, la pauvresse n’avait sans doute pas eu le temps de fuir le navire amiral à temps, au moment de son départ précipité. Elle parla en effet avec l’accent de son île :

 

– Beau gentil marchis, sur l’anneau d’or que vous portez, certes, je ne suis point fille de roi, mais laissez-moi rentrer chez moi.

 

– Il est trop tard à présent, tu parles avec la légèreté d’une étourdie. Te voilà beaucoup trop loin de ton bordel car nous sommes en plein océan ; il est donc vrai que tu devras désormais voyager avec nous. Inutile de choir à mes pieds pour quémander ta liberté, je ne saurais évidemment l‘accorder.

 

– Oui, renchérit Gaëtan Manquedamour aux dires de Gaëtan, je te l’avais bien dit, te plaindre ne sert plus à rien, tu resteras jusqu’à Mouyse dans la cage où nous t’avons déjà enfermée. Nous te donnerons dîner et souper. Ensuite seulement, tu rentreras chez toi comme tu le pourras. Ma petite salace, prie seulement nostre sainte Kramouille que nous puissions gagner cette guerre car autrement, tu mourras sans doute avec nous !.

 

La gueuse se gratta vivement l’aine et ne sut quoi leur répondre. En revanche, elle affronta un terrible haut-le-cœur, ouvrit de grands yeux et leur offrit brusquement l’outrage de vomir par la bouche un grand flot de sang noir à leurs pieds.

 

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Bon dimanche à tous.

 

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Message édité par talbazar le 31-08-2017 à 14:59:09
n°50808389
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 31-08-2017 à 14:56:16  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Coup de chance dans l'hyperbole. Extrait numéro 50.

 

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N’eut été l’atmosphère menaçante du combat à venir, l’expédition sur les eaux aux reflets mauves de la rivière s’enfonçant dans la jungle de Kourdukon se présente comme une ballade absolument féérique. Une fois quitté les quais animés de Placentia, un gigantesque rideau de palmes lumineuses masque le ciel pour former un long tunnel paradisiaque loin d’être obscur, mais au contraire enjolivé de brillances éclatantes en perpétuel mouvement. Cet extraordinaire plafond constitué de millionss de lucioles végétales s’allume et s’éteint continuellement pour témoigner aux yeux des humains d’une étrange vie propre. Toutes ces luminescences donnent en réalité sa couleur violette particulière à l’étroite voie d’eau calme, sur laquelle glisse la petite armée composée d‘une centaine d’hommes et de femmes aux visages graves. Tous savent que les Matriarches du Triangle Doré seront sans merci, ils espèrent ne pas arriver trop tard pour sauver l‘avant-poste. Quelques irruptions d’organismes curieux volant en meute serrée au ras des vagues les distraient à peine, avant que la nuée silencieuse d’insectes aux ailes hélicoïdales ne retrouvent rapidement le couvert forestier. De la vie indistincte nage frénétiquement sous les coques, sans que l’on ne puisse apercevoir autre choses que des silhouettes mouvantes et colorées. En proue de chacun des navires, les soupapes claquent en cadence dans la forêt, offrant à la motorisation simpliste des radeaux un régime régulier, relativement peu rapide, mais très opiniâtre. Ce bruit humain tapageur contraste désagréablement avec la paix calme du vaste sous-bois, dans lequel serpente à l’infini la belle voie liquide. Une intense lumière bleue les environne, traversée par moment de grosses méduses violines et aériennes, nonchalantes et sans but, elles lâchent des spores dorés qui retombent parfois en fines poussières sur les intrus humains et le pont de leurs embarcations. Lorsqu’ils frôlent les bases de troncs élevés dont on ne peut distinguer les cimes, il leur faut par moment naviguer habilement dans l’entrelacs compliqué de racines colossales, lesquelles plongent dans l’eau comme autant de jambes tortueuses et moussues. Des fleurs magnifiques aux larges corolles s’exposent ça et là sur ces ponts naturels, les couleurs intenses des pétales magnifient également les berges marécageuses, parfois tapissées de centaines de beaux globules gonflés de lueurs exaltantes. Il semble difficile d’affirmer si ces bulbes plus brillants que des lanternes appartiennent au règne animal ou végétal. Un vent chaud et doux balaie ailleurs des bosquets de plumes insolites constellées de points luminescents qui semblent suivre la course des bateaux ; les belles ombrelles effilées et fragiles s’élèvent du terreau fangeux au bout d’un solide pied unique.

 

– Bon sang, fait Basile, regardez ! ces plantes ont des yeux !

 

Tentacules, cloches phosphorescentes, lichens envahissants aussi délicats que géants, l’armée des Jidouilles progresse ainsi au cœur d’un spectacle fabuleux enrichi et éclairé par un bon nombre de formes insolites. La roche elle-même semble généreusement nourrir des hôtes qui colonisent les pierres humides et scintillantes avec avidité. Chaque organisme qui compose la jungle exotique présente à tout moment une attraction visuelle des plus singulière pour l‘œil étranger. Dans l’énorme fouillis de cette étonnante planète forestière, de splendides arbres colossaux se parent de feuilles d‘un beau grenat sombre et violacé, parures un peu froides qui contrastent avec un certain bonheur sur les vives illuminations décorant leurs voisins. Des parfums intenses et insistants charment les narines, sans que l’on ne parvienne à en identifier avec certitude la véritable provenance.

 

Mais les mariniers ne sont pas en voyage d’agrément. Au fond de la large barque encombrée d‘armes blanches en tout genre, Basile et Emeline se serrent l’un contre l’autre et restent silencieux, tout en fouillant avec des yeux émerveillés cet horizon bouché. Bien qu’également charmés par la virée, Arnold, Charlie et Jhon Piol sont plus volubiles, puisqu’ils ne cessent de commenter entre eux le fantastique environnement de Kourdukon. Avec courtoisie, Lurke Salwater ne manque pas de livrer parfois à leur demande d’intéressantes précisions. La conversation roule aussi sur la situation aggravée du conflit en cours.

 

– Celles qui entravent leurs hommes sont elles-même des esclaves, mais en réalité nous ne luttons pas pour la gouvernance de ce monde, nous ne faisons que nous défendre d‘elles. Le joug odieux du règne des Goweens s’éteindra de lui-même, nous le savons, voilà pourquoi nous ne leur offrons que peu d‘agression ; cependant, la reine et sa ville nous offusquent et nous tenons fermement tête à leurs outrages insolents. Nous avons déjà obtenu de fait une certaine autonomie politique, sur laquelle vient buter en vain la rage aveugle d’Agmydala et de sa cour. Les vieilles traditions du matriarcat sont cependant perdues avec nous, car nous seuls représentons l’avenir. Ovarie et Placentia ne cessent de croitre, Utruss décline irrémédiablement, ses maîtresses sont condamnées par la force têtue que nous leur opposons. Nos précieuses mères que nous vénérons venaient elles-aussi des étoiles, nous sommes donc un peu cousins par delà le temps, vous savez.

 

Un puissant écho sonore l’interrompt brusquement, la longue chute d’un objet volumineux dans le fleuve provoque une série de vagues circulaires qui font rouler durement les radeaux, en ralentissant leur progression. Ils croisent à présent au sein d’une vaste éclaircie permettant d’admirer la beauté invariable du ciel vert au trois soleils. Une fine bande de brume rose nappe peu à peu le fleuve un peu plus loin. Les naufragés de l’espace reconnaissent l’énorme fruit solide qu’ils ont déjà examinés auparavant, une énorme coque dure que même un laser a de la peine à percer. Après son plongeon vertigineux, la lourde chose jaune et poilue flotte à tribord sur l’eau enfin redevenue calme.

 

– Une noix de popo, fait l’un des combattants Jidouilles en voyant le regard interrogateur que lui lancent les étrangers. Le gaz qu’elle contient possède des vertus curatives pour beaucoup de troubles, nous la recueillerons en revenant ; mais il ne faut pas inspirer trop longtemps ses vapeurs en lieu clos. Elles sont cependant presque impossibles à percer et leur chute annonce toujours une prochaine marée. Le vent se renforce déjà, d’ailleurs, mais nous arriverons certainement au fort avant la montée du fleuve.

 

Emeline enfonçe sa main dans l’eau, elle la trouve effectivement tiède, mais il semble difficile d’estimer la vitesse à laquelle le niveau de la rivière est en train de s‘élever. Quelques temps plus tard, Branlan Solo ordonne aux navires d’éteindre leurs feux pour débarquer sur une rive où poussent dans la terre élastique de hauts champignons orangés. On s’amarre aux pieds lisses avant de se masser sous le couvert du buisson fabuleux ; des crabes de bonne taille, perturbés et transparents, s‘enfouissent aussitôt dans la vasière. Les hauts murs situés à l’ouest du fortin sont très près et clairement visibles, mais aucun bruit ne signale la moindre attaque contre lui. Une épaisse fumée noire trahit néanmoins l’incendie en cours derrière l’enceinte pierrée. Passant de mains en mains, arcs et flèches, arbalètes et dagues sont rapidement distribués. Avec un échange de regards entendus, Charlie et Jhon Piol se voient dotés par Oubli-Wan Kianobite de longues et solides épées, dont les poignées sont taillées dans un cristal précieux. Basile prend une arbalète, pestant contre cet appareil rudimentaire, alors que Emeline empoigne sans conviction un glaive courbé. Tous portent au bras de petits boucliers circulaires. A l’aplomb du bâtiment, la phénoménale sphère du Répcipriss Tervinigeux les surplombe sans bouger dans le ciel sans nuage. Un couple de Jidouilles installé dans la nacelle n'est pas là pour combattre, mais sans doute observer. Sur la petite route que les piétons empruntent ensuite prudemment, ils croisent un cabriolet à vapeur démoli et inutilisable, une roue d‘ailleurs lui manque. Plus que jamais, une grande tension habite les hommes et les femmes sur ce chemin dangereux. Scrutant les bas-côtés, ils tombent sur une dizaine de corps alignés, témoins d’un effroyable massacre qui vient sans doute d’avoir lieu, pourtant une grosse amibe verte rampe déjà sur le cadavre qu’elle semble patiemment ingérer. Une Jidouille l’explose d’un seul coup d’épée. Ils semble clair que ces malheureux compagnons des deux sexes gisant là viennent d’être égorgés sur place. Dans sa tragique évidence, la guerre se présente finalement à eux.

 

Alors qu’ils progressent encore pour atteindre la porte plus au nord, un groupe de sœurs, une trentaine au plus, surgit en hurlant des frondaisons brillantes puis s’agite devant eux, en les menaçant de ses armes. Le combat est immédiat et sanglant. Les deux camps s’assassinent aux franges de la forêt enchanteresse et plus d’une fois, Basile manque d’être tué, puisque son arbalète demande trop de temps pour être opérationnelle entre chacun de ses tirs. Un légionnaire Jidouille le protège néanmoins vaillamment de son épée, au milieu des corps à corps cruels qui laissent tomber des morts des deux côtés. Jhon Piol est blessé au bras par une furie qu‘il terrasse néanmoins. Levant haut son bouclier, Emeline évite un coup violent par miracle, auquel elle répond en plongeant aussitôt la pointe de son glaive dans le ventre de son adversaire, une belle rousse qui meurt en criant. Miraculeusement épargné par les flèches, rempli de fureur et de rage destructrice, Charlie écarte de nombreux périls et tue lui-aussi trois ennemies pourtant aguerries. Les Jidouilles prennent à cœur de veiller sur les étrangers, en leur épargnant de terrifiantes volées, ils répondent ainsi coup pour coup, puis sont terrassés à leur tour de vigoureux fauchages sanglants. Et puis, au bout d’un temps qui semble interminable, l’escarmouche tourne enfin à leur avantage et se termine par leur victoire, la force du nombre étant avec eux. Sans que l’on prenne l’avis de Branlan Solo, les blessées Matriarches ne sont pas épargnées, mais immédiatement éliminées, comme l‘ont sans doute été les pauvres diables rencontrés plus tôt. La forêt redevient alors complètement silencieuse. Soufflant sans joie leur fatigue dans ce théâtre lumineux, les combattants de Placentia se rassemblent pour faire le bilan de leurs plaies fort nombreuses. Il faut encore parvenir aux portes de la forteresse, après avoir renvoyé les blessés les plus graves sur un radeau, afin qu’ils se fassent soigner dans leur cité. Arnold est de ceux là, car une lame lui a hideusement entaillé le flanc sur une bonne longueur. Jhon Piol doit également déclarer forfait, il ne peux plus utiliser son bras gauche, qui saigne en plus abondamment. Par chance, aucun des voyageurs de l’espace ne vient heureusement d’être tué, même si Emeline et Basile ont vus leur propre mort de très près.

 

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Message édité par talbazar le 01-09-2017 à 07:24:16
n°50834257
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 02-09-2017 à 19:21:41  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : La jet larguée. Extrait numéro 24.

 

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Le milliardaire Michel Tatol rêvait de plage privée aux allées bordées de palmiers et d’un service de porteurs de matelas et de parasols, pour faire payer un maximum les frais d’acheminement. Il résistait mal à l’éternelle tentation de créer lui-même le complexe imaginé, avec des cabines en bambous à plus de 2000 balles par personne et option baby-sitting pour les moins de douze ans. Sans parler des excursions organisées en forêt, en omettant bien sûr de prévoir une assurance annulation, il aurait bien vu les deux charcutiers dans le rôle des guides de ces charmantes explorations, des gars en plus habitués au salaire plus que raisonnable. Sa clientèle tropiques chic serait naturellement chouchoutée par un personnel attentif, à condition de raquer très cher. Il était vraiment certain que ses petits rallyes familiaux dans la cambrousse auraient le plus grand succès. Et pourquoi ne pas ouvrir plus tard un restaurant, avec buffet exceptionnel de minuit spécial fruits de mer ? Il imaginait déjà ces deux petites salopes de Summer Undergodmich et Laetitia Doujouet grimpées sur les tables encombrées de fusion food, en train d’exécuter un show coquin pour égayer le convive. De vraies petites perles des mers du sud qui viendraient gonfler opportunément les dépenses personnelles de ces messieurs. Et puis tiens, il monterait également dans le village un musée dédié à la civilisation des Gouroungourous, à trente balles l’entrée, où trônerait en bonne place le trophée aux brosse à dents. Il envisageait son avenir, tout bonnement. Il se marra tout seul, à la pensée de donner le nom de « Grand Coeur » à son futur resto. Oui, enfin, c’était bien beau de vouloir varier les animations locales avec des vahinés pour s’en mettre plein les fouilles, à chacun son histoire et sa nostalgie, mais il aurait fallu pour ça qu’on utilise de la monnaie dans ce coin perdu au décor époustouflant, sans doute parfois un peu trop palpitant. La foison d’images ensorceleuses disparaissait devant cette évidence, puisqu’ici, le fric restait encore à inventer. Le sens des valeurs qu’on se transmettait dans sa famille de génération en génération en prenait un coup. La vie des mammifères rescapés qui l’entouraient lui faisait les détester cordialement, ils n’avaient pas son génie des affaires ni son esprit libéral, deux critères largement suffisants pour devoir les mépriser. Le seul qui semblait nourrir de l’ambition et un charisme solvable s’incarnait dans Eloi de Pouillet, pas franchement le genre de mec à se gaver de confort, un sombre con sans douceur, ceci-dit, mais qui passait comme un ange glorieux sur l’espérance des tarés à qui il promettait le bonheur, rien qu‘en les regardant. Une excellente combine pour leur vider les poches en moins de deux et rien que pour ça, Tatol l‘enviait pas mal.

 

De son côté, le guru effectivement comblé de dons haranguait ses ouailles dès le lever du soleil, puis il s’installait sur un fauteuil d’avion en face de ses fidèles, pour les regarder faire leur gymnastique obligatoire complètement nus sur leurs serviettes. Il avait autoritairement placé les filles les plus jeunes et les plus jolies en face de lui. Allongées, elles cisaillaient des jambes comme il fallait en marmonnant les prières recommandées. Ce qu’il voulait à présent, il venait d’en avoir la vision sacrée, c’était d’aller au sommet de la montagne en forme de croupe d’éléphant qui dominait la baie pour y faire construire pierre par pierre une cathédrale, avec trois nef et huit chapelles latérales. Sans parler de la magnificence de sa chambre à coucher personnelle intégrée dans la sacristie. Voilà pourquoi, chaque jour, il vomissait sa bile sur le commandant Eight et sa toute puissante autorité sur la communauté, selon lui parfaitement infondée. Il n’avait en réalité pas d’autre but que de préparer mentalement ses fidèles au grand départ. Le genre d’évènement mémorable qui offre de précieux jalons à la littérature des églises. Il établirait ainsi là-haut les prémices de son règne divin et noterait l’exode dans la montagne comme celui de l’An 01 de l’exil. Depuis la nuit des temps, les prophètes en tout genre pondent le planning des éphémérides, pourquoi pas lui ? En attendant ce jour béni, Eloi de Pouillet dirigeait diverses activités, poterie ou randonnées, en obligeant ceux qui l’écoutaient religieusement à être à son écoute pour affronter leurs peurs. Il maîtrisait à merveille l’art subtil du message méditatif, voir pour certaines du massage sensitif, à coup de rééquilibrage menaçant. La formule bien-être, définitive, consistant à leur faire bien comprendre qui gérait le stress, ici, certainement lui et pas eux, ce qu‘ils finissaient par admettre en abdiquant toute volonté. Il promettait à tous une meilleure utilisation de leur potentiel, il fallait juste le laisser penser à leur place. Un truc au poil pour bien les humilier subtilement consistait à leur faire subir individuellement des séances de rebirth, histoire de leur prouver qu’ils étaient tellement cons qu’ils avaient même loupés leurs vies précédentes ! Mais comme par chance il était là, lui, justement, en chair et en os, ils allaient forcément réussir celle-ci en beauté. Pauvres, probablement, mais en beauté. Célibataire divorcé et sans enfant à charge, Eloi de Pouillet commençait à se faire à l’idée que Badigooince devait finalement se concevoir comme sa propre terre promise, sur laquelle dieu lui demandait de régner à sa place, ce qu’il ferait modestement en tant que pape, après la conversion obligatoire de l’ensemble des rescapés. Sinon, il faudrait bien envisager le pire pour eux. Le guru n’incarnait hélas que l’humble serviteur du très-haut, un simple intervenant en relations humaines, dont l‘obéissance absolue révélée par ses fidèles possédait vraiment la magie du conte. Surtout, ça tombait bien, il préconisait l’amour en liberté, ce qui lui procurait abondance d’hygiène et de détente, à toute heure du jour et de la nuit. Il appelait les cabanes sur la plage le village des serpents, une ignominie laïque occupée par une bande de sales voleurs de l’éveil, dont il fallait se défendre en les quittant au plus tôt, pour réaliser un spectaculaire exil mythique. Pour tous, le guru s’affirmait comme l’unique concentré de spiritualité sur cette île, mais il acceptait de diluer un peu de son pouvoir en chacun, afin de mieux les rendre insensibles au mystère des choses, puisqu’il avait réponse à tout. Il étalait au mieux ses diplômes en graphologie, en psycho-sociologie, en graphothérapie, en digitopuncture, en diététique naturelle et forcément en sexologie.

 

Rayon de culture moins tapageur dans cet univers âpre à la bonne fortune fracassée, le député Dominique Quenique tenait l’unique bibliothèque de Badigooince, puisqu’il se trouvait le gardien du stock des magazines et livres de papier glacé, revues tendance ou d’histoire voir scientifique, mais aussi d‘un maigre tas de romans variés. Savoir lire, c’est savoir marcher, savoir écrire, c’est pouvoir s’envoler, le problème étant qu’on trouvait quatre Houellbecq identiques et trente cinq Marc Lévy, dont également treize doublons. Il y avait bien les intégrales de Game of Thrones, mais impossibles à lire puisque écrits en caractères Boukistannais. Le reste était constitué de lettres, de carnets intimes ou de voyage, tristes testaments des disparus, également d’ouvrages renseignant sur l’exil fiscal, dont l’un fut repris avec force par Ewin Talbaway, parce qu’il disait qu’il lui appartenait, son numéro de compte suisse figurait d’ailleurs tracé en page de garde. On lisait finalement peu, du reste. Alors que Dom enregistrait les prêts, Summer passait de temps à autre chez lui pour l’aider à faire un peu de rangement dans les bouquins, mais surtout au niveau de sa literie. L’homme politique l’aimait des nuits entières gratis, alors qu’il s’était ruiné dans les bras de Rachida Ix, la call-girl aux goût de luxe hélas décédée. L’hôtesse cajolait également Roparz Ouznavire, le gars du pâté Strakouilh, mais aussi le docteur Akim Zemblablek et Woody Woudspeaker, ce n’était pas un problème entre eux, lui avait déjà baisé mine de rien Laetitia Doujouet et pas mal de fois Inès Deloncle. La profonde solitude des nuits de l’île poussait aux rapprochements entre les hommes et les femmes, du moins pour ceux que l‘angoisse de la situation ne freinait pas. En journée, les UV déchainés frappaient les épidermes de plein fouet, en particulier sur celui de Summer, qui était une brune à peau claire. Elle évitait donc à présent de jouer trop longtemps les lézards sous le grand soleil. Les différentes bouteilles de crème solaire retrouvées dans l’épave étaient à présent vidées, on se partageait désormais un gros tube de médicament destiné aux luxations, parce qu’il contenait du camphre. Dominique ne savait pas si la chose était liée, mais ce qu’il adorait le plus en Summer consistait justement en la saveur de son derme délicat, lequel avait le goût d’un safran troublant. Bien que mascotte de la compagnie, Perlin la suivait partout et guettait le moindre de ses mouvements, il fallait que le député s’en accommode, cette sale bête adorait dormir sur le lit avec sa nouvelle maîtresse. Ce matin-là de bonne heure, alors qu’il triait les revues retournées pour les replacer en rayon, en se demandant combien de temps leur accident à eux avait bien pu connaitre les honneurs de la presse, il tomba sur un numéro de Mondial Scoop, dont le dossier principal était consacré aux sectes à travers le monde. Le journaliste parlait justement de l’église auto-définie du Pape Eloi de Pouillet, fondateur de La L²HP, signifiant la « Largeur, Longueur, Hauteur, Profondeur du sublime dessein éternel et divin pour le rayonnement de la cause qui évite aux lépreux guéris de devenir aveugles et paralysés en faisant leur prière quelques fois par jour ». En priant Pouillet, Surtout. Le journaliste évoquait en détail la vie du guru, un ancien caméraman amateur ; puis il révélait dans son article, illustré d’une photo ancienne, que ce mystique grandiloquent avait été interné pendant vingt cinq ans en asile psychiatrique. Il semblait sans doute important que le commandant Steven Height en fut informé, car l‘emprise de ce mec devenait de plus en plus suspecte.
 
 Non, visiblement, pour les naufragés de l’air, Badigooince ne pouvait donc se voir comme la station balnéaire monotone ni l’éden maritime que l‘île supposait, même si la mer brisait de manière remarquable pour former un paysage idyllique aux camaïeux de tons merveilleux. Ici, pas de night-club ou d’orchestre typique afin de se réjouir, pourtant. Paradis du farniente, certes, mais des touristes en piteux état, qui rêvaient tous à présent de téléviseurs et de machine à laver. Il avait fallu des milliers d’ingénieurs inspirés, de dessinateurs précis, de chercheurs assidus dans les laboratoires métallurgiques pour esquisser les avant-projets, des projets se montant parfois à cent millions de Roublars, afin de construire le bel avion qui avait mené malgré-lui ces femmes et ces hommes éprouvés aux portes de l’enfer. Un messager du ciel qui avait ouvert en grand les fenêtres célestes au diable en personne, symbolisé à présent par l‘hideuse créature apparue la nuit dernière.

 

Au jour, tout en inspectant soigneusement les environs tant on craignait l’apparition d’un nouveau monstre, on examina l‘abominable créature. Frais et dispos, prêt à attaquer la journée, Steven tourna longuement autour du vilain cadavre que les goélands se disputaient. A ses côtés, Shirley offrait une moue boudeuse et inquiète. Steward n’osait pas le toucher. Puisque la recherche de la bouffe constituait le sport national de l’île, Roparz approcha sans se presser avec une gamelle à la main et un grand couteau, dans le but évident de dépecer la bête. Dominique le suivait de près, son Mondial Scoop à la main, mais il tenait aussi un document retrouvé caché dans un baraquement militaire en ruine, pièce insolite qu‘on lui avait naturellement confié, comme toute chose écrite par ailleurs découverte. Un dessin naturaliste tracé dedans évoquait en effet de façon saisissante l’horrible araignée géante. Ayesh Chfinid-koridgé Ltadkopï, réfugiée boukistannaise pour raisons inavouables, reconduite au pays mais également docteur en droit et ingénieure en circulation plus fluide, qui écrivait et parlait très bien le russicain, se proposa de traduire ce document issu d’un ancien labo. Ayesh possédait en effet justement une Maîtrise de traduction scientifique et technique, aussi rien qu’en parcourant hâtivement les pages, elle compris et déclara sans rentrer dans le détail qu’elles faisaient état de manips, tant secrètes que génétiques, sur les crabes tropicaux.

 

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Message édité par talbazar le 02-09-2017 à 20:36:25
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talbazar
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Posté le 04-09-2017 à 11:37:38  profilanswer
 

Salon littéraire :
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar
 
Aujourd'hui : Noeud coulant pour Martin Smith. Extrait numéro 43.

 

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Martin Smith marchait sur le trottoir, indifférent au chuchotement du tambour humain animant les terrasses bondées. Vêtue de sa petite robe rouge, Vaya le héla de l’autre côté de la rue. Le petit cœur du privé refoula du sang frais à la vue de sa miss, la jolie femme lui faisait toujours l’effet d’une lumière éclairant les ténèbres. Elle gommait par magie l’amertume de ses dernières années ; mafia, argent sale, prostitution, drogue, contre-enquêtes risquées. Vaya Condios effaçait tout. Un gangster se méfie toujours de celui ou de celle qui prend trop de place dans sa vie, question de survie, mais Martin était du côté des forces de l’ordre et d’une certaine façon, Vaya l’obligeait à observer son existence en oblique. Elle y rajoutait avec un air malicieusement détaché une heureuse pointe de sentimentalité et de délicatesse franchement inattendue. Son amie remettait à l’ordre du jour un désir très ancien, celui d’être en harmonie avec une odeur et un corps féminin, sans crainte de s’exposer. Par moment, il se demandait toutefois si lui était vraiment légitime de l’aimer. Il l’avait souvent exprimé d’une diction tendue, elle se contentait à chaque fois de sourire gentiment, peut-être pour le rassurer. N’empêche, il avait beau être fier, il pensait savoir encaisser, il se disait quand même qu’il se ferait sacrément mal en retombant avec celle-là, si jamais elle lui disait brusquement adieu. Martin n’avait que cette seule passion aux tripes, en attendant, on devait bien reconnaître qu’il l’abreuvait au pieu d’une morale plus chevaline. Cette splendide offrande venue flinguer sa solitude levait cette fois un bras véhément vers lui en l’appelant par son nom, puis l’égérie rieuse traversa la route avant de mourir écrasée sous les roues de la voiture.

 

 Martin se réveilla brusquement, Vaya dormait paisiblement à côté de lui, éclairée par la lune sur la couchette de la cabine en mouvement qui surplombait la mer. Elle était pas marrante, celle-là ? Il venait carrément de la tuer dans son cauchemar, aucune crainte qu’il ne vienne à le lui avouer un jour : si on gardait sa langue, pas besoin d’espérer un retour en grâce. De la main, sous la couverture, il pratiqua un petit coup de swing sur les fesses galbées de la magnifique, par pure logique de surface. Chacun de ses baisers était toujours un véritable plaisir à recevoir. Cette gonzesse fabuleuse et bien vivante magnifiait la tendresse à merveille. Il avait connu bien pire, comme porte-bonheur ! Ils ne se promettaient rien, pourtant. Elle sommeillait tout contre lui, confiante, mais Smith convenait à regret que ce n’était pas leur nuit de noce pour autant. Un peu plus dans l’ombre, Gordon Strazdinovsky dormait lui aussi. A quoi il rêvait, celui-là ? au bavardage oiseux de la bonne société, peut-être ? Seul et sans enfant, était-il vraiment libre, ce grand dégingandé au regard magnétique qui anéantissait par contraste la bêtise et la lâcheté de ses contemporains ? Il avait un jour affirmé que le riz nourrissait la moitié de l’humanité, depuis il finançait tous ceux qui voulaient en planter partout sur la planète. Un activiste militant, en quelque sorte. En tout cas, sur ce cargo, ils étaient tous les trois prisonniers d’une dangereuse société à la farce grinçante, une situation qui leur donnerait plus tard son lot de souvenirs communs. Un avenir à court terme en étroite relation, Martin était pourtant farouchement indépendant. Tout semblait calme, hors le bruit des machines qui bourdonnait en sourdine, mais la nuit appartient aux voyous et le jour à la police, voilà pourquoi Martin avait grande hâte de voir le soleil se lever. Quand ce fut le cas, il resta longtemps conscient, de crainte que Vaya ne se fasse encore démolir s‘il se rendormait. La pensée de leur situation occupa l’essentiel de sa pensée éveillée, sans que les esprits nocturnes ne reviennent jouer avec sa raison. L’aube grise traina longtemps sur un mur les ombres flottantes des vagues qui bruissaient contre l’énorme coque. Un vif rayon de soleil perça enfin la vitre épaisse de la petite lucarne, en atténuant d’un coup les multiples miroitements.  

 

A la clarté du ciel bleu de midi, Martin n’avait toujours pas avoué son rêve meurtrier, mais il le médita longtemps. La porte en fer s’ouvrit sur El Barbudo, lequel tenait un plateau où trônait une grande gamelle fermée. Grand Tonio rentra également, son pétard en main, puis un autre type armé pénétra après lui dans la cabine. Avec eux, ça faisait du monde dans l’espace réduit, impossible de faire un pas sans se cogner, dans la petite pièce aux parois métalliques et un peu bordélique. Il n’avait jamais vu le nouveau, mais sa tête rappelait quelque chose à Martin. Oui, il le remettait parce que le gangster avait sans doute aidé Gros Bill à se faire la belle et qu’il était activement recherché. Les fiches révélaient que ce Cannibal Cult avait ratissé huit millions de bijoux sur un seul casse, accessoirement tueur de vingt flics et bonne gâchette, un nettoyeur habile à l’âme féroce qui s‘entrainait toujours en prenant pour cible des portraits de Jésus. Martin savait qu’au moindre geste vif, le bonhomme en chemise bleue lui enverrait en trente secondes le contenu de son chargeur dans le bide. Un inconnu aux cheveux bizarres s’approcha ensuite pour s’approprier le couloir à l‘extérieur, un mec à l’hygiène douteuse, pas le genre de molosse à se faire les ongles entre amis. Dans la vie courante, Pizza Gigante vivait dans le nord de Londres sous l’Overground et collectionnait quand à lui les agressions de rues. Évoquant une vocation ferme, il pointait sur tout le monde un Beretta 92, à la culasse plus échancrée qu’un décolleté de marquise.

 

– On a quand même une vue incroyable sur la mer. Il nous manque juste un piano pour bien profiter de la croisière. En réalité, Martin Smith se fichait pas mal de détendre l’atmosphère. Il n’est pas là, Hurricane Mick ?

 

– Si, répondit Grand Tonio d‘une voix étrangement radoucie, tu vas le voir, mais avant, tu vas me donner la clef. El Barbudo posa son lourd plateau sur la table, avant d’empoigner ensuite son pistolet à son tour.

 

–  La clef, quelle clef ?

 

–  Fais pas l’innocent, Smith, je peux forcer ce cadenas en moins de deux, donne-moi la clef gentiment. La tension de ses copains artilleurs qui l’entouraient était presque palpable. Tu vas me donner cette putain de clef et après vous allez tous les trois vous allonger sur la couchette, relax.

 

– J’adore ce bateau, parce que finalement, on s’y fait pleins d’amis. Martin ne voulait pas qu’on le fouille, il balança la minuscule clef de la banquette sur la table, Tonio la ramassa vivement et lorsque les prisonniers furent sagement étendus, il dégagea le harpon sous-marin, le confia à Cannibal avant de se redresser pour rejoindre la porte. A sa suite, les autres s’en allèrent à reculons, très prudemment.

 

– Bon appétit, lâcha simplement El Barbudo, avant de claquer la porte.

 

Martin se redressa enfin, quelque chose n’allait pas. Vaya poussa un cri véhément, elle venait d’ouvrir le faitout supposé contenir leur repas. Il renfermait en fait la tête d’Hurricane Mick, plongée dans un bouillon sanglant. Comble de l’horreur, un tire-bouchon était planté profondément dans sa tempe droite.

 

– Eh ben, fit Strazdinovsky d’un ton faussement tranquille, il va manquer au paysage, celui-là. Je croyais que c’était plutôt les doigts qu’on coupait, chez les mafieux.

 

– En général plutôt ceux des victimes, Gordon. En attendant, fit Martin en refermant le couvercle, faut plus compter sur lui. On lui comptait certainement plus de vices que de vertus, mais il voulait sincèrement nous aider, il a payé.

 

Vaya avait pris un air horrifié, qu’elle traduisait d’un pli amer de sa bouche, en affaissant sa lèvre inférieure. Ses yeux s’attachaient toujours avidement sur la grosse cocotte. Visiblement, elle ne raffolait pas de ce genre de plan. Ses mains étaient glacées.

 

– Quelle bande de demeurés, ajouta Martin, comme si on avait besoin d’une telle comédie réaliste pour comprendre les choses. Hurricane a dût passer un sale quart d’heure avant de pleurer du sang. On pouvait presque croire que le détective avait pitié.

 

Les beaux mollets de Vaya tombaient, ils l’obligèrent à s’asseoir sur la couchette, alors qu’au contraire, Martin énervé faisait les cents pas devant elle, sur le tapis usé. Le cargo monta une forte vague, un gobelet en vadrouille chuta sur le plancher.

 

–  Je vais te dire une chose Hurricane, dégoisa Martin en s’adressant à la marmite, pas un éloge, mais une certitude : te voilà à présent à l’abri des créanciers.

 

–  Merde, l’houspilla Vaya, comment peux-tu avoir le cœur à plaisanter ? On va tous y passer, ces ordures n’ont pas la main délicate ! Elle avait la chair de poule, ses bras nus en témoignaient.

 

Martin se contenta d’entrebâiller l’unique hublot, l’air tiède venu de la mer engouffra des exhalaisons iodées. Ils naviguaient sans doute à présent sous les tropiques. Il aurait bien voulu flanquer la caboche à l’eau, en rajoutant peut-être un truc comme : « Dieu sait que ton cœur a battu, mec, mais son ciel radieux n’était pas fait pour toi ». L’ouverture était toutefois trop mince pour filer le sale gigot aux requins. Dans l’après-midi, des pas dans le corridor annoncèrent le retour des vilains. Van Degaffe les accompagnait en sifflant. Le nabot atteint de laideur arborait ses véritables traits, marqués par la perversion d‘idées monstrueuses. Un cinglé finalement ordinaire qui n’avait rien d’un astre impérial, mais confiant dans le chemin emprunté pour grimper sur son trône très personnel. La face humaine du mensonge, aux yeux agrandis par de véritables loupes.

 

–  Alors, Martin Smith, toujours pas une petite idée de l’endroit où vous avez fourré mon carnet ?

 

–  Allez-vous faire foutre ! Il serrait fort les doigts.

 

–  Allons, ne faites-pas l’argotique. Dommage, dommage, je crois surtout que vous ne voulez pas me le rendre. Bon, j’ai besoin de votre copine un petit moment, voyez-vous. L’amour est un oiseau rebelle, si tu ne m’aimes pas, je t’aime, et dis-nous quel jour tu nous aimeras, peut-être aujourd’hui, peut-être demain. Mais pas aujourd’hui, c’est certain. Se voulant peut-être drôle, il massacrait stupidement, sans vergogne et dans le désordre le Carmen de Bizet, vu qu’il chantait horriblement avec sa voix de casserole. Plus sérieusement, il exécuta un signe autoritaire à l’intention de ses sbires attentifs.

 

– Lâchez-moi ! cria Vaya au désespoir, alors que Cannibal et Tonio s’emparaient d’elle brutalement. Martin voulait cogner, ses veines charriaient une rage violente. Sa fureur n’était cependant pas désordonnée, il savait ne pouvoir s’opposer sans mal au départ de Vaya, surtout que le toubib rajouta aussitôt :

 

–  Venez également Smith, tout compte fait j’ai besoin de vous également.

 

O Carmen, soit gentille, au moins réponds-nous ! Suivant le prof qui fredonnait encore que l’amour était enfant de Bohême, le privé sortit donc, sévèrement encadré par El Barbudo et Pizza Gigante. Dressé debout et sans doute peu ravi de rester seul, Strazdinovsky les interpella d‘une voix virile.

 

–  Quelqu’un pour virer cette soupe frelatée ? j’ai horreur des abats, de la cervelle en particulier. Il en fut quitte pour se voir offrir des regards chargés de mépris menaçant, sans qu’on puisse se tromper sur le message délivré par ces masques du crime. La bande s’écoula promptement vers la coursive, puis la porte fut finalement refermée sur lui avec soin, laissant Gordon seul en tête à tête avec l’hideux ragoût de la pauvre tronche extrêmement pâle d‘Hurricane Mick.

 

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Message édité par talbazar le 04-09-2017 à 14:28:43
n°50860535
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 05-09-2017 à 12:48:54  profilanswer
 

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n°50872601
talbazar
morte la bête, mort le venin
Posté le 06-09-2017 à 14:43:08  profilanswer
 

Salon littéraire.
 
Les oeuvres essentielles du pro-fesseur Talbazar.
 
Aujourd'hui : Biographie de Gaston Boudiou - extrait Numéro 32.

 
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Fin décembre 1967, pour Angèle Boudiou c’est le grand jour, ou plutôt le grand soir. En dépit du froid de canard ambiant qui mord les poumons, la sœur de Gaston décide, pour se rendre à son événement théâtral, de se la jouer Moon Girl de chez Courrèges, en revêtant minijupe jaune, bottes en cuir et larges lunettes. Janette Toyéstapi est venue en début d’après-midi la chercher avec son Aronde P60 au bleu-ciel délavé, elle, son frère et sa grand-mère. Dans la campagne terne, le véhicule aux phares ronds et à la couleur optimiste fonce comme un morceau de bonheur vers la salle des fêtes municipale de Troulbled, où va se jouer devant un parterre attentif de spectateurs la pièce « Bali-Balo est un salaud », d’Aphonso Planku. Par la vitre de la voiture, le ciel maussade se drape de nuages singuliers, mais dans la tête de la jeune fille, danse un carrousel d’étoiles scintillantes. Elle a pleinement confiance dans le jeu de Jean Micheton, qui va endosser le rôle de Bali Balo, mais également celui du père adoptif de ce dernier, affublé d’une énorme barbe grise. Elle sera Juanita, prête à enrichir le texte de vibrations vocales inédites et de bizarreries acoustiques, dont elle est certaine d’être la seule à posséder le secret. Bien entendu, le travail sur l’espace pour atteindre les applaudissements lui fiche un peu la trouille, mais elle est persuadée que son physique avantageux éloignera tout danger. Janette Toyéstapi est une femme joviale qui picole un peu et travaille au centre de retraitement des eaux usées de Bripue. Le théâtre amateur est sa passion, un dada qui cherche à mettre pleinement en valeur ses qualités d’organisatrice, sinon d’éclairagiste, un point névralgique qu’elle se montre toujours enthousiaste à déléguer. Une grande partie de la pièce va cependant se dérouler à la lumière de véritables bougies, elle se montre donc très confiante sur la force d’écriture de Planku et le jeu des jeunes acteurs locaux, pour faire sortir de l’ombre des dialogues savoureux. Après la pièce soigneusement chronométrée, viendra le discours à la population prononcé par Monsieur le maire et la remise des cadeaux de Noël aux enfants des pompiers bénévoles. Le coffre de la bagnole est rempli des costumes et des petits accessoires nécessaires à la représentation. Chandelles et allumettes se trouvent déjà sur place. L’autoradio grésille un peu, mais il fait résonner la douce voix de Françoise Hardy dans l’habitacle, Angèle est enchantée, elle l’adore, elle ne manquerait d‘ailleurs jamais d’écouter l‘émission d‘Europe n° 1 : « Salut les copains », pour rien au monde. Après la dernière chanson du fameux modèle pop franchouillard, le poste enchaîne ensuite en évoquant la ségrégation des noirs aux Etats-Unis.  
 
 En arrivant à Troulbled, la voiture s’arrête pour laisser passer une mère de famille qui pousse un landau démodé et traîne derrière elle deux autres gosses, affublés de cagoules grises tricotées par elle-même, par crainte des oreillons. Quand elle sera riche et célèbre, Angèle aussi aura pas mal d’enfants, puisqu‘en dépit de cette pilule contraceptive dont on parle tant, les années soixante qui se terminent sont encore favorables à la reproduction. Ils contournent le square et sa pelouse au banc unique, longent l’école primaire laïque, avant de se garer devant le bâtiment modeste construit récemment, pour montrer aux habitants de Bripue, de Peaumé le Coin et de Pleurotte-les-bois qu’à Troulbled, on n’y cultive pas que des choux. L’affiche artisanale et torturée de la pièce, dessinée en bichromie par Gaston, éclate sur les portes transparentes de l’entrée. Angèle tressaille, de nombreuses personnes sont déjà présentes pour assister aux vœux du Maire, il y a là tous les pompiers de la ville en grande tenue, accompagnés de leur famille respective. Le court spectacle des enfants de huitième de l’école privée est prévu dans une heure, sous la direction de leur instituteur, monsieur l’abbé Lamour, successeur au successeur du regretté l’abbé Julio. On raconte à mots couverts que l’autre d’avant tripotait les petits scouts, mais personne ne veut le croire. Dès que l’Aronde s’arrête, Angèle court vers Jean-Micheton lorsqu‘elle l‘aperçoit en train de garer sa nouvelle mob, avec une précipitation qui n’échappe pas à Gaston. Les quatre bises qu’ils s’échangent sur la joue sont finalement très chastes. Après avoir discuté un temps avec Madame la première adjointe, Janette enjoint ses acteurs à décharger rapidement la voiture, de manière à se rendre derrière l’amphithéâtre, dans la cuisine municipale qui servira à la fois de loges et de coulisses. Pendant ce temps-là, la directrice de la pièce ira passer l’aspirateur sur la scène. En raison de sa tenue extravagante, de ses cheveux longs, de son blue jean effrangé et de son air désabusé, les regards qui se tournent vers Gaston Boudiou sont dans l’ensemble peu amènes. Les hippies d’Amérique sont à présent tous repartis, mais les tragédies récentes sont encore dans tous les esprits. L’adolescent prolonge à lui seul l’esprit de folie mêlé de drames qui s’est abattu sur la ville l’été dernier. Au bar des Goélands, des rumeurs accablantes rampent au sujet de Marité Hissedru, restée à Paris chez sa cousine. L’épicerie est toujours fermée, cependant certains disent que la jeune femme aurait à son tour rejoint pour de bon le mouvement des drogués et ne reviendra plus tenir le magasin, lequel appartenait autrefois à son père. Deux ou trois chasseurs attablés devant leur Ricard n’hésitent plus à la traiter de pute, des aigris qui n‘ont jamais eu droit à ses faveurs, contrairement à pas mal d‘autres. Et puis on parle d’autre chose, ils se rappellent avoir connu les boches, d’eux d’entre eux ont fait l’Algérie. C’était vivement la quille, bon dieu ! Ils vénèrent De Gaulle et le remembrement récent des champs, Bérézina rurale qui efface à coup de bulldozer les talus ancestraux, en foutant la merde dans les terriers de renards, de sales bêtes qu‘on hésite jamais à gazer.
 
 Dans la vaste cuisine de la salle des fêtes, c’est l’effervescence. Les pièces du décor en carton sont rangées dans un coin, prêtes à être installées. L’espace théâtral devra figurer une gondole de Venise, alors qu’en arrière-plan, un pan incliné se voit peint de fausses marches. Ces artifices ont tous été réalisés en cours de travail manuel, par les élèves du CES de Bripue, où Janette Toyéstapi jouit de quelques relations. Cette dernière vérifie la bande-son du magnétophone figurant des cris de mouettes et le souffle puissant des cornes de brume. La passionnée a longuement tâtonné pour mettre au point ces trouvailles scéniques, mais sa meilleure invention est sans doute de faire interpréter Bali Balo par un Jean Micheton en bleu de travail. Une tenue adéquate qui devrait lui permettre de mieux jouer avec son corps. Il a fallu bien du mal au jeune apprenti mécanicien, au début, pour ne pas réciter tout haut les didascalies inscrites pourtant clairement en italique sur le manuscrit. Elle le sait mieux que quiconque, l’épaisseur des signes évoqués par « Bali Balo est un salaud » est conséquente, Janette prendra d’ailleurs place dans la salle au côté de son génial créateur, avant de finir à l’hôtel avec lui. Quand à Juanita, incarnée par la petite Angèle Boudiou, un certain degré d’intimité avec le personnage masculin n’empêchera pas qu’elle s’oblige à une prudente distance spatiale, tout le long de la représentation. L’adolescente pourrie de trac vient de passer son ample robe rose, elle est jolie comme un cœur. Le chant des enfants du curé qui viennent de rentrer en piste lui parvient aux oreilles, ça lui fait comme le chœur des anges venus la chercher pour la conduire au paradis. Plus encore que la déclinaison de son propre texte contemporain, lequel refuse par essence toute illusion réaliste, il lui faut se rappeler l’ordre d’apparition précis de ses mimiques et de ses mouvements. Quelle chance aura Jean, en se contentant souvent de lui flanquer des coups et des gifles. Elle espère ne pas mélanger les répliques, dont elle a longuement étudié dans sa chambre l’énonciation et les sonorités. Essentiellement un dialogue de quiproquo amoureux, surtout vers le dernier acte, révélant finalement la méprise tragique. Angèle se demande si Marilyn Monroe avait envie de vomir, elle aussi, avant de tourner les scènes du film Bus Stop.
 
 Et puis, le cœur battant la chamade, Angèle Boudiou prend place derrière le grand rideau cramoisi, alors que trois pompiers finissent de mettre les décors en place et d’allumer les quarante bougies, judicieusement disséminées. Gaston est dans la salle à côté de sa mémé Ernestine, dont les yeux se mouillent un peu. Marie Tafiole est assise un peu plus loin devant, avec son nouveau fiancé, elle se retourne un moment pour échanger un geste de connivence avec Gaston ; leur expérience commune avec le groupe de hippies est encore à vrai dire bien fraîche. Mais contrairement à lui, l’infirmière que Gaston Boudiou avait autrefois confondue avec la vierge Marie a désormais banni les drogues de son existence. A présent, elle travaille essentiellement au dispensaire de Peaumé le coin, elle a hélas perdu l‘enfant qu‘elle portait. Trois coups résonnent comme le tonnerre, l’impressionnant rideau s‘écarte enfin, Juanita se regarde les ongles, Bali Balo s’approche vers elle en sifflotant.  
 
JUANITA
 
– Bonjour, beau cavalier.
 
BALI BALO
 
– Bonjour.
 
JUANITA
 
– Que faites-vous là ?
 
BALI BALO
 
– Je chevauchais sur les quais. Je chevauche d’ailleurs beaucoup.
 
JUANITA
 
– Votre beau cheval fait honneur à votre âge. Je m’appelle Juanita.
 
 Un cri goguenard est aussitôt jeté du fond de la salle, hurlant en moquerie le nom de Juanita Banana, histoire de faire référence à la chanson hilarante interprétée par Henri Salvador. Imperturbables, les deux acteurs enchaînent leurs répliques pour les spectateurs redevenus attentifs. Au milieu de la pièce, jouant magnifiquement son rôle, Juanita brise avec brio une bouteille vide sur le tabouret caché par la gondole, dans un silence énorme. La fin de la pièce est proche, Angèle est habitée, investie, transcendée, elle n’a que faire de s’être coupée le doigt, même si son annulaire saigne un peu. La lumière tremblotante des bougies lui compose un masque saisissant. Son ton est parfait, sa gestuelle explicite, elle forme avec Jean un duo merveilleux.  
 
JUANITA
 
– Voilà donc votre secret. Merci de bien vouloir éclairer mes soupçons.  
 
BALI BALO
 
– Et je le regrette, quand je vois de mes yeux votre chair vibrante si bien habillée.  
 
JUANITA
 
– Il faut que je m’éloigne à présent. Ah méchant ! j’ai donc perdu tout ce temps ! Dois-je vraiment vous apprendre ce que vous savez déjà ? Bali Balo, vous êtes un beau salaud.  
 
BALI BALO
 
– Non, Juanita, hélas, je suis le fils caché du président.
 
 Un chut sévère fait taire l’aviné qui se fend à nouveau d’une allusion au grand Charles, puis un long silence accompagne au dernier acte le départ des acteurs. Avant qu’ils ne se voient offrir un long concert d’applaudissements, lorsqu’ils reviennent saluer la salle en se tenant par la main. Ils baissent plusieurs fois la tête, en appréciant comme de juste l’hommage vibrant des spectateurs. Derrière les jeunes gens, les pompiers balaient les morceaux de verre et s’empressent d’éteindre toutes les bougies, les néons se rallument violemment. Monsieur le maire s’impatiente d’occuper la scène à son tour, il tape doucement le micro et se racle la gorge en attendant de prononcer son discours. C’est un véritable triomphe qui vient d’avoir lieu et Angèle l’apprécie à sa juste mesure. Elle est positivement épuisée, lorsqu’elle rejoint la cuisine pour se déshabiller. Jean la retrouve, il est touché de constater quelques larmes au coin de ses beaux yeux. Sans calcul, il la prend dans ses bras pour l’embrasser, mais cette fois, il lui prend la bouche d‘autorité, d’une chaude étreinte qui achève de rendre Angèle parfaitement heureuse. Prévenant, son ami s’inquiète aussi de la coupure et s’en va quérir une boîte de pansements. Il revient, lui roule une pelle à nouveau, elle le laisse enrouler délicatement le petit adhésif stérile sur le doigt de sa main, qu’elle a encore bien tremblante. Elle découvre alors avec certitude le sentiment amoureux envers le meilleur ami de son frère, en plus d’avoir posé avec succès le premier jalon de sa future vocation d‘actrice. Tout comme une Janette Toyéstapi enchantée, Gaston la félicitera longuement de sa prestation honorable, disant qu’il avait été si impressionné, qu’il n’avait ensuite pas écouté un seul mot du maire en train de dégoiser ses vœux pour la nouvelle année, au milieu du décor vénitien resté en place.  
 
 Au début de l‘année 1968, l’ensemble du 36 rue du couvent, mais plus précisément l’appartement de Joseph Wronski, se fait l’écho de nombreux débats, parfois militants, uniquement pour le plaisir de discuter allongé par terre pendant des heures. C’est dans le manège enchanté de son salon à l’équipement spartiate que tous se réunissent pour regarder l’unique télévision des lieux. On y commente alors avec passion les images en noir et blanc de l’ORTF retransmises partout en France du haut de la tour Eiffel, mais la pub de marque ne sera autorisée que le 1er octobre, sur la première chaîne ; ce début d’année oblige donc toujours à lâcher l’émission en cours pour aller pisser. Le prof est content de l’avoir, son beau poste en bois Radiola, mais pas toujours content de le voir, le programme, il aurait parfois bien envie de péter le carreau. Malgré tout, comme tout le monde, il passe le soir 2h28 devant l’écran entre speakerines blondes et petit train rébus, en corrigeant ses copies ; alors qu’en plein conflit des générations, les jeunes qui l‘entourent ne se demandent pas, eux, si Antoine est un homme ou une femme. Par contre, au sujet de Polnareff, certains sèment le doute. On n’a pas encore le cynisme de se demander si les costauds du 101ème de cavalerie ont préféré palucher le jeune Rusty ou plutôt son chien Rin Tin Tin, en les recueillant à coups de trompette dans le Fort Apache. Le jovial Thierry la Fronde en moule-bite fait déjà presque suranné. Léon Zitrone commente le tiercé avec sa voix vibrante et les censeurs mentent à majorité de voix de leur sévère comité. Pas question de parler de colique à l’heure du dîner. La petite communauté cliente du Zanzibar combat en idée le capitalisme, pourtant tous estiment que la classe qui travaille et son armée de maçons n’aurait jamais dû construire le mur de Berlin. La liberté ne se bétonne jamais et l‘histoire n‘est souvent que le savant bricolage des vainqueurs. On est plus enfants-fleurs qu’embrigadés dans ce vieil immeuble de Bripue, au sein duquel Gaston Boudiou se trouve en quelque sorte une nouvelle famille. Mais si on se moque de savoir en regardant Alain Decaux si le roi Soleil a pris un seul bain depuis qu‘il est né, certains de ces jeunes en révolte pensent que De Gaulle devrait certainement recevoir un bon pain dans son gros nez.
 
 
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Message édité par talbazar le 07-09-2017 à 12:10:17
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